‹ Saint Denys l'AréopagiteChapitre 1 sur 160 · RUE DELAMBRE · texte numérisé non relu

RUE DELAMBRE

PRÉFACE

La prédication de l'Evangile dans les Gaules datet-elle de l'ère apostolique? Avons-nous le droit de redire avec un sentiment de fierté chrétienne et nationale ces vers que Fortunat, l'illustre évêque de Poitiers, écrivait en 530 :

Gallia, plaude, libens, mittit tibi Roma salutem; Fulgor apostolicus visitât Allobrogas 1 ?

Ou bien faut-il reculer au troisième siècle, sous l'empire de Dèce, l'an 250, l'origine de nos Eglises, et nous incliner devant un texte isolé de saint Grégoire de Tours, contredit par d'autres passages du même auteur, et par l'immense majorité des Pères et des historiens qui l'ont précédé et suivi jusqu'au dixseptième siècle ?

La mission de saint Denys l'Aréopagite à Paris estelle environnée d'assez de preuves et de témoignages pour que la plus grande somme de probabilités lui

1 « Terre des Gaules, applaudis à ta gloire : Rome t'envoie le salut, » la splendeur apostolique visite les Allobroges. » (Fortunat, Oper. — Patrol. lat., t. LXXXV1II, col. 127.)

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soit historiquement acquise? Ou bien faut-il la considérer comme une légende pieuse du moyen-âge , sans autre valeur « que le suave parfum des vieilles et romanesques traditions populaires 1 ? »

Revenir après un siècle et demi d'oubli et d'indifférence sur une question que la critique antitraditionnelle avait cru tranchée définitivement en sa faveur; saisir de nouveau l'opinion d'une discussion qui paraissait terminée , pourrait sembler inutile ou inopportun. L'époque contemporaine ne nous fournit que trop de sujets de luttes obligées , sans emprunter au passé des controverses éteintes et ramasser, sur les champs de bataille de l'histoire, les armes que vainqueurs et vaincus ont laissées à terre.

Cependant il importe de dire pourquoi l'Eglise Romaine, mère et maîtresse de toutes les autres, centre de la science ecclésiastique et gardienne prudente des traditions, n'a point consacré par son autorité ce qu'on s'était habitué à considérer comme la conquête légitime de la critique du dix-septième siècle. En France, l'opinion qui fixe au règne de Dèce la mission de nos premiers apôtres, a prévalu. Son triomphe fut tel que l'enseignement classique, la croyance commune aussi bien que le sentiment des juges plus éclai-

1 L'abbé Pascal . Discussion historique et impartiale sur l'époque de rétablissement de la Foi dans les Gaules, p. 22.

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rés et plus instruits, qui exercent en quelque sorte la magistrature de l'esprit public, et dont le devoir est de se tenir sur les hauteurs et comme aux avant-postes de la science, sont restés presque unanimes sur ce point. On ne semble même plus se douter que la tradition contraire a été celle de toute notre histoire ; que l'Université de Paris, les Parlements, les Eglises particulières, les rois et les sujets, les docteurs et les légistes, la France entière l'avaient conservée, maintenue, promulguée et universellement professée jusqu'au dix-septième siècle : ainsi s'est vérifiée la prophétie de Louis Servin, au Parlement de Paris, quand cet avocat général, poursuivant la condamnation du nouveau Bréviaire d'Angers, s'écriait en 1603 : « Si » nous endurons que les saincts de nos Gaules soient » ôtés de notre calendrier, quelque preuve que nous » puissions avoir de Michaël Syngelus, de l'eschole » grecque ordonnée par le saint apostre de la France *; » quoiqu'en disent les vieux livres, le privilège de » saint Landeric, évêque de Paris, octroyé à la prière » du roy Clovis, et les anciennes chartes ; quoiqu'ait » rapporté ce docte Hilduein des anciens écrits ; quoi- » qu'en ait écrit Hincmarus, archevesque de Reims; » bref quoique nous lisions dans les histoires de nos

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» rois à la fin on nous en fera perdre la mé-

» moire 4. » Cependant les travaux récents d'un écrivain aussi érudit que modeste sur l'apostolat de la Provence 2, accueillis par l'admiration générale pour la science vraiment prodigieuse qu'ils révèlent dans leur auteur, sont venus, de nos jours, protester contre cet oubli trop complet du passé. Sous l'influence de la parole autorisée et grave du docte Sulpicien, une réaction s'est opérée dans les esprits , et un mouvement prononcé de retour aux traditions antiques de la France s'est produit au sein de la génération actuelle3. La prescription, qui commençait en faveur de l'école antitraditionnelle, a donc

1 Servin , avocat général au parlement de Paris, et conseiller d'état sous Henri III, Henri IV et Louis XIII. Voir ses Plaidoyers, in-4°, 1631. — Cf. Dussaussay. De Mysticis Galliœ scriptoribus , p. 793,

•in-4°, 1639.

2 Monuments inédits sur l'apostolat de sainte Marie-Madeleine en Provence , et sur les autres apôtres de cette contrée, par M. Faillon, de la société de Saint- Sulpice, 2 vol. in-4°, Migne.

3 Voyez Histoire de l'Eglise du Mans, par D. Piolin ; — de l'Eglise de Metz, par M. l'abbé Chaussier ; — de Reims , Châlons et Soissons, par M. Ravenetz ; — Saint Ursin, apôtre\du Berry, par M. l'abbé de Lutho; — Documents inédits sur l'apostolat de saint Martial, par M. l'abbé Arbellot; — Vie de saint Paul-Serge, fondateur de l'Eglise de Narbonne, par M. l'abbé Robitaille; — Recherches sur l'ancienneté de l'Eglise d'Arras, par le même; — Origine et histoire abrégée de l'Eglise de Mende , par M. l'abbé Gharbonnel; — Apostolat de saint Front au premier siècle, par M. l'abbé Dion ; — Toull et Ahun. Le christianisme dans l'Aquitaine, par M. Coudert de Lavillate ; — Etude historique et critique sur la mission, les actes et le culte de saint Bénigne, apôtre de la Bourgogne, par M. l'abbé Bougaud, etc.

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été interrompue ; et les historiens futurs en trouveront, dans les écrits de notre époque, de nombreux et éloquents témoignages. Mais il y a loin de ces efforts isolés, de ces recherches individuelles, de ce réveil d'une opinion hésitante et émue, qui se cherche elle-même, à un ensemble de croyance compacte et universelle. La révolution opérée par la critique du dix-septième siècle est encore officiellement, si l'on peut parler ainsi, maintenue et protégée ; et, par un singulier renversement d'idées, ceux qui l'attaquent passent pour des novateurs; tant une durée d'un siècle et demi a pu lui donner une apparence superficielle d'antiquité !

Cependant l'Eglise Romaine a conservé, dans sa liturgie catholique, la tradition répudiée par la France. Dès l'année 1602, les légendes du Bréviaire Romain furent soumises, par ordre de Clément VIII, à une révision minutieuse, que la critique du protestantisme avait rendue nécessaire1. C'était le siècle des cardinaux Baronius, Bellarmin, Tolet, d'Ossat, Duperron 2. Jamais peut-être réunion plus illustre de vertus et d'érudition n'avait brillé à la fois au sein du collège apostolique. On sait, d'ailleurs, que les Congrégations

1 Voir la bulle Cum in Ecclesià , 10 mai 1602.

2 Baronius (1538-1607); Bellarmin (1542-1621 ) ; Tolet (1532-1610); d'Ossat (1536-1604 ; Duperron (1556-1618).

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Romaines, chargées de l'examen des questions théologiques, pourraient servir de modèle aux tribunaux les plus éclairés et les plus impartiaux du monde. Après cette révision scrupuleuse, Clément VIII, dans la bulle : Cum in Ecclesiâ (10 mai 1602), promulguait le nouveau Bréviaire, où nos traditions apostoliques étaient maintenues. Trente ans plus tard, quand les discussions ardentes soulevées par les docteurs français, au sujet des origines chrétiennes des Gaules, triomphaient si facilement dans notre pays, Urbain VIII ordonna une nouvelle révision du Bréviaire Romain. Les textes des légendes des saints furent encore soumises à un examen approfondi et sévère. Ce fut donc avec pleine connaissance de cause, après une discussion solennelle, et quand toutes les pièces du procès avaient passé successivement sous les yeux du public et des juges, qu'Urbain VIII promulguait la bulle : Divinam psalmodiant1, où il déclare que les Histoires des saints, contenues dans la nouvelle édition du Bréviaire Romain ont été vérifiées, et les anciens manuscrits, d'où elles sont tirées, soigneusement collationnés. Sanctorum historias , collatis veteribus manuscriptis , recognovisse 2. L'apostolicité des Eglises des Gaules était de nouveau mainte-

1 25 Janvier 1631.

2 Breviarium Romanum, Mechliniœ.

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nue et solennellement professée. Ainsi Rome, spectatrice et juge du débat, ne trouvait pas, dans les preuves à l'appui de l'opinion nouvelle, une raison suffisante pour réformer sa croyance sur la date apostolique de la prédication de la foi dans les Gaules. L'Eglise de Paris cessa d'invoquer comme son fondateur saint Denys l'Aréopagite, pendant que toutes les Eglises de l'univers , qui ont conservé ou repris depuis ce temps la liturgie romaine , adressent chaque année leurs hommages et leurs prières à saint Denys l'Aréopagite, fondateur de l'Eglise de Paris.

Le fait de cette divergence implique deux difficultés, l'une théologique, l'autre historique. La première a été tranchée par Benoit XIV, dans son livre immortel : De Canonizatione sanctorum^ de manière à prévenir ou à dissiper tous les scrupules. Ce grand pape, après avoir établi en principe que le Bréviaire Romain, soumis à diverses reprises1 parles Souverains Pontifes à une révision minutieuse et sévère, ne présente en général dans ses offices que des leçons qu'on peut accepter sans crainte, ajoute : « Cepen- » dant, on ne saurait regarder comme interdit d'ex- » poser, avec la réserve que comporte une pareille » matière, et en s 'appuyant sur des raisons graves,

1 S. Pie V, en 1568 ; Clément VIII, en 1602 ; Urbain VIII, en 1631.

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