CHAPITRE VII
» réalisiez pendant les sept jours où vous allez porter » les vêtements blancs du saint chrême. » — « Donc » le nouveau duc Robert donna, le premier jour, à » Dieu et à l'église de Sainte-Marie de Rouen, une » grande terre qui devait être possédée à perpétuité » par les chanoines. Le second jour, il fit sa donation » à l'église de Sainte-Marie de Bayeux ; le troisième, à » l'église de Sainte-Marie d'Evreux; le quatrième, à » l'église de l'archange saint Michel; le cinquième, à » l'église de Saint- Pierre et de Saint-Ouen; le sixième, » à l'église de Saint-Pierre et Saint-Aycard de Ju- » miéges ; le septième, il donna à Saint-Denys la terre » de Brenneval avec toutes ses dépendances. »
8. Nous avons cité en entier ce texte intéressant et peu connu de l'histoire normande. Dans la naïveté du nouveau chrétien, auquel l'archevêque rappelle la terreur que son invasion païenne semait naguère autour d'elle, perce une vue politique qui n'était pas sans habileté. Le duc Robert voulait réparer les désastres de Rollon, et, en faisant oublier par d'importantes donations territoriales aux églises et aux monastères les dévastations antérieures des Normands, assurer à sa puissance jusque-là si redoutée la faveur du clergé et des abbayes. Cette intention n'échappait point à son interlocuteur. Rollon, qui venait de faire trembler la France, voulait étendre jusqu'à ce royaume ses libéralités chrétiennes. Voilà pourquoi il demande à l'archevêque : « Quel est, dans le royaume qui confine à ma terre, le » saint le plus puissant en mérites? » Mais si la tradition de l'aréopagitisme n'eût été, en 912, qu'une ambitieuse tradition récemment introduite par l'intrigue des abbés de Saint-Denys, l'archevêque de Rouen se fût
Discussion du texte de la Chronique de Rollon.
bien gardé de l'affirmer si solennellement à Rollon, et de servir ainsi les intérêts d'un monastère déjà trèspuissant, qui attirait à lui les largesses des rois et des peuples. Il faut bien peu connaître le cœur humain pour ne pas voir que, s'il y avait eu en 837 une invention d'Hilduin en désaccord avec les traditions antérieures et avec l'opinion contemporaine , loin d'entraîner l'adhésion unanime des églises de France, cette invention eût soulevé de toutes parts les plus vives réclamations et déchaîné toutes les rivalités inquiètes des autres abbayes. A ce point de vue, le trait historique que nous avons rappelé acquiert une grande importance en faveur de la tradition aréopagitique. Texte de ia vie 9. Il en est de même du témoignage suivant de saint par saint odiion, Odilon, abbé de Cluiw (962-1048). Dans la Vie de
abbé de Cluny. , 7 , ,
saint Maïeul, son prédécesseur, Odilon s'exprime ainsi : « Le vénérable abbé, dans une visite qu'il fit au mo- » nastère de Saint-Denys, lisait pendant la nuit, selon » sa coutume, un ouvrage de ce même saint Denys, » intitulé : De Principatu cœlesti. Le sommeil le gagna » pendant sa lecture, et le cierge qu'il tenait à la main » tomba sur le livre. Chose étrange ! le feu continua à » consumer la mèche et la cire, et respecta le parche- » min qui se retrouva intact1. » Le livre : De Princicipatu cœlesti, dont il est ici question, n'est autre que
1 Gum esset aliquando in monasterio sanctissimi martyris Dionysii, et nocturne- tempore legeret, ut sui moris erat, ejusdem martyris et admirabilis utràque linguâ , utrâque conditione philosophi , librum De Principatu cœlesti, gravi somno superveniente, candela de manu ejus super libri paginam defluit. Accidit tune quiddam mirabile et insolitum. Ignis, naturœ suse officium prosequens, linura eonsumpsit et ceram, paginam dimisit illœsam. (S. Odil. Cluniac. De Vita B. Maioli abbatis. — Patrol. lat., t. CXLII, col. 955.)
suivants.
CHAPITRE VII. 235 le traité connu de saint Denys l'Aréopagite : De Cœlesti hierarchiâi . Dans la pensée de saint Maïeul, saint Denys de Paris n'était donc pas différent du disciple athénien de saint Paul. Or, saint Maïeul, né vers l'an 900, touchait presque à Hilduin, auquel on voudrait attribuer l'invention de l'aréopagitisme. Et comment supposer que dans l'intervalle d'un demi-siècle seulement, la prétendue invention d'Hilduin se fût imposée, malgré toutes les traditions contraires, à la foi des abbayes les plus célèbres du royaume, qui avaient un intérêt évident à rétablir la vérité des faits, et à détruire cette prétention ambitieuse?
10. Nous pourrions, à cette liste de témoignages, en La tradition
17 u ^ aréopagitique
ajouter un grand nombre d'autres empruntés aux prévaut généra-
d ° L lement pendant
douzième, treizième, quatorzième, quinzième, seizième Ies six siècles et dix-septième siècles, et citer les textes de Sigebert de Gemblours2, Suger5, Louis VI*, Ordéric Vital5, Vincent de Beauvais 6 , Guillaume de Nangis 7 ,
1 Œuvres de saint Denys l'Aréopagite, traduites du grec par l'abbé Darboy (maintenant Mer l'archevêque de Paris). Paris, 1847, p. 180. Livre de la Hiérarchie céleste.
2 Sigeberti Gemblacensis Chronica ad ann, 824. — Pairol. lat., t. GLX, col. 157.
3 Sugerii Constitutif) pro Ecclesiâ Sancti Pauli. — Patrol. lat., t. CLXXXVI, col. 1450.
4 Ludovici Franc. Régis Vï. Privilégia S. Dionysio concessa. (Ibid., t. CLXXXVI, col. 1461 et seq )
s Orderici Vitalis. Hist. Ecclesiastica. Pars IIa, lib. V, § 7. {Ibid., t. GLXXXV1II, col. 385 et seq.)
6 Vincent. Belvacens. Specul. Majus. Venetiis, 1591, in-fol. Exempl. de la Bibl. imp. de Paris , t. I, p. 417. — Ibid., lib. XXXII, cap. lv. — Ibid., lib. XVIII, cap. xni, p. 296.
7 Gulielmi de Naugiaco. De gestis sancti Ludovici. — « Anno » Domini 1243, regni Ludovici régis 17, aetatis vero suae 28, sexto » kalendas Martii, die festivitatis B. Matthise apostoli, quo die festum » dedicationis Ecclesioe beati Dionysii Areopagitse factee per domum » celebratur, peperit régi Ludovico filium diu optatum sibi despon-
Gerson1, saint Antonin de Florence2, Zacharie, patriarche de Constantinople3, Lippoman% Génébrard5, Baronius0, Bellarmin7, etc., etc., qui sont unanimes en faveur de l'aréopagitisme. Mais les adversaires ne contestent pas le fait ; ils reconnaissent volontiers que, durant cette période, la croyance à l'aréopagitisme avait généralement prévalu. Seulement ils font une réserve à leur profit , au sujet de deux incidents particuliers, qui se produisirent, l'un en 1119, l'autre en 1215. Ils voudraient y voir une protestation formelle contre la tradition aréopagitique de la part de deux noms éclatants, celui d'un théologien célèbre par son génie et ses malheurs, Abélard; et celui d'un des plus grands papes du moyen-âge, Innocent III. Il convient donc d'insister en détail sur cette controverse, et d'en préciser la valeur, incident \\m Abélard avait rempli le monde de sa renommée
d'Abélard. t
et de ses infortunes. L'éclat qui s'était fait autour de
)> sata venerabilis Margarita. » (Edit. d'André Duchesne. Historiœ Francorum scriptores coœtanei. In-fol. ad an. 1243.)
1 Joh. Gerson. Opéra. In fol. Paris, 1706. Sermo de SS. Petro et Paulo. — Ibid. Sermo de pace et unitate Grœcorum.
2 S. Antonin. Florent., Historiar. Opus,, pars Ia. Titul. VI, cap. xxviii. Lyon 1086, t. I.
3 Acta et Scripta Theologorum Wirtembergensium et patriarchœ Constant inopolitani D. Zachariœ. 1584. Wirtembergse , in-fol.
4 Ludovici Lippomani, Veronensis Episcopi. Vitœ Sanctorum., Veronœ, 1568, 8 vol. in-fol. {Vita S. Dionysii Areopagitœ. Epistola prœvia. ad die m 9 octobris. )
3 Gilberti Genebrardi Chronologiœ. Libro III, sub Pontificatus S. démentis initio.
6 Caesaris Cardinal. Baronii. In MartyroL Romanum, notae. Romee, 1586, p. 456-457-458. — Annal, eccles. ad Pontificatum S. Clementis. — Ibid., ad. an. 837.
7 Roberti cardinal. Bellarmini Opéra, 3 vol. in-fol. Cologne, 1619. Libro de Scriptor. Eccles. De Hilduino notitia.