CHAPITRE VII
cette réputation d'abord si brillante, et bientôt après si compromise, l'avait déterminé à chercher un asile dans le monastère de Saint-Denys. L'abbé et les religieux l'accueillirent avec une bonté tendre et compatissante *. C'est lui-même qui leur rend ce témoignage. Il ajoute aussi qu'alors « son âme était remplie d'amer- » tume et de fiel. Quel était, dit-il, le bouillonnement » de ma douleur, quelle honte couvrait mon front de » rougeur, quel désespoir déchirait mon sein, j'ai pu » l'éprouver, mais je ne saurais le décrire2! » Cette épave du monde, meurtrie par sa chute, tout entière au souvenir de son naufrage, repoussait encore les seules vraies consolatrices du malheur, la douceur et la patience chrétiennes. Elles ne lui apparurent que plus tard, sous la sainte direction de Pierre-le- Vénérable , abbé de Cluny, qui fit briller sur son âme ulcérée le rayon des miséricordes célestes. En 1119, Abélard n'en était pas encore là. Echappé tout sanglant de la lutte, il brûlait d'ardeur pour de nouveaux combats; et les jours de retraite qu'il passa à Saint-Denys furentconsacrés par lui à des études nouvelles, qui lui fourniraient des armes pour d'autres polémiques.
« Un jour, dit-il, le hasard de mes lectures me fit » tomber sur une phrase de Bède, qui affirme, dans » son Exposition des Actes des apôtres, que saint
1 Abbas autem et monachi illius monasterii me sibi reniansuruni ulterius arbitrantes, summâ exsultatione susceperunt, et cum omni diligentià tractantes, consolari frustra nitebantur. (Pétri Abselard. Hist. Calamit., cap. x. — Patrol. lai.,i. GLXXV11I, col. 151.)
2 Deus qui judicas aequitatem, quanto tune animi felle, quanta mentis amaritudine teipsum infamis arguebam, te furibundus accusabam... Quanto autem dolore œstuarem, quanta erubescentià confunderer, quanta desperatione perturbarer, sentire tune potui, proferre non possum. ( Id. Ibid., col. 152.)
238 SAINT DEiNYS L'ARÉOPAGITE.
» Denys l'Aréopagite fut évêque de Gorinthe et non
» d'Athènes1. Ceci paraissait une contradiction grave
» avec la doctrine des religieux qui se vantent d'avoir
» pour patron saint Denys FAréopagite, que ses Actes
» disent avoir été évêque d'Athènes. Ayant fait cette
» découverte, je la communiquai, en riant, aux frères
» qui se trouvaient près de moi, et leur montrai le
» passage de Bède contenant cette objection. Eux de
» s'écrier, dans leur indignation, que Bède était le plus
» menteur des écrivains ; qu'ils avaient un témoin bien
» plus véridique dans un de leurs abbés, Huldoin ou
» Hilduin, qui avait parcouru la Grèce pour éclaircir
» le fait, et qui avait consigné, dans sa Vie de saint
» Denys, le résultat de ses recherches, rétabli la vérité,
» et entièrement détruit cette objection. L'un d'eux me
» demanda, en renouvelant avec importunité son inter-
» rogation, le parti auquel je m'arrêtais, dans ce conflit
» entre Bède et Huldoin. Je répondis sans hésiter que
» l'autorité de Bède, dont les ouvrages sont révérés par
» toutes les Eglises d'Occident, me paraissait bien pré-
» férable. Ils s'écrièrent alors que je démasquais enfin
» la haine que je portais à leur monastère, que je venais
» d'insulter à la gloire du royaume en lui refusant
1 Voici le passage du vénérable Bède, auquel Abélard fait allusion : « In quibus et Dionysius Areopagita. Act. ap., cap. xvn, v. 31. — Hic est Dionysius, qui post episcopus Corinthiorum gloriose Ecclesiam rexit, niultaque ad utilitatem Ecclesiae pertinentia, quae hactenus rnanent , ingenii sui volumina reliquil, cognomen a loco cui prœerat accipiens. Areopagus est enim Athenarum cnria, nomen a marte traliens. Si quidero grsece, Mars, "Apï)ç et villa Trayoç dicitar. (Bed. Ven. Super. Act. apostol. Expositio, cap. xvn. — Patrol. lat.} t. CXII, col. 981.)
On verra cette erreur de Bède, réfutée plus loin par Abélard luimême , dans une lettre adressée par lui à l'abbé de Saint-Denys.