‹ Saint Denys l'AréopagiteChapitre 77 sur 160 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Denys, premier évêque de Paris, est-il le même que l'Aréopagite? Le seul énoncé de cette question soulèvera peut-être un sourire de pitié de la part d'hommes trèssincères, mais peu familiarisés avec les connaissances spéciales nécessaires pour la résoudre. On ne saurait contredire une opinion généralement admise, sans s'exposer à ce léger échec d'amour-propre. L'esprit public se contente ordinairement des résultats acquis en chaque branche des connaissances humaines. Il se les approprie, il les introduit dans le domaine des faits accomplis, sans songer à vérifier leur légitimité. Il y a ainsi une fausse monnaie historique en circulation dans l'opinion , comme il y a souvent de fausse monnaie en circulation dans les transactions publiques. Tant que la défiance n'est pas éveillée sur l'une ou sur l'autre , elles se propagent à la faveur d'un crédit momentané. Qu'un jour le soupçon naisse sur leur valeur réelle, l'erreur est prompte nient démasquée. On croit donc, à peu près unanimement en France , qu'il a été péremptoirement prouvé au dix-septième siècle, que l'aréopagitisme de saint Denys de Paris est une fable absurde , inventée , sous Louis-le-Débonnaire, en 837, par un moine ignorant, nommé Hilduin. La conscience publique est fixée sur ce point, non par une connaissance sérieuse des faits, mais par une sorte de convention traditionnelle, passée à l'état d'axiome. Faut-il le dire? Nous même, il y a quelques années, forcé, par un travail d'ensemble sur l'histoire ecclésiastique, de nous prononcer sur la question des origines chrétiennes des Gaules, nous abordions cette étude avec le préjugé vulgaire dont nous parlons. L'évidence seule nous fit renverser, dans notre esprit, ce que l'habitude et l'espèce de con-

tagion de l'opinion dominante y avaient établis. L'aréopagitisme de saint Denys de Paris nous semblait aussi improbable qu'il peut le paraître en ce moment au lecteur, qui n'a jamais eu l'occasion d'éclaircir ce point particulier de notre histoire gallicane. Il nous souvient surtout de notre étonnement, quand, remontant aux travaux publiés sur cette matière, nous rencontrâmes la Dissertation du P. Sirmond 1 contre l'aréopagitisme. On sait que cet ouvrage fut le bélier qui renversa la tradition, et fit prévaloir depuis 1641 jusqu'à nos jours la croyance contraire. Les pamphlets de Launoy, presque tous mis à l'Index aussitôt leur apparition, nous avaient présenté une demi-science, noyée dans un torrent d'injures, et à peine relevée par des traits d'esprit et des plaisanteries d'un goût plus ou moins suspect. Mais nous attendions du P. Sirmond une vaste érudition, une critique approfondie sur tous les points de la controverse , une de ces discussions lumineuses , où la vérité , cherchée patiemment , ressort enfin triomphante dans une conclusion que les faits et les monuments seuls ont amenée. Grande fut donc notre surprise , quand , au lieu d'un travail complet et étendu , nous trouvâmes une simple brochure in-1 8, de 7 5 pages, d'un format tel qu'elle ne fournirait pas un texte suffisant pour un article de la Revue des deux Mondes. Ce n'est pas certes que nous ayons eu la pensée qu'un ouvrage aussi court ne pût renfermer d'excellentes

1 Jacobi Sirmondi, societatis Jesu presbyteri , dissertatio in quâ Dionysii Parisiensis et Dionysii Areopagitee discrimen ostenditur. — Parisiis. Apud Sebastianum Gramoisy, typographum regium , via Jacobaeà, sub Ciconiis. mdcxli. (Brochure in-18 de 75 pages, 21 lignes à la page.)

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