‹ Saint Denys l'AréopagiteChapitre 96 sur 160 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

l'hymne de Fortunat en l'honneur de saint Denys; l'hymne de saint Eugène de Tolède ; le martyrologe de Constantinople, manuscrit tellement usé par la vétusté, qu'il faut les plus grandes précautions pour le parcourir; la relation de Visbius, cet autre auteur de néant, suivant le P. Sirmond. Et ces suppositions nombreuses d'ouvrages de genre différent, de langue même diverse, Hilduin n'a eu que quelques mois pour les composer, les faire copier pour l'empereur, les faire transcrire pour son monastère; et, dans ces quelques mois, il lui a fallu rédiger, d'après ces textes supposés , sa Vie de saint Denys, et trouver encore le temps d'écrire la longue lettre à Louis-le-Débonnaire , dont nous avons cité un extrait. En vérité, si Hilduin rêvait en faisant tout cela, il n'eut du moins guère le temps de dormir. Poète latin dans les hymnes de Fortunat et d'Eugène de Tolède, chroniqueur grec pour inventer le martyrologe de Constantinople , historiographe latin pour supposer un récit de Visbius, historiographe grec pour inventer une lettre d'Aristarque , il lui eut fallu encore de nombreux loisirs de copiste pour improviser des manuscrits entiers d'un caractère et d'une écriture d'au moins 450 ans, et tellement consumés par l'âge, qu'on pût se méprendre assez sur leur apparence d'antiquité pour ne pas les trouver trop indignes de la date constantinienne qu'il leur assignait.

Enfin, comme si ces impossibilités matérielles n'étaient pas encore suffisantes, Hilduin prend plaisir à leur en ajouter une autre non moins insurmontable. « Tous ces » monuments que nous vous adressons, dit-il à Louis- » le-Débonnaire, ont été relevés sur les antiques ma- » nuscrits des archives de l'Eglise de Paris. Velut ex

Derniers témoignages de Louis- le - Débonnaire et d'Enée, évêque de Paris, qui démontrent

cette impossibilité.

» prato non Parisiaco sed Paradisiaco. » Il aura donc fallu aussi qu'Hilduin trouvât le temps de faire une copie spéciale de ces diverses inventions pour l'introduire furtivement dans le trésor des archives de l'Eglise de Paris ! Il aura fallu qu'il trouvât des subalternes pour prêter leur concours mercenaire à cette fraude impie; et, par une merveille non moins surprenante, parmi tant de copistes fruduleusement employés, parmi tant de moines témoins journaliers de la conduite de leur abbé, parmi les gardiens des archives, il aura fallu rencontrer la même discrétion, le même silence, la même complicité.

En vérité, nous ne croyons pas à de tels miracles. Et, s'il faut le dire, nous avons pour les rejeter des preuves plus démonstratives encore que ne peuvent l'être ces accumulations d'impossibilités matérielles et morales.

15. Louis-le-Débonnaire pouvait tellement peu être trompé par Hilduin au sujet des chartes des archives de l'Eglise de Paris relatives à saint Denys, qu'il les avait vues lui-même antérieurement au travail d'Hilduin. Il nous l'apprend de la façon la plus spontanée dans la lettre impériale dont nous avons donné précédemment la traduction. « Vous réunirez dans votre » ouvrage, dit-il, les chartes très-anciennes de l'Eglise » de Paris, siège auguste du saint martyr , que vous » avez un jour mises sous les yeux de Notre Sérénité 1 . » Enfin si quelqu'un devait être prémuni contre une su-

1 Necnon et illis quse in torais vel chartis vetustissimis armarii Parisiacae ecclesiee, sacrœ videlicet sedis suae., prolatis inveneras, et obtutibus nostrae serenitatis ostenderas. (Ludovicii Pii , Epistol. ad Hilduinum. Voir à l'appendice, n. 3.)

CHAPITRE V. 173 percherie de ce genre , ce dût être levêque de Paris lui-même, gardien né des archives de son Eglise, les ayant sous la main, et pouvant, par une simple inspection, se convaincre de l'exactitude des citations d'Hilduin. Or, vers 850 , c'est-à-dire environ douze ans après l'apparition du livre d'Hilduin, Enée, évêque de Paris, écrivait contre les iconoclastes grecs un traité dont voici les premières paroles : « Enée, évêque de la » ville de Paris, siège où s'assit, le premier, saint » Denys, placé par l'apôtre saint Paul à la tête de » l'Eglise d'Athènes, et plus tard envoyé par saint Clé- » ment pour évangéliser les Gaules, aux fidèles catho- » liques paix et gloire 1 . »

Il faut convenir que la prétendue imposture d'Hilduin aurait eu un privilège unique dans l'histoire, celui de frapper d'aveuglement un empereur qui aurait cru voir ce qu'il ne voyait point en réalité, et un évêque de Paris, qui aurait lu dans les archives de son Eglise ce que ces archives ne contenaient pas.

16. Pour résumer en quelques mots la discussion, il Conclusion.

. Hilduin n'a pas

nous semble qu il est impossible de se reruser à voir inventé

1 L e l'aréopagitisme.

dans le texte même de la lettre de Louis-le-Débonnaire la preuve de l'existence d'une tradition aréopagitique antérieure à Hilduin. Cette tradition se retrouve sous Pépin-le-Bref, attestée par la lettre du pape Paul Ier; la lettre d'Hilduin à Louis-le-Débonnaire confirme l'antériorité de cette tradition ; le témoignage contemporain de l'évêque de Paris en apporte une preuve irrécusable.

1 D'Achery. Veterum aliquot scriptoruni qui in Galliae bibliothecis, maxime Benedictinorum, latuerant, Spicilegium (1653-1677), in-4°, t. VII. iEnœee. Parisiensis episcopi, Liber adversus Grœcos. — Patrol. ht., t. CXXI, p. 686.

Nous sommes donc en droit de conclure, d'après les arguments intrinsèques fournis à la controverse par les textes mêmes de Louis-le-Débonnaire et d'Hilduin, qu'il est faux que l'aréopagitisme ait été inventé par l'abbé de Saint-Denys, et enseigné pour la première fois par lui en 837.

Les preuves extrinsèques, que nous allons examiner dans le chapitre suivant, ne sont pas moins concluantes.

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