Hilliard d'Auberteuil, Cûn.nû?éra/io?is..., t. II, p
Marchande de fleuks et femmes de couleur,
D'après une gravure de A. Brunias.
(Bibliolhèque nationale, Cabinet des estampes).
JRAJ
oroirc qu'il n'accueille pas dans son sein que des gens irréprochables. Le 26 décembre 1764, M. d'Estaing écrit: « Un nommé Dumesnil, chassé de chez M. de Voltaire, dont il étoit le secrétaire, escroc et lilou connu à Genève sous le nom de Savigny de Rouville, à Dijon et à Lyon sous celui de Rouville de Savignyi, décoré à Paris d'un pef.it collet, et appelé l'abbé Dubois, où il étoit infiniment utile à la société, en jouant publiquement le rôle de m... pour deux louis, est de présent avocat très digne en cette colonie, et l'organe dont se servent les boute-feux du Conseil supérieur du Port-au- Prince ^ ))
Et sans qu'il proteste beaucoup, l'on^chansonne de même, au Cap, en de mordants couplets, le sieur D..,, dont, à en croire les mauvaises langues, les origines ne seraient pas entièrement honorables, les antécédents parfaitement inattaquables :
D..., devenu magistrat
Et chef du secrétariat
De la Chambre d'agriculture,
Nous prouve, par son aventure.
Qu'ici les enfants de pendus
Seront toujours les bien venus.
Vous qui craignez qu'à votre nom Le gibet n'imprime un affront, Sur vos enfans, soj^ez tranquilles !
Ils apprendront qu'en cette ville On leur permet d'être avocats, Même on en fait des magistrats ' !
1. Lettre de M. d'Estaing, du 26 décembre 1764 (A. M. G., Corr. gén., Saint-Domingue, 2° série, carton XVl).
2. Moreau de Saint-Méry, Notes historiques sur Saint-Domingue (Arch. du min. des Colonies, F^ 136, p. 450).
En un pays, du reste, où les fortunes se font et se défont en quelques années, quelques mois, et où la richesse reste, en somme, le principal passe-port, est-on jamais sûr de qui l'on reçoit, de qui l'on fréquente? « J'ai vu, écrit Malouet, un prêtre, qui avoit été vicaire au Gap, se faire dans la même ville archer de maréchaussée, et ensuite marchand gresseur; il étoit de plus moine et gentilhomme, et fut découvert dans sa boutique par un supérieur de sa mission... Il n'est pas rare de voir un raffmeur, écumant le sucre chez un habitant, porter un nom distingué. J'ai vu le petit-neveu d'un homme illustre se trouver trop heureux d'obtenir une place d'huissier, et ce n'étoit pas un mauvais sujet, mais un homme borné et avili par la misère. Par contre, l'homme de condition se fait pacotilleur, ou régisseur, ou fermier d'un roturier; le marchand, homme de robe. L'honnête bourgeois a des nègres boulangers et vend du pain à toute sa société. Un autre ne rougit point d'être boucher, ou fermier des boucheries. L'artisan^ qui a fait fortune, quitte la ville et sa boutique, achète une habitation et devient un homme considérable, qu'il seroit ridicule, dangereux même, de traiter comme un artisan. Tel homme a commencé par vendre des allumettes qui, au bout de dix ans, se trouve propriétaire d'un magasin de cent mille écus\ »
« Dans cette colonie, avoue un habitant du Port-au- Prince, la société n'y est donc pas sûre. Les plaisirs des âmes honnêtes y sont inconnus. Nulle sensibilité, nul goût pour les lettres et les arts. On joue, on s'ennuie,
1. Malouet, Essai su?" Saint-Domingue, dans Mémoires sur les colonies, t. IV, p. 126-127.
on calomnie, tous se haïssent ou se jalousent*. » Tous se haïssent ou se jalousent, voilà qui marque hien l'état d'esprit de ceux-là môme que leur rapprochement les uns des autres semblerait devoir forcer à se voir. On se hait pour mille motifs, mais surtout pour des questions féminines, pour des rivalités commerciales, pour des compétitions de places, car nulle part ces compétitions ne sont aussi âpres, enragées et furieuses qu'à Saint- Domingue. «Des Américains, qui se connaissent entre eux et ne se passent rien, écrit M. d'Estaing au ministre, la malignité est le premier amusement... Les fleurs de Saint-Domingue, Monsieur le duc, sont des draps mortuaires, des libelles et des menaces continuelles d'être assassiné ou empoisonné'. » On se jalouse pour mille futilités : « Au Cap, remarque Moreau de Saint-Méry, on ne connaît pas les douceurs delà société, de cette réunion d'individus qui se conviennent plus ou moins et qui mettent en commun le désir de se plaire les uns aux autres et de charmer les heures de leurs loisirs. On ignore le plaisir de se livrer à cette espèce d'abandon, oii l'on s'oublie, pour ainsi dire, soi-même, pour s'occuper des autres, pour mieux goiiter des délassements qui appellent et excitent la gaieté. Si l'on joue, c'est pour gagner; si l'on cause, c'est d'affaires; si l'on va au spectacle, c'est pour faire assaut de vanité ; au bal, c'est pour s'exténuer ; si l'on se régale, c'est l'orgueil qui le
1. Mémoire de M. Le Tort, conseiller au Conseil supérieur du Portau-Prince, 1777 (A. M. C, Corr. gén., Saint-Domingue, 2» série, carton XXVIII).
2. Lettres de M. d'Estaing au ministre, du 17 novembre 1764 et du 8 janvier 1766 (A. M. G., Gorr. gén., Saint-Domingue, C\ vol. GXX et GXXVIl).
3iâ SAINT-DOMINGUE
veut, et c'est pour avoir chez soi une cohue qui fait fuir la véritable joie. Et le dirai-je, c'est au caractère de la plupart des femmes qu'il faut reprocher la perte d'une des plus délicieuses jouissances de la vie. Avec peu d'amabilité et de polilesse, elles ont mille prétentions et se prodiguent entre elles les marques du défaut d'éducation. Elles se disputent les places au spectacle, et comptent les visites et les invitations qu'elles se font* S'il y en a plusieurs, par exemple, qui doivent quêter le même jour à l'église, il y en a qui font coucher le coiffeur chez elles, afin d'être les premières prêtes et d'aller s'emparer des places qu'elles croient les meilleures. En un mot, jamais l'orgueil n'a rien imaginé de plus puéril et de plus capable d'empêcher toute liaison. Il faut donc vivre pour soi, être égoïste par nécessité, comme par calcul, et ne songer qu'au gain^ ».
On peut se figurer dès lors ce qu'est la chronique scandaleuse de villes comme le Gap et le Port-au-Prince, le Cap surtout. C'est un ridicule ramassis de médisances, de calomnies, de commérages qui s'exercent surtout sur les aventures galantes des personnes les plus en vue. Mettre tout cela en chansons est du dernier piquant. De ces chansons, Moreau de Saint-Méry nous a conservé plusieurs. J'en donne une, la plus lisible, à tous les points de vue, comme exemple d'un divertissement de société
1. Moreau de Saint-Méry, Description..., t. I, p. 531-332, et Notes kisloriques... (A. M. C, F'' 133, p. 432). Ce qui est causé là par la jalousie et l'amour-propre, est ici l'effet de l'apathie et de l'indifférence. «On regrette au Port-au-Prince comme au Cap que les femmes montrent autant d'éloignement pour la société... Elles sont trop sédentaires et ne s'aperçoivent pas qu'elles forcent les hommes à remplacer les jouissances calmes et douces par des goûts dont elles déplorent les effets. » (Moreau de Saint-Méry, Description..., t. II, p. 408.) ,
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très en honneur dans les villes de la colonie. Elle est intitulée: Les beau lés du Cap.
Le Cap, ville assez triste,
Peut fournir une liste
Des beautés qu'à la pis'-o
Suivent tous nos roquets, ets, ets, ets.
Tu le veux, ma Glycère,
Il faut te satisfaire.
Te faire un inventaire
De leurs appâts coquets, ets, ets, ets.
D'abord vient la M...ude,
Dont l'abord est peu rude.
Malgré son air de prude,
Qui n'en impose pas, ah ! ah ! ah !
Et pour Madame D..e
Elle a tant pris de dose
Que, dupe de la chose.
Elle est presqu'au trépas, ah ! ah ! ah !
D...y, yieille et bossue,
Avec sa peau velue
Et son air de morue.
Veut plaire et ne plaît pas, ah ! ah ! ah !
Saint-Sauveur la courtise
Et pourtant la méprise.
J'admire l'entreprise,
Mais je ne l'envie pas, ah ! ah ! ah !
La L... dans sa retraite,
A l^oudens ^, en cachette.
Est fidèle et discrète.
On est surpris du cas, ah ! ah ! ah !
Mais de sa continence,
Voilà la conséquence ;
D'Alibert est en France
Et Bauzy n'en veut pas ! ah ! ah ! ah !