‹ Saint-DomingueChapitre 107 sur 115 · Moreau de Saint-Méry, Description... 1. II, p · texte numérisé non relu

Moreau de Saint-Méry, Description... 1. II, p

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ils, « cet excédoni n'exislo jamais cl. so Iransl'orme presque toujours en déliclL: I" |)ar(U' (ju<'- tous les grands propriétaires de l'Ile résidenL en France et y consomment les revenus qu'ils tirent de Saint-Domingue ; — 2" parce que ceux, qui ont, dans celle colonie des propriétés foncières un pou moins considéral)los, accumulent sans cesse dans le Nouveau Monde, pour aller jouir dans l'ancien, et que Paris, que les provinces fourmillent de ces colons errants, qui y accourent, aussitôt qu'ils le peuvent, pour y dépenser leurs revenus ; — 3° enfin, parce qu'il existe encore un esprit de retour plus fort dans le grand nombre des citoyens qui résident à Saint-Domingue, sans y être propriétaires fonciers et qu'on y doit regarder comme de véritables passagers ; ceux-ci rapportent ou transmettent, sans cesse, en France les économies ou les gains qu'ils ont faits au delà des mers. Et ce qui prouve la vérité de ces assertions, c'est que, pendant la dernière guerre, les gens n'osant plus sortir ou envoyer d'argent en France, le numéraire a afflué dans l'Ile '. »

En effet, le vrai but, le vrai plaisir de la vie à Saint- Domingue, ce n'est pas d'y vivre, c'est d'y amasser, et très vite, une fortune qu'on va dépenser en France. De cela les colons se chargent magnifiquement.

Chose curieuse, ce contre-courant d'émigration ne dépeuple pas autant qu'on pourrait le croire la colonie. Telle est d'abord la prodigalité des planteurs, qu'une fortune leur a bientôt fondu entre les doigts et que

1. Lettre de MM. de la Luzerne et Barbé de Marbois, du Port-au- Prince, le 24 juillet 1786 (A. M. G., Gorr. gén., Saint-Domingue, G", vol. GLYII).

bientôt ils n'ont plus comme perspective que d'aller en refaire une autre à Saint-Domingue. « Que de colons, lit-on, dans des Représentatio?i.'i des deux Conseils du Gap et du Port-au-Prince, datées de 1764, que de colons étalent dans la capitale un luxe asiatique, y consommant les fruits de plusieurs années d'économie et les avances ruineuses du commerce et y profitant en aveugles de l'aisance de s'endetter. Mais, pendant ce temps de bonheur factice, le créancier fait des frais, le procureur s'enrichit, le commerçant accumule les intérêts ; enfin, l'illusion cesse, il faut revenir à la charrue, il faut repasser les mers. On trouve tout, alors, dans un désordre affreux, et l'on paye bien chèrement quelques années de capitale. Aux plaisirs et à la mollesse de Paris, succèdent les fatigues d'une agriculture ingrate et la solitude d'une habitation \ »

Chez ces vétérans de la colonie, on remarque du reste une ardeur nouvelle à leur retour. « Nous l'avons constaté par cent exemples, écrivent MM. de Vaudreuil et Lalanne ; ces pérégrinations n'ont fait qu'exciter l'émulation de plusieurs et que les porter à entreprendre, une fois revenus, des travaux auxquels ils ne se seroient jamais engagés, si le désir de réparer les brèches faites à leur fortune par le voyage de France ne les avoit animés -. »

Mais ce qui, en dépit des perpétuels exodes vers la métropole, assure aussi le peuplement régulier de la colonie, c'est l'exemple tentant qu'offre à tous les affa-

•1. Représentations des deux Conseils, 1764 [Ibid., vol. GXIX). 2. Lettre de MM. de Vaudreuil et Lalanne, du Port-au-Prince, du 10 juin 1753 (A. M. G., Gorr. gén., Saint-Domingue, G^ vol XGVI),

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mes (l'argent le spectacle de ces enrichis de la veille. Comme l'ajoutent très bien MM. de Vaiidreuil etLalanne, « l'ostentation de la fortune de tant de colons a été et sera toujours très utile pour engager les jeunes gens à quitter leur patrie et à venir ici courir la môme carrière, dans l'espérance des mêmes succès*. »

Si, toutefois, ces Français d'au delà les mers doivent une partie du prestige et de l'admiration, qu'ils suscitent dans le vieux monde, à leurs énormes fortunes et à leur façon princière de les dépenser, l'existence qu'ils mènent en ce pays féerique des Iles, qu'une fois en France, comme tous les voyageurs, ils ne voient plus, ne décrivent plus que sous ses aspects les plus enchanteurs ; ces mœurs, ces habitudes, qu'ils dépeignent comme si différentes des mœurs, des habitudes européennes ; cette autorité absolue qu'ils se vantent d'exercer sur leurs immenses troupeaux d'esclaves ; ce charme exotique qui s'exhale de leur personne : tout cela est fait aussi pour leur assurer dans les sociétés le plus vif succès, surtout après que Raynal aura conté l'histoire de ces régions légendaires, et que, avec Bernardin de Saint- Pierre, la littérature aura chanté les beautés de la nature tropicale. Alors, ce sera une vogue dont rien ne peut plus donner une idée. Dans le monde féminin, en particulier, on se passionnera pour les beautés créoles; on s'extasiera devant leur démarche nonchalante, leurs gestes mignards, leurs attitudes languissantes ; on déclarera adorables leur parler doux et traînant, le négligé de leurs habitudes, le tour nouveau qu'elles

1. Lettre de MM. de Vaudreuil et Lalanne, du Port-au-Prince, du JO juin 1755 (A. M. G., Gorr. gén., Saint-Domingue, G«, vol. XCVI).

savent apporter aux divertissements et aux plaisirs, la façon qu elles s'entendent à donner aux maisons, aux ameublements, aux toilettes surtout. « D'elles viennent, à ce dernier point de vue, des révolutions inaperçues : la haute coiffure remplacée par le mouchoir à la créole, le grand habit détrôné par la gaule flottante et souple S les soies et le velours abandonnés pour les blanches étoffes de mousseline et de percale, d'un blanc qu'on n'obtient que là-bas aux bords de l'Artibonite- », où les blanchisseuses se servent, dit-on, de lianes, qu'on nomme lianes à savon, d'oranges et de citron, pour nettoyer le linge, auquel elles mêlent, lorsqu'il est repassé, des fleurs de frangipaniers.

Et, peut-être, faut-il chercher dans cet engouement incroyable pour la société, la vie et les mœurs créoles, les raisons de l'opinion fausse et exagérée que l'on continuera à s'en faire en France, après surtout qu'une épouvantable catastrophe aura rendu plus pathétique la fin du monde de Saint-Domingue !

Une conséquence plus immédiate de l'invraisemblable faveur, dont jouit ce monde des « Iles », est qu'entre lui et l'ancienne société française les unions se multiplient. Fortunes princières, charme étrange et troublant, il y a là de quoi sauver de la ruine bien d'illustres maisons,

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