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« MÉMOIRE ENVOYE AUX SEIGNEURS DE LA COMPAGNIE DES ILES DE l'aMÉRIQUE PAR M. DE POINGY, LE lo NOVEMBRE 1640. »

(Bibliothèque nationale, V<= Colbert, vol. 45, fol. 474.-477, v copie.)

... Il est arrivé un navire à Saint-Eustache, qui porte la nouvelle comme les François se sont rendus maistres de la Tortue et que l'amiral de l'armée liollandoise avoit pris Carthagène. Nous attendons la confirmation de l'une et de l'autre par une barque que le sieur Levasseur m'a escript qu'il faisoit équiper pour m'envoyer. La prise s'est trouvée fausse, que l'on avoit dite de Carthagène ; au contraire, les Hollandois ont perdu trois ou quatre navires parle mauvais temps ; mais, pour récompense, ils ont fait une prise qui vaut, ou est estimée, trois tonnes d'or. Celle de la Tortue est certifiée par les lettres que ledit Levasseur m'a escriptes, contenant la relation de la manière qu'il s'en est rendu maistre. Mais il faut savoir, premièrement, la cause qui m'a meu à faire ceste entreprise.

Il y a quelque temps qu'un capitaine anglois, sans commission ni adveu, enleva 300 hommes de sa nation d'une isle voisine de Saint-Christophe d'environ une lieue de trajet, nommée Nièves, lequel sachant qu'en celle de la Tortue il n'y avoit qu'une quarantaine de François, sans chef, qui vivoient doucement sans estre inquiétés de personne, se résolut de les aller surprendre . En effet, sous prétexte d'amitié, il y mit pied à terre. Les François, faibles qu'ils étoient, le reçurent favorablement et assistèrent lui et tout son monde de leurs vivres durant quatre mois, au bout desquels, en récompense et contre le droit d'hospitalité, il les désarma, fit dégrader à la grande terre de Santo-Domingo et assommer de sang-

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froid. Une partie de ceux qui purent échapper se vinrent plaindi'e à moi^ ; mais, comme je n'estois pas en estât d'aller venger ceste injure et cruauté exercée à l'endroit de mes frères, je mavisai d'insensiblement et avec honneur faire sortir de cette isle ledit Levasseur, comme estant de la religion prétendue réformée et, le principal de tout, lui faire acheter une petite barque qui se rencontra à propos dans nos rades, et luy donnai ordre, s'il ne poUvoit rien rencontrer en courant le bon bord, de s'aller establir en un islet, nommé l'islet Margot, auquel depuis il a donné le nom de Reffuge, proche de la Tortue d'environ cinq lieues, et de Santo-Domingo de demie, pour, de là, espier l'occasion d'attraper ce capitaine anglois, lequel ledit sieur Levasseur, après s'estre establi, alla visiter. Ils firent amitié, s'accordèrent que réciproquement les uns seroient bien venus chez les autres, et que particulièrement certains François, qui s'estoient réfugiés à la Tortue, seroient réputés et traités comme les mesmes Anglois.

Cette bonne correspondance ne dura pas longtemps ; car, nonseulement, peu de jours après, il les désarmoit, mais les ti'aitoit comme esclaves. 11 traita aussi indignement, par plusieurs fois, les propriétaires et domestiques du sieur Levasseur, qui lui alloient demander justice pour des torts qu'ils avoient reçu d'aucuns des habitans. Ce qui estant venu à la connoissance du sieur Levasseur, il lui auroit, par diverses fois, envoyé le prier de se départir de telles violences, qui contrevenoient à leur accord. Mais, au lieu de recevoir quelque responce civile, icelluy capitaine auroit dit à ceux que ledit Levasseur lui auroit députés qu'il ne le redoutoit point, quand il auroit 2 000 voire 3 000 hommes et qu'il ne se soucioit point de ses prières.

Avant le départ dudit sieur Levasseur de ceste isle, j'avois recouvré une petite barque que j'expédiai pour aller en ces quartiers faire de la viande pour ma famille ; où estant arrivée, il me la fit dégrader, s'empara du canon, armes, munitions, de tout ce qui estoit dedans et lui pouvoit servir, sans qu'il m'en ait voulu faire aucune raison. De quoi me sentant offensé et sachant que ledit sieur Levasseur estoit aussi piqué de son costé, je lui mandai de considérer la mine de ce gouverneur et des habitans et que, s'il trouvoit jour de prendre vengeance de ce coquin et lui faire payer ma barque avec les intérêts, qu'il ne perdit pas de temps.

Avec mon ordre, ledit siem* Levasseur se délibéra de chasser cet usurpateur, ou de mourir à la peine, et fît si bien sa partie qu'avec 49 hommes seulement, le dernier jour d'août, il fit des-

1. Ceci se passait après le mois de février 1639, date de l'arrivée de M. de Poincy à Saint-Christophe.

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