A MON FRÈRE
En témoignage, si vraiment il en est besoin, de la iirofonde et tendre affection qui nous unit.
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Le livre que je publie aujourd'hui avait été primitivement annoncé sous le titre de Noblesse des îles^ étude sur la société créole de r ancien régime. Il devait, dans ma pensée, faire suite à mes précédents travaux sur la noblesse de France, et montrer quel rôle a joué cette noblesse dans l'histoire coloniale de notre pays. Si en effet l'on a très souvent exalté l'esprit aventu reux de notre ancienne aristocratie, le goût des expéditions lointaines qui la distingua, l'on n'a jamais qu'assez sommairement recherché les causes et exposé les résultats de son expansion au dehors.
Je le dis tout de suite, l'idée de suivre par delà les mers la classe sociale qui fait l'objet de mes études, cette idée reste bien l'idée maîtresse du présent ouvrage. J'ai été amené seulement, et pour des raisons un peu différentes, à restreindre d'un côté, à élargir de l'autre le cadre que je m'étais assigné. Ce
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sont ces raisons que je veux d'abord indiquer, pour justifier un titre nouveau.
En premier lieu, j'ai bientôt reconnu que prétendre tracer un tableau d'ensemble de l'émigration de la noblesse française aux colonies était un travail qui perdrait en profondeur ce qu'il pourrait gagner en ampleur et en intérêt général. Travail qui en effet m'apparut immense, dès que j'eus commencé le dépouillement des énormes collections des archives du ministère des Colonies et que j'eus la claire notion de la bibliographie presque infinie d'un pareil sujet. Ne valait-il pas mieux, — et je ne tardai pas à me le persuader, — prendre comme type l'une de nos colonies, en pénétrer davantage l'histoire, bien marquer la place éminente que s'y fit notre vieille aristocratie, que de poursuivre des généralisations rendues difficiles et hasardeuses par la diversité des sources où puiser, la multiplicité des matériaux à mettre en œuvre, l'insuffisance des moyens d'investigations et de recherches offerts encore aux érudits dans le domaine de l'histoire coloniale.
Voilà pourquoi j'ai borné mon étude à Saint- Domingue. En dehors des précieux souvenirs de famille qui me déterminaient à ce choix, — c'est là chose d'ailleurs, je le sens bien, dont mes lecteurs n'ont que faire, — il m'a paru que je trouverai dans les annales de cette colonie, mieux qu'en celles
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d'aucune autre, de quoi illustrer la thèse qui était la mienne. Nulle part en effet les raisons, le développement et les résultats du mouvement, qui poussa autrefois hors de 1^'rance tant de nos cadets d'ancienne race, n'apparaissent plus clairement et plus lumineusement qu'à Saint-Domingue. La curiosité d'une vie nouvelle, et que l'on dit enchanteresse, en ces pays presque fabuleux des Iles, des perspectives de fortune rapide qui tentent les descendants de nobles maisons appauvries ou ruinées, l'espoir de retrouver au delà des mers un peu de cette indépendance dont le pouvoir royal dépouille de plus en plus la noblesse française, toutes ces causes de la migration de milliers de gentilshommes se peignent d'abord à merveille dans l'histoire de « la reine des Antilles » . Mais ce qui en ressort plus fortement encore, c'est le rôle politique et social qu'ils y jouèrent, l'influence civilisatrice et bienfaisante qu'ils y exercèrent. Dans le monde si étrangement mêlé de Saint-Domingue, dans cet amalgame, plus bizarre en cette colonie qu'en toute autre, d'aventuriers, de déclassés, de réfractaires, de condamnés, la noblesse française apparut de bonne heure comme un merveilleux élément d'ordre, d'organisation, de moralisation, de santé sociale. îl y eut là comme une prolongation exotique de ce qui avait été sa mission historique dans le pays, et nul doute que les documents que j'ai réunis à ce
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sujet sur Saint-Domingue ne permettent de mieux juger qu'on ne l'avait fait jusqu'ici comment fut remplie cette mission.
Pour qu'on pût toutefois apprécier exactement par quels moyens elle le fut, et de quelle manière s'exerça l'action d'une classe sociale privilégiée sur le singulier milieu auquel elle se trouvait mêlée, il était nécessaire, je le reconnus bien vite, d'étudier plus profondément, que je ne l'avais cru tout d'abord utile, comment s'était constitué ce milieu et de quels éléments il s'était formé. Après avoir été amené à restreindre mon sujet, j'étais ainsi conduit à l'élargir, à remonter jusqu'aux temps héroïques et aux origines de la colonisation de Saint-Domingue, à rechercher quels furent ses premiers colons, commentils se multiplièrent, comment se constituèrent les immenses troupeaux d'esclaves auxquels ils se trouvèrent bientôt commander, enfin à peindre les mœurs et à esquisser la physionomie de cette curieuse population. C'est de la sorte une étude sur la société de Saint- Domingue que je fus bientôt amené à écrire et que j'ai en réalité écrite. L'on s'en plaindra d'autant moins, je l'espère, que d'une part l'on pourra parla plus exactement apprécier le rôle colonial très glorieux de notre noblesse française, et que, d'autre part, il eût été regrettable de laisser inutilisés les documents si
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vivants qui m'ont permis de donner une idée de la colonie au premier âge de sa colonisation.
A défaut d'autres mérites d'ailleurs, la présente étude aura au moins pour elle celui de la nouveauté. Si depuis quelques années les travaux d'histoire coloniale se multiplient en France, ils ont trait en effet presque tous à l'histoire politique, militaire ou commerciale, et l'histoire sociale des colonies n'a été encore que bien peu explorée.
Que cela tienne surtout au considérable et minutieux labeur de documentation qu'exige cette histoire, il m'est bien permis de l'affirmer, puisque je viens d'en faire l'expérience. Rien de plus varié que les sources où il faut puiser en pareille matière, et rien de plus ingrat ensuite que les recherches à y poursuivre. Que désire-t-on découvrir ? Le trait de mœurs caractéristique, le fait piquant, le tableau coloré, l'anecdote révélatrice. Or où trouver tout cela?
Dans les documents officiels, correspondances, rapports, mémoires ? Sans doute, là doivent se porter les premières investigations. Mais que de déceptions sont réservées au chercheur! J'ai ainsi dépouillé aux archives du ministère des Colonies, page à page, pièce
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à pièce, plus de 400 registres OU cartons, etassurément je n'eus pas à certaines heures à regretter ma peine. De ces cartons, de ces registres, combien pourtant en ai-je fermés, où je n'avais rien trouvé à recueillir, combien ne m'ont fourni qu'une citation, une phrase, un mot !
A ces mêmes archives du ministère des Colonies, en revanche, une source s'est offerte à moi plus abondante, la précieuse Collection Bloreau de Sai?2t- Méry, considérable amas de notes, de copies de pièces, d'originaux aussi, réunis avec infiniment d'intelligence par le célèbre auteur de la Descriptio)i de la partie française de Saint-Domingue^ et où sont relevés et conservés mille détails curieux et intéressants sur la société, les mœurs, la vie dans notre ancienne colonie.
Les Archives nationales et la Bibliothèque nationale m'ont naturellement fourni une moins ample moisson ; et malgré un désir souvent exprimé, je n'ai eu, d'autre part, que de très rares communications de papiers de famille. Ce m'est d'ailleurs une raison déplus de remercier M. le marquis de Persan, M. le baron de Collart,M. dePellerin de la Touche, M. le vicomte de Beaucorps, M. de la Martinière et M. Pierre Cottreau des documents qu'ils ont bien voulu mettre gracieusement à ma disposition et de l'intérêt qu'ils n'ont cessé de porter à mon travail.
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Si les sources inédites de Fliistoirc sociale de Saint- Domingue sont en général peu abondantes, celles qui sont aujourd'hui publiées, mémoires, récits de voyages, correspondances, ont un autre défaut, le défaut d'être presque toujours en opposition les unes avec les autres. Je ne crois pas en effet que l'on puisse apprécier, plus différemment que ne l'ont fait souvent les auteurs de ces divers écrits, les mœurs, Fexistence et le caractère des habitants de Saint- Domingue. En sorte qu'il est parfois bien embarrassant de démêler la vérité à travers des impressions aussi contradictoires. J'ai essayé de le faire, sans me flatter certes d'avoir toujours triomphé de cette nouvelle difficulté. Les uns me trouveront peut-être trop indulgent dans mes jugements sur la population de notre ancienne colonie, d'autres, plus nombreux, trop sévère, sans doute. Je n'ai voulu qu'une chose, je le déclare, être impartial.
Une observation en terminant sur le sens dans lequel j'entends prendre le mot « créole », si souvent détourné de son acception véritable.
Aujourd'hui, bien des gens s'imaginent que le mot « créole » désigne aux colonies les hommes de couleur issus du mélange des blancs et des noirs.
D'autres croient au contraire qu'il s'applique exclusivement aux blancs de sang pur.
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En réalité, le mot « créole » ne devrait s'employer que comme déterminatif de blanc ou de noir.
Créole veut dire exactement « individu né aux colonies », et il y a des nègres créoles, comme il y a des blancs créoles. Sous l'ancien régime, on distinguait ainsi parfaitement les blancs créoles des « Européens )>, elles nègres créoles, des « Africains »,
Cette distinction a, il est vrai, un peu perdu de sa rigueur, et il est peut-être permis aujourd'hui de donner au mot c( créole » plus d'extension et de l'appliqueren général à la population de nos colonies. C'est du moins dans ce sens que je l'ai employé dans le titre et au cours de ce livre. Je tenais à en prévenir mes lecteurs ^
1. Pour rillusLralion du présent ouvrage, je dois tout ou presque tout à l'aimable concours et aux précieuses indications de mon distingué confrère. M. François Bruel, du Cabinet des Estampes, à la Bibliothùquc nationale. Qu'il me permette de lui en exprimer, une fois do plus, ici, ma très vive reconnaissance.