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CHAPITRE PREMIER

LES ORIGINES DE LA COLONISATION ET LES PREMIERS COLONS DE SAINT-DOMINGUE

Jusqu'en 1789, l'histoire de notre colonie française de Saint-Domingue, au contraire de celle de la Martinique ou de la Grenade, ne présente que peu de faits saillants au point de vue politique et militaire. Mais elle offre en revanche un intérêt tout particulier, en ce qui touche une autre question : celle de la colonisation et, plus spécialement, celle de la formation de la société coloniale sous l'ancien régime. Comment s'est créée cette société? Quelle a été, dans sa naissance et son développement, la part respective de l'initiative individuelle et de l'action gouvernementale? Ce problème, si intéressant qu'il puisse être, n'a cependant été résolu jusqu'à présent que de façon très superficielle. Les uns, exaltant outre mesure l'esprit d'aventures, les qualités d'expansion des Français d'autrefois, amoindrissent et réduisent à trop peu l'œuvre colonisatrice propre de l'ancienne monarchie ; les autres, par contre, glorifiant inconsidérément cette œuvre, diminuent volontiers le mérite qui doit revenir à la nation elle-même.

Ces exagérations ou ces erreurs proviennent généralement de ce fait que leurs auteurs ne tiennent pas un compte suffisant des détails de notre histoire coloniale et se préoccupent peu de faire la différence des temps. Or là plus qu'ailleurs, les généralisations sont dangereuses. A telle époque, la France a pu, par suite des circonstances, avoir un esprit colonisateur très vif et spontané, et le rôle de FÉtat n'être que secondaire ; à une autre, cet esprit a pu s'affaiblir et l'expansion française ne se soutenir que grâce à d'habiles procédés gouvernementaux ; à une autre enfin, un courant d'émigration a pu renaître en dehors de toute action officielle. Et c'est précisément l'intérêt de l'histoire de Saint-Domingue de nous présenter l'illustration de ces divers âges de notre développement colonial avec une netteté peu commune : l'âge héroïque et brutal des flibustiers, qui répond au plus célèbre mouvement d'extériorisation de la France, au XVII* siècle ; — l'âge que j'appellerai celui de la colonisation gouvernementale, c'est-à-dire le temps où l'intervention de l'État doit suppléer à la défaillance dans le pays de l'esprit d'émigration ; — l'âge enfin de la nouvelle poussée colonisatrice, peu étudiée et mal connue jusqu'ici, qui, vers le milieu du xviii^ siècle, entraîne régulièrement vers les pays d'outre-mer une partie de la noblesse de France.

Sur les origines de la colonisation française, deux théories sont en présence. Les uns, faisant remonter au

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commoncement même du xvf siècle la date de notre premier mouvement d'expansion, prétendent que ce mouvement, brillamment inauguré par les Cartier et les Roberval, vit son essor brisé par les guerres de religion et qu'aussitôt après, il le reprit ; les autres, restant sceptiques sur la réelle portée colonisatrice des voyages de circumnavigation ou de commerce des marins du xvf siècle^, croient au contraire que les guerres civiles, loin de nuire au développement colonial, Font accéléré et presque créé, soit en renforçant les causes primitives des entreprises des navigateurs du xvi" siècle, soit en donnant naissance à de nouveaux et très puissants motifs d'émigration, si bien que, d'après eux, du commencement du xvif siècle seulement datent les premières tentatives de colonisation dignes de ce nom. Je dis tout de suite que cette seconde opinion me paraît la plus conforme aux faits.

Que d'abord le mobile capital qui, dès le xvf siècle,

1. « Il y a longtemps, écrivait, au commencement du xvii« siècle, jMarc Lescarbot, il y a longtemps que nos roys.... ont esté invités à estendre leurs bornes et former à peu de frais des empires nouveaux à eux obéissans par des voies justes et légitimes. Ils y ont fait quelques emploites en divers lieux et saisons. Mais après avoir découvert le pays, on s'est contenté de cela . » (Histoire de la Nouvelle-France, par Marc Lescarbot, noav. éd., 1866, publiée par Edwin Tross, t. I, p. iii-iv).

« Ce que Jac([ues Cartier, aussi bien que François I", remarque un écrivain de nos jours, rêvaient comme tous les chercheurs de terres nouvelles au xvi" siècle, ce n'était pas un sol vierge à défricher et à conquérir..., c'était le chemin du pays des épices, c'étaient au moins les mines d'or et d'argent qui commençaient à faire la fortune de l'Espagne. » (Pigeonneau, ffisioij'e c?w commerce de laFrance,i^%'?)-Wèi, 2 vol., t. II, p. 146). Et ailleurs : « Nos premières tentatives de colonisation officielle, dit le même auteur, remontaient au temps de François I". Mais elles avaient eu pour but beaucoup moins l'occupation de terres nouvelles et l'e-xploitation de leurs richesses que la découverte d'une route plus directe vers les Indes, ce rêve de tous les navigateurs du XVI» siècle. » (Pigeonneau, La politique coloniale de Colbert, dans les Annales de l'Ecole des Sciences politiques, 1886, p. 487488).

poussa tant de hardis « compagnons » au dehors de France se soit trouvé singulièrement fortifié à la suite des guerres religieuses, la chose est indéniable. Ce mobile, on le connaît : c'était le désir de disputer à l'Espagne les richesses du nouveau monde qu'elle était seule à exploiter. Mais est-il besoin de dire quelle popularité avait dû donner à ces entreprises le spectacle d'une nation (jui, pendant près d'un quart de siècle, avait jeté sans compter, en France et aux Pays-Bas, les revenus immenses de ses colonies? D'autre part, et surtout, tandis que, pendant la première moitié du xvi° siècle, l'état de prospérité et de richesse de la France n'avait point été pour encourager beaucoup les desseins aventureux, la ruine totale de la fortune publique et privée du royaume au sortir des luttes religieuses devait éveiller bien des initiatives et allumer bien des convoitises.

Mais en dehors des raisons économiques, les guerres civiles fournirent à l'émigration d'autres raisons qui lui avaient jusque-là manqué et sans lesquelles, à vrai dire, il n'y a point de mouvement de colonisation véritable : des raisons sociales. On s'attendrait plutôt à ce que je dise : des raisons religieuses. A la fin du xvi° siècle et au commencement du xvii% un parti se trouvait, en effet, qui aurait pu tenter avec quelques chances de succès, semble-t-il, la fortune des lointaines émigrations. C'est le parti protestant. Ce parti sortait, en somme, vaincu d'une lutte de quarante années, et n'ayant obtenu pendant cette lutte que des succès passagers, après, qu'une tolérance provisoire, il paraissait devoir posséder ce qu'il fallait pour réussir à créer des établissements comparables à ceux des dissidents anglais. Pourtant, et c'est

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là une preuve de l'inconsislance du protestanlisme fran- (;,ais, il ne devait rien sortir des tentatives de colonisation protestante, alors rnCMiie que leur promoteur se nomma Coligny '.

Restent donc les raisons sociales dont je parlais. Ces raisons doivent être cherchées dans le houleversement général qui suivit les trouhles religieux, quand tout un monde de capitaines, d'aventuriers, d'étrangers, qui, pendant prbs d'un demi-siècle, avaient vécu sur le pays et de ses guerres, se trouvèrent tout à coup inoccupés et sans emploi, placés en face d'une autorité qui renaissait forte et absorbante, et furent amenés à envisager l'émigration comme le seul moyen de continuer la vie d'alertes, de liberté, de licence même, qu'ils avaient menée précédemment, à la considérer, par là même, comme une véritable expatriation. Car, si assurément l'esprit de lucre et de gain peut bien donner naissance à l'esprit d'aventure, des sentiments plus profonds, tels

1. Je sais bien que l'on rejette généralement sur Villegaignon et sa trahison l'échec de ces tentatives, au moins celui de l'expéditioa du Brésil. Mais, connue l'a très bien démontré M. Heulhard, dans son beau livre sur Villegaignon, « c'est la rainorité calviniste qui, divisée en ellemême, image de la confusion et do la discorde, coupa immédiatement en deux une colonie déjà faible par la disparate do ses éléments primitifs et qui ne pouvait vivre que de discipline et d'autorité ». Et si l'on prétend que « les calvinistes auraient peut-être abouti si Villegaignon eût laissé faire Coligny, (jue dire alors des expéditions de Jean Ribault et de Laudonniére en Floride, expéditions bien protestantes ccUesdà, dont l'initiative et la responsabilité appartiennent bien à l'amiral"? Les expéditions de 1562 et 1564 ne sont-elles pas également fanestes ? Ne sont-ce pas mêmes disputes entre chefs, mêmes intrigues, mêmes trahisons?.,. Pourtant, voilà des entreprises bien conformes au dogme protestant, avec de bons ministres, de bons psaumes unanimement chantés, de beaux sermons, auxquels nul ne contredisait. Et la troisième expédition de 1567 avec le capitaine Gourgues a-t-elle mieux réussi? » (A. IleuJhard, Nicolas de Villefjaignon, 18'J7, p. 208-209). Sur lus divisions des protestants en Floride, cf. Gaffarel, Histoire de la Floride française, p. 36, 89, etc.,

que ceux que je viens d'indiquer, sont seuls capables de susciter des départs sans esprit de retour.

Quoi qu'il en soit, la colonisation des Antilles et en particulier celle de Saint-Domingue, auxvif siècle, nous offre une singulière confirmation des idées que je viens d'exposer. Nulle part, en effet, les divers mobiles qui pouvaient pousser alors nos nationaux hors de France ne se peignent mieux que dans l'histoire des flibustiers et des boucaniers, nulle part n'apparaissent d'une façon plus violente et plus heurtée les causes profondes du mouvement colonial du xvii^ siècle.

Il est difficile de bien préciser les origines de nos premiers établissements dans cette île de Saint-Domingue occupée par les Espagnols depuis 1492 et dont la population primitive avait été rapidement détruite et absorbée par eux. On s'accorde en général à reconnaître que des colons français et anglais, chassés de Saint-Christophe par l'amiral espagnol Federico de Tolède, en septembre 1629^, furent les premiers Européens qui disputèrent aux Espagnols la possession de la petite île de

1. C'est au moins la version des PP. Le Pers et Gharlevoix, qui est aussi adoptée par H. Lorin, De praedonibus insulam sancLi Dominici celebrantibus saeculo septimo decimo, p. 6. — M. Giiet, Origines de la Martinique ; le colonel François de Collart et la Martinique de son temps, p. 18, prétend qu'un certain Levasseur, le même dont il sera question plus loin, ayant cédé à M. d'Esnambuc ses droits sur Saint- Christophe, moyennant 3.000 livres, lui demanda, en 1627, de le faire transporter avec ses compagnons à la Tortue, qui aurait été dès lors occupée par lui. Qu'il y ait eu un accord entre Levasseur et d'Esnambuc au sujet de Saint-Christophe, la chose est indéniable (cf. l'extrait du registre de la Compagnie des Iles d'Amérique, donné par Giiet, Op. cit., p. 40-41). Mais je ne sais sur quels textes le même auteur s'appuie pour- affirmer la venue de Levasseur à la Tortue en 1627. Il est peutêtre permis de dire qu'il y avait déjà en 1629 à la Tortue d'autres Européens que les Espagnols ; du moins ces derniers en étaient-ils alors les maîtres officiels.

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la TorLuc, située au nord de la grande île et qui est considérée d'ordinaire comme le berceau le plus ancien de notre domination à Saint-Domingue. Mais des documents d'origine britannique qui nous sont parvenus ", il semble bien résulter que les Anglais évincèrent de bonne lieure les nôtres du gouvernement de la nouvelle colonie, et que bien vite ils y exercèrent à peu près seuls l'autorité. Dès 1631, la Compagnie réorganisée Tannée précédente en Angleterre, sous le nom de Compagnie de la Providence et de l'île de l'Association \ s'occupe des colons de la Tortue, des moyens d'en grossir le nombre^, commissionne le capitaine Hilton comme gouverneur et, en cas de mort ou d'absence de celui-ci, le sieur Gbristophe Wormeley \ C'est sur ce dernier qu'à la

1. Les quelques pages qui suivent ont été rédigées à l'aide des histoires classiques des PP. du Tertre, Le Pers, Charlevoix, Labat, mais aussi et surtout, comme on le verra, à l'aide des documents anglais analysés dans les Calendars of Stale papers, colonial, séries. Ces documents contemporains, dont la valeur ne peut être contestée, n'avaient point été, il semble, utilisés jusqu'ici pour l'histoire des origines de Saint-Domingue. On verra la remarquable confirmation que ces documents apportent au récit du P. du Tertre, trop dédaigné par Charlevoix.

2. « Patent to Robert, Earl of Warwick, Henry, Earl of Holland, William, Lord Say and Sele, Robert Lord Brooke, John Roberts, sir Ben. Rudyerd, etc., and others hereafter to be joined with them, of incorporation by the uame of the Governor and Compagny of Adventurers for the plantation of the Islands of Providence, Henrietta, and the adjacent islands. » [Calendar of State papers, colonial séries, 1574-1660, edited by W. Noël Sainsbury, Londres, 1860, p. 123). Dans les registres de délibérations de la Compagnie, l'île de la Tortue est appelée dès lors île de l'Association. — Sur les origines de la Tortue, Du Tertre n'affirme rien. Il commence seulement son récit en 1640, disant : « Il y avoit déjà quelques années que les Anglais s'étoient établis dans l'île de la Tortue. » (Du Tertre, Histoire générale des Antilles, 1667-1671, t. l, p. 169). Cela ne contredit pas ma supposition.

3. Minutes of a gênerai court for Providence island, 19 mai 1631 (Calendar...., 1574-1660, p. 130) ; Minutes of a court for the isle of Tortuga, 16, 23, 27 juin, 1", 4, 6, 21 juillet [Ibid., p. 131-133).

4. Minutes of a court for the isle of Toz-iï/^a, 6 juillet 1631 [Ibid., p. 132).

fin de 1G34 ou au commencement de 1635, les Espagnols reprennent Tîle ^ D'après les PP. Le Pers et Charlevoix, un certain Willis l'aurait, un peu plus tard, reconquise sur les Espagnols. Ce Willis est peut-être un personnage que les documents anglais appellent Samuel Filby, et qui joua certainement un rôle en ces parages et en ces années, sans qu'on puisse le bien précisera Dans tous les cas, l'occupation espagnole ne dura pas très longtemps, puisque la Compagnie anglaise ayant, en avril 1635, envoyé un nouveau gouverneur, Nicolas Riskinner^, « dans le cas où l'île ne serait pas désertée par les Anglais'^ », elle apprenait, au mois de mars 1636, que Riskinner avait bien pris possession de son poste, mais qu'il était mort à la Tortue trois mois après son arrivée ^ Le mois suivant, était nommé à sa place un certain William Rudyerd % auquel succéda le capitaine Fload^

Que faisaient cependant les Français? Ils paraissent

1. Dans le registre des délibérations de la Compagnie de la Providence et île de l'Association, à la séance du 19 mars 1635, un certain Perry, nouvellement arrivé de la Tortue, informe la Compagnie que l'île a été reprise par les Espagnols {Ibid., p. 200). A la séance du 10 avril, les nouvelles données par une dame Filby confirment ce dire {Ibid., p. 201). Là-dessus, la Compagnie destitue Christophe Wormeley de sa fonction de gouverneur « pour la couardise et négligence qui lui a fait perdre l'île. » {laid.).

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