Minutes...., 25 juin 1640 {Ibid., p
avoir vécu d'abord assez paisiblemenl avec les Anglais. Peut-être môme réoccupèrent-ils les premiers la Tortue après l'éviction opérée par les Espagnols en lG3y, et permirent-ils à leurs anciens compagnons de revenir s'y établir librement \ Mais mal récompensés de leur générosité, persécutés bientôt par ceux dont ils avaient favorisé le retour, rejetés môme sur la côte de Saint- Domingue, sans qu'on sache bien comment et à quelle occasion-, ils se retournent en 1640 seulement contre les maîtres de la Tortue. Un certain Levasseur, appuyé par le commandeur de Poincy, gouverneur des îles d'Amérique % s'empare de la petite île et en reste le chef pendant près de dix ans*. En 1654, MM. de Fontenay^ et de Tréval, qui l'y ont remplacé, en sont chassés, il est vrai, parles Espagnols", que remplacent,
1. C'est ce qui paraît ressortir du « Mémoire envoyé par M. de Poincy aux seigneurs de la Compagnie des îles de V Amérique », daté de Saint- Christophe, du lo novembre 1640, et que je publie en Appendice. Cf. Appendice I.
2. Il est fait du moins très clairement allusioa à ces événements, qui durent se passer en 1638, dans le Mémoire cité à la note précédente et dans une lettre de M. de Poincy à Richelieu du 2 décembre 1640 (Bibl. nat. V« Colbert, vol. 45, fol. 479). Dès 1636, d'ailleurs, une rivalité assez vive devait exister entre Français et Anglais : un document anglais, du 23 mars 1636, fait allusion à « une protestation des habitants de la Tortue contre le commerce qu'y font les Français » (Calendar... 1574- 1660, p. 227), et dans une autre pièce datée du 5 mai 1636, la crainte est exprimée « que les Hollandais ou les Français viennent à saisir l'île, si elle est abandonnée par la Compagnie de la Providence et de l'île de l'Association. » [Ibid., p. 233).
3. Philippe de Longvilliers de Poincy, commandeur puis bailli de l'ordre de Malte, reçu chevalier en 1605 (Archives nationales, MM 42, fol. 11).
4. Cf. Appendice I, et A relation concerning Tortugas...., by Abraham Langford, 1664, dans Calendar of State papers, colonial séries, Avierica and West Indies, 1661-1668, édité par Noël Sainsbury, n» 818.
5. Peut-être Louis d'Aché de Fontenay, reçu chevalier de Malte en 1647.
6. Qui l'occupaient en 1655. Tous les auteurs sont d'accord là-dessus :
en 1656, un Anglais, Elias Watt — appelé par le P. du Tertre Eliazoiiard ' — • et son gendre, le capitaine James '\ Mais la même année, un gentilhomme français, Jérémie Descliamps, seigneur du Rausset, se fait donner (novembre 1656) une commission de gouverneur par la cour de France^, passe en Amérique, dissimulant sa qualité, obtient du colonel d'Oyley, gouverneur de la Jamaïque, une commission au nom de TAngleterre, prend la place de Watt et de James, et ne tarde pas à proclamer la Tortue acquise auroi de France^. De 1661 à 1663, plusieurs tentatives sont faites par les Anglais
Du Tertre, Le Pers, Gharlevoix. Cf. encore A brief account of tlie Island Tortudos....^ dans Calendar...., 1661-1668, n» 817.
1. C'est à propos de celte occupation de la Tortue par Elias Watt que Gharlevoix critique le plus vivement l'exactitude du récit de Du Tertre. M. Lorin avait déjà [Op. cit., p. 18) admis la version de ce dernier qui, comme il le dit, a ici une autorité particulière, ayant connu la plupart des personnages de cette liistoire. Les documents anglais, qui restituent son véritable nom à, Eliazoiiard, confirment entièrement le récit de Du Terire {A brief account of the isla7id Tortudos, 1664, dans Calendar...., 1661-1668, n» 817, et A relation concerning Tortugas...., by Abraham Langford. 1664 ? Ibid., n° 818).
2. Simple nom de guerre évidemment. « C'était, dit un document anglais que j'ai déjà cité, un pauvre gentilhomme en détresse, colonel dans l'armée du Roi, banni d'Angleterre et qui avait épousé la fille de Watt. » [A brief account...., Ibid.. n» 817).
3. La Commission du premier commandant pour le Roy de l'île de la Tortue, M. Jérémie Deschamps, sieur de Moussac et du Rausset, 26 novembre 1636, est publiée dans Moreau de Saint-Méry, Lois et constitutions des colonies des îles de l' Amérique sous le vent, t. I, p. 81-82.
4. Ces faits rapportés par Du Tertre, Hist. des Antilles, t. III, p. 135 et suiv., sont exactement confirmés par les documents anglais. Un « ordre » du roi d'Angleterre, du 19 février 1662, déclare que, « suivant le mémoire présenté par Thomas, lord Windsor, gouverneur de la Jamaïque, un Français (du Rausset), qui est maintenant gouverneur de la Tortue et qui a eu commission du colonel Edward d'Oyley, à cette époque gouverneur de la Jamaïque, sur la recommandation du Conseil d'Etat d'alors, refusant aujourd'hui d'obéir aux ordres du gouverneur de la Jamaïque, lord Windsor, est autorisé à user de rigueur pour le réduire. » {.Calendar...., 1661-1668, n» 233).
Boucaniers et scènes de la vie des boucaniers
D'après une g-ravure anonyme.
(Bibliothèque nationale, Cabinet des estampes).
pour la ressaisir'. En dépit de tout, la Tortue et la côte de Saint-Domingue, sur laquelle débordent désormais les colons, restent décidément terres françaises et le resteront, grâce aux successeurs de Du Rausset, les Ogeron et les Du Casse". Bon gré, mal gré, les
1. La première fut faite, à la fin de 1661 vraisemblablement, par le colonel Arundell, sur l'ordre de lord Windsor. C'est même à la suite de l'échec et de l'emprisonnement d'Arundell à la Tortue que lord Windsor envoya à sa cour le mémoire auquel il est fait allusion dans la pièce citée à la note précédenle. Après la réception de l'ordre du Roi du 19 février, une nouvelle attaque contre la Tortue fut combinée entre le colonel Samuel Barry (celui que Du Tertre appelle Bari), le capitaine Abraham Langford et le capitaine Robert Munden. Cette attaque échoua. Langford réussit seulement à prendre pied sur la côte Saint-Domingue, et à se faire proclamer gouverneur du Petit-Goave, « développant le premier l'étendard royal à Hispaniola ». Ce succès, d'ailleurs, ne paraît pas avoir eu de lendemain (Proclamation du gouverneur de la Jamaïque, du 16 décembre 1662, dans Calendar...., 1661-1668, n»39Ù ; lettres d'Abraham Langford à Clément de Plenneville, du Petit-Goave, 16 maii663, — où il dit qu'il attend de pied ferme les habitants de la Tortue, les « Tertudions », s'ils osent venir l'attaquer, — et de Clément de Plenneville à William Morrice, secrétaire d'Etat, du S juin, dans Calendar...., n»s 474 et 474-i).
Du reste, comme le rehiarque avec beaucoup de sagacité Du Tertre, ces entreprises diverses contre la Tortue ne furent jamais sérieusement et officiellement appuyées par le gouvernement anglais, qui, effectivement, d'après une lettre publiée dans le Calendar déjà cité, paraît s'être soucié assez peu d' « engager son honneur et de risquer une rupture avec la France » pour une proie aussi « peu importante » que la Tortue (Lettre du D^ Henry Stubbs à William Godolphin du 3 octobre 1664, dans Calendar..... n» 819). Il est intéressant de comparer ce qu'a deviné Du Tertre de la politique anglaise [Rist. des Antilles, t. 111, p. 138} avec ce que nous en révèle cette lettre.
2. Par acte du 15 novembre 1664 (Moreau de Saint-Méry, Lois et constitutions..., t. I, p. 1 "28-130), la Compagnie des Indes occidentales acheta, on le sait, la Tortue à Du Rausset pour en donner le gouvernement à d'Ogeron. Du Rausset était alors à la Bastille. Pour expliquer cet emprisonnement, DuTerlre avait supposé que, ne trouvant pas assez avantageuses les offres de la France, il avait proposé au gouvernement anglais de lui vendre la Tortue. Cette hypothèse est confirmée par deux lettres de lord HoUis à sir Henry Bennet, secrétaire d'Etat, des 26 mars et 9 avril 1664, où Du Rausset est dit expressément avoir offert de remettre la Tortue entre les mains du gouvernement anglais, à la condition qu'on lui remboursât 6.000 livres sterling. Ces lettres sont publiées dans F. Ravaisson, Les Archives de la Bastille, 1868, t. III,
Espagnols doivent nous accepter pour voisins . Près de la moitié de l'ancienne Hispaniola devient 'notre Saint- Domingue français, aujourd'hui Haïti ; l'autre moitié demeure à ses anciens maîtres, mais leur échappera finalement comme à nous : c'est actuellement la République dominicaine.
Une foule de questions se posent sur les premiers colonisateurs de Saint-Domingue française Leurs occupations, on les connaît. Ils étaient flibustiers ou boucaniers : les boucaniers s'adonnant à la chasse des bœufs
p. 436 et suiv. Mais dans le même ouvrage, est donné (p. 437) une lettre de Du Rausset à Golbert, qui prouve que le séjour de la Bastille l'avait ramené à de meilleures résolutions. Il céda ses droits à la France pour 15.000 livres et sortit de prison le 15 novembre (Funck- Brentano, Les lettres de cachet à Paris, étude suivie d'une liste des prisonniers de la Bastille, 1903, in-fol., p. 26, n» 265.) L'acte de « prise de possession de la Tortue et de la côte Saint-Domingue par M. d'Ogeron, gouverneur pour la Compagnie des Indes occidentales, » est du 6 juin 1665 (Moreau de Saint-Méry, Lois et constitutions..., t. I, p. 146- 1*7).
1. Il ne peut être question de donner ici une bibliographie complète de l'histoire des flibustiers et des boucaniers. En dehors des ouvrages de Du Tertre, Histoire générale des Antilles, déjà citée, de Le Pers, Histoire manuscrite de Saint-Domingue [^ih\. nat., fr. 8992). de Charlevoix. Histoire de Vile espagnole ou de Saint-Domingue , Amsterdam, 4 vol. in-12, 1733(t. III), de Labat, Nouveau voyage aux Isles de V Amérique, 1742, 8 vol. in-12 (le manuscrit sur lequel a été faite l'impression est aux Archives nationales, K 1212), on peut consulter sur cette question : Alexandre-Olivier OExmelin, Des aventuriers qui se sont distingués dans les Indes, traduit du néerlandais, Trévoux, 1774, 2 vol. in-12 (la première édition en hollandais date de 1674 ; le livre fut traduit en espagnol en 1681, puis en anglais sur ce texte ; une réédition de cette dernière traduction anglaise a paru à Londres en 1893, in-8°) ; Raveneau de Lussan, Journal du voyage fait à la mer du Sud avec les flibustiers de l'Amérique en 1684 et années suivantes, Paris, 1689, in-12 ; J. "W. Archenholtz, Histoire des flibustiers, traduit de l'allemand, Paris, 1804, in-8 ; James Burney, History of tlie buccaneers of America, Londres, 1902, in-12 (cette histoire fut publiée pour la première fois à Londres en 1816) ; Léon Vignols, La piraterie sur l'Atlantique au XVlIb siècle. Rennes, 1890, in-S" ; Lorin, Op. cit. ; Gabriel IMarcel, Les corsaires français au XVI" siècle dans les Antilles, Paris, 1902, in-8» ; Funck-Brentano, Les brigands, Paris, s. d., in-4», p. 117-180.
sauvages, dont ils préparaient les cuirs, ou à celle des cochons sauvages, dont ils boucanaient et fumaient la chair ; les flibustiers poursuivant sans trêve dans la mer des Antilles les vaisseaux espagnols qui revenaient vers l'Europe chargés des dépouilles du nouveau monde. Mais les boucaniers précédèrent-ils les flibustiers, ou ceux-ci furent-ils antérieurs à ceux-là? Flibustiers et boucaniers se divisèrent-ils dès l'origine en deux sociétés distinctes, ou bien les uns et les autres exercèrentils concurremment les mêmes métiers? Tous problèmes insolubles et offrant en vérité assez peu d'intérêt. Ce qu'il importerait plutôt de connaître, c'est la vie même que menaient ces hommes pendant les années d'indépendance absolue qui précédèrent la reconnaissance de l'autorité du roi de France, vie primitive et à demi sauvage, mais aussi pittoresque, — au moins d'après le peu qu'on en sait, — qu'il s'agisse des flibustiers ou des boucaniers : les uns habitant au milieu des bois ou des savanes, dans des cases faites de branchages à la manière des sauvages, vêtus de haillons sordides, imbus et poisseux du sang des animaux, les cheveux hérissés ou noués sur la tête, la barbe inculte et longue, coiffés d'un sorte de « cul de chapeau » à visière, chaussés de souliers de peau de porc, toujours armés de quatre ou cinq coutelas et de longs fusils, — dits boucaniers, — au canon de quatre pieds et demi de long, « à l'aide desquels, à 120 pas, ils ne manquent jamais de donner dans une piastre' », et, ainsi accoutrés, passant leur temps à la poursuite de leur gibier, à de longues buve-
•1. Beauval-Ségur, Histoire de Saint-Domingue, en manuscrit à la Bibliothèque nationale, Nouv. acq. fr., vol. 9326, fol. 8.
ries et ripailles, ou encore en de sanglantes escarmouches contre les Espagnols, vivant généralement unis, mais prompts à de terribles colères, qui se terminent par des duels au fusil sans merci*; — les autres, les flibustiers, partant juin beau matin à quinze ou vingt sur un chétif canot fabriqué par eux, s'emparant bientôt d'une barque de pêche, puis l'abandonnant à son tour pour se ruer en un de ces forcenés assauts dont ils ont le secret sur l'objet final de leurs convoitises, quelque gros navire lourdement chargé dont ils se partagent la dépouille, menant aujourd'hui une vie dont ne voudrait pas le dernier des matelots, le lendemain dissipant follement leur part de butin en de somptueuses orgies, bientôt de pirates se transformant en conquérants, pilleurs de villes, dévastateurs de provinces, héroïques bandits « d'une bravoure féroce et
i. Le P. Labat qui vécut plusieurs jours avec eux nous en a tracé un pittoresque portrait : « C'étoif quelque chose de plaisant de voir l'habillement de ces chasseurs. Ils n'avoient qu'un caleçon et une chemise ; le caleçon étoit étroit et la chemise n'entroit pas dedans, elle étoit par-dessus comme les roupilles de nos roullers et un peu moins larj^e. Ces deux pièces étoient si noires et si imbibées de sang et de graisse qu'elles sembloient être de toile goudronnée. Une ceinture de peau de bœuf avec le poil serroit la chemise et soutenoit d'un côté une gaîne tjui i'enfermoit 3 ou 4 couteaux comme des bayonnettes et de l'autre un gargoussier à l'ordinaire. Ils avoient sur la tête un cul de chapeau, dont il restoit environ quatre doigts de bord coupés en pointe au-dessus des yeux. Leurs souliers étoient sans couture et tout d'une pièce. On les fait de peau de bœuf ou de cochon. Voici comment. Dès qu'on écorche un bœuf ou un cochon on enfonce le pied dans le morceau de peau qui lui couvroit la jambe ; le gros orteil se place dans le lieu qu'occupoit le genou ; on serre le tout avec un nerf et on le coupe. On fait monter le reste 3 ou 4 doigts au-dessus de la cheville du pied et l'on l'y attache avec un nerf jusqu'à ce qu'il soit sec et alors il se tient de lui-même. C'est une chaussure très commode, bientôt faite, à bon marché, qui ne blesse jamais, qui empêche qu'on ne sente les piérides et les épines sur lesquelles on marche. » (Labat, Nouveau voyage aux Iles, éd. de 174:2, t. VII, p. 235-236).
capricieuse », auxquels il ne manqua peut-ôlre qu'un chef pour accomplir de grandes choses !
Tel nous apparaît ce monde des flibustiers et des boucaniers de Saint-Domingue, dans sa physionomie générale au moins, car nous ne pouvons naturellement qu'être bien imparfaitement instruits des idées, des sentiments, de l'état d'esprit de ces extraordinaires aventuriers.
Du peu que nous savons d'eux ressort bien cependant ce que je disais tout à l'heure des causes de l'émigration française au cours du xvif siècle. La haine héréditaire et désintéressée de l'Espagne dont on fait souvent honneur aux flibustiers, en particulier à ce Montbars qui, dès sa jeunesse, avait puisé dans les récits de Las-Casas de quoi alimenter la férocité dont il devait faire preuve un jour, cette haine, est-il besoin de le dire, est insuffisante à expliquer l'existence et la carrière qu'ont embrassées ceshommes. En revanche, comme je le remarquais, l'espoir d'enlever à l'Espagne l'exclusive et fructueuse exploitation des trésors du nouveau monde semble avoir été l'une des causes déterminantes de la fondation de nos colonies antiliennes, en particulier de Saint-Domingue. Comme le dit excellemment M. de Dampierre, « cette fondation eut pour cause la mésaventure de corsaires malheureux qui, rejetés par les Espagnols dans les Iles du Vent, eurent l'idée de s'établir définitivement dans ces dernières. Les documents relatifs à la guerre sans merci que les Espagnols faisaient aux navires de toutes nations qui osaient trafiquer aux Indes occidentales sont ainsi d'un grand intérêt pour Thistoire de l'origine des établissements européens dans ces quartiers.
Ils expliquent en effet comment les marchands, traqués de toutes parts, ont été amenés à s'établir fortement en quelques endroits et, d'autre part, ils mettent en lumière les principes barbares et toujours repoussés par les autres nations, en vertu desquels les Espagnols prétendaient avoir le droit de traiter en pirates tous les Européens trouvés au delà des tT'opif|uos, non moins (|ue la manière dont ils appliquèrent parfois ces principes aux colonies européennes naissant en ces parages'. » Cela est tellement vrai qu'en 1009 encore : « Je ne regarde pas, écrivait Du Casse, je ne regarde pas cette colonie do Saint-Domingue par la culture du sucre, indigo et tabacs, ny autres denrées (jui se font dans l'Amérique, mais comme une place d'armes pour unir à la monarchie française les importantes clefs du Mexique, du Pérou et du royaume de Santa-Fé- », les clefs des royaumes de l'or, entendait-il dire ainsi sans aucun doute.
Mais ce qui se révèle le mieux peut-être dans le retour volontaire à la vie de nature de tant d'aventuriers, c'est bien cette impatience de la règle et de l'autorité, cette inquiétude du joug, ce désir de liberté absolue et illimitée, nés de l'ordre môme qui renaissait sur le continent. Liberté de tout genre : liberté politique, car ces hommes déclaraient volontiers « qu'ils ne dévoient d'obéissance qu'à Dieu, après qui la terre où ils étoient n'avoit d'autres maistres qu'eux-mesmes pour l'avoir
1. Essai sur les sources de l'histoire des Antilles françaises (1492- 1664), par Jac(iucs de Danipierre, Faiis, 1904, in-S", p. 62-6i5.
"1. LoUrc lie Du Casse au niinislro, du 13 janvier 1699 (Archives du minislèro des Colonies, Correspondance générale, Saint-Doiuingue, C", vol. IV).
ORir,îNi;S l)K LA COLONISATION KT mKMIF.RS COLONS il
conquise au péril de leur vie sur une nation (|ui l'avoit usurpée elle-même sur les Indiens * » ; liberté sociale, car entre eux tous les rangs sont confondus, à ce point que des gentilshommes comme Du Rausset et Ogeron ont mené la vie de boucaniers"; liberté religieuse, car si, en général, ils se disaient catholiques, « la religion conservoit sur eux fort peu de ses droits et ils croyoient faire beaucoup que de n'avoir pas entièrement oublié le Dieu de leurs pères ^ » ; liberté légale, car « de lois ils n'en reconnaissoient point d'autres qu'un assez bizarre assemblage de conventions qu'ils avoient faites entre eux et dont ils avoient formé une coutume qu'ils regardoient comme la règle souveraine" )> ; liberté morale, enfin, complète et sans frein : à ce dernier point de vue ils présentent, exagérés et grossis, les traits distinctifs des hommes de ce xvf siècle qui venait de finir, une jovialité grossière, une brutale loyauté, un mépris cynique de la femme, caractéristique de l'esprit d'un autre âge. Et tout cela indique bien encore une fois les causes morales profondes qui éloignaient ces hommes d'un pays où l'ordre renaissait et les précipitaient vers celui où ils étaient assurés de trouver plus que l'indépendance, la plus entière licence.
Toutefois, si nous devons considérer les flibustiers et les boucaniers de Saint-Domingue comme les fondateurs
1. Le P. Le Pers, Histoire de Saint-Dominr/ue, BibL nat.,fr. 8992, foL 252 v.
2. Le P. du Tertre le dit expressément pour Du Rausset {Hist. de>; Antilles, t. III, p, 135), pour Ogeron [Ibid., p. 140-141).
3. Charlevoix, Histoire de l'Ile espagnole ou de Saint-Domingue, t. IH^ p. 56.