Ibid
de la plus belle de nos colonies d'Amérique et les en nommer « les pères », suivant un mot qui revient souvent sous la plume des premiers gouverneurs, il faut reconnaître aussi que pareil titre, ces premiers gouverneurs aidèrent bien à le mériter à leurs administrés. A des hommes que poussait et qu'inspirait un désir, et comme une soif d'absolue liberté, ou que guidaient des instincts de pillage, des chefs tels qu'Ogeron, Du Casse et tant d'autres surent inspirer les qualités qui font les véritables colonisateurs, et avant tout l'attachement au sol. Par une adroite politique, en effet, ils arrivèrent d'abord à grossir ce noyau trop petit de vrais colons qui s'était formé sous le nom d' « habitants », et qui, délaissant les entreprises de la flibuste ou de la chasse, furent les premiers cultivateurs du sol de Saint-Domingue. Dès 1665, faisant très nettement la différence de ces derniers et de ceux qui se soustrayaient encore à toute autorité : « Sept ou huit cents François, écrivait Ogeron àColbert, le 20 juillet 1665, sont encore habitués le long des costes de cette Isle espagnole, dans des lieux inaccessibles, enfournés de montagnes, ou de grands rochers et de mer, et vont partout avec de petits canots. Ils sont trois ou quatre, ou six, ou dix ensemble, plus ou moins écartés les uns des autres de deux ou trois, ou six, ou huit ou quinze lieues, selon qu'ils trouvent les endroits plus commodes, et vivent comme des sauvages, sans reconnoître personne, ni sans aucun chef entre eux et font mille brigandages. Ils ont volé plusieurs bastimens hollandois et anglois, qui nous a causé beaucoup de désordres ; ils vivent de viande de sangliers et de bœufs sauvages, et font quelque peu de tabac
qu'ils troquent pour des armes, des munilions et des hardes. Ainsi il seroit très nécessaire que Sa Majesté donnât un ordre pour faire sortir ces gens de ladite Isie espagnole, par lequel il leur fust enjoint sur peine de la vie de se retirer dans deux mois dans celle de la Tortue, ce qu'ils feroient sans doute si elle estoit fortifiée, et ce qui porteroit un grand revenu au Roy, et qu'il fust permis par ledit ordre de défendre à tous capitaines de navires marchands et autres de rien troquer, ni vendre auxdits François, que Ton appelle boucaniers estans le long des costes de Flsle espagnole, sur peine de confiscation de leurs navires et marchandises, mesme permettre de faire signifier ledit ordre aux fermiers et receveurs ou commis des bureaux des villes maritimes de France de confisquer au profit du Roy toutes les marchandises faites par lesdits boucaniers venans de ladite Isle espagnole S). Mais six ans après qu'Ogeron écrivait ces lignes (1671), beaucoup de boucaniers avaient dû sinon émigrer à la Tortue, comme il le souhaitait, au moins se fondre dans la population, puisqu'un mémoire de M. de Gabaret constate que « dans le cul-de-sac de Saint-Domingue on compte 1200 habitants contre 100 boucaniers seulement^; et une correspondance d'Ogeron estime à la même date qu'il y a bien « 2 000 hommes habitués » dans l'Ile K
1. Mémoire sur l'île de la Tortue envoyé à Colbert par d'Ogeron, le 20 juillet 1665, « de la coste Saint-Domingue » (A. M. G., Corr. gén., 2° série, C, carton I).
2. Mémoii'e de M. de Gabaret, chef d'escadre du Roi. du 4 juin 1671 A. M. C, Corr. gén., C", vol. I).
3. Mémoire d'Ogeron, de septembre 1671, envoyé à la Cour par M. Renou, major du gouvernement de la Tortue {IbicL).
Les flibustiers furent moins vite absorbés. « Il y a encore ici, écrit M. de Pouancey en 1677, plus d'un millier de ces hommes qu'on appelle flibustiers, qui sont ceux qui vont ordinairement en courses et aux descentes sur les Espagnols et qui sont de braves gens très bien armés. 11 est impossible d'en dire précisément le nombre , mais par l'expérience que j'ay, je crois qu'il y a ce nombre, estant à ma connoissance qu'il en est parti une Hotte, dont le général est le marquis de Maintenon, de 600, et il y avoit outre cela deux à trois corsaires séparés, sans ceux qui ne se sont point embarqués. Leur manière de vivre est toute particulière. Ils ne vont en descentes sur les Espagnols et en courses que pour avoir de quoy venir boire et manger au Petit-Goave et à la Tortue, et n'en partent jamais tant qu'il y a du vin ou qu'ils ont de l'argent ou des marchandises ou crédit pour en avoir. Après quoy ils font choix du capitaine ou bastiment qui leur convient le mieux, sans en épouser aucun, car ils n'embarquent que pour huit jours de vivres ordinairement. Ils quittent partout où il leur plaît ; ils obéissent très mal en ce qui concerne le service du vaisseau, s'estimans tous chefs, mais très bien dans une entreprise et exécution contre l'ennemy. Chacun a ses armes, sa poudre et ses balles. Leurs vaisseaux sont ordinairement de peu de force et mal équipés et ils n'ont proprement que ceux qu'ils prennent sur les Espagnols \ »
Un document de 1681 fixe au même chiffre (de 1 000 à 1 200) le nombre des flibustiers -. Il est bien certain
t. Mémoire de Jacques Nepveu, sgr de Pouancey, du 4 mai 1677 (A. M. C, Gorr. gén., 2» série, Saint-Domingue, G*, carton I). 2. Ce document est un mémoire où « les officiers du Gonseil joints.
ORIGINES DE LA COLONISATION ET PUEMIEllS COLONS 21
toutefois que ce nombre, comme celui des boucaniers alla toujours en diminuant. En 1684, une lettre de M. de Cussy, gouverneur, nous apprend que déjà plus de la moitié d'entre eux se sont faits habitants \
Tous les auteurs sont d'accord sur l'un des moyens employés avec le plus de succès par les gouverneurs pour en arriver à leurs lins. Mais tous n'en rendent pas compte dans les mêmes termes. Il est amusant d'entendre Moreau de Saint-Méry nous exposer gravement que, « pour transformer les intrépides conquérants de Saint-Domingue, Ogeron invoqua le secours d'un sexe puissant qui sait partout adoucir l'homme et augmenter
avec les principaux habitants, représentent à M. Colbert » que la population totale de la colonie est de 7.848 âmes, dont 4.000 Français. Cette pièce est une preuve de plus à l'appui de l'opinion de Moreau de Saint-Méry, qui affirme qu'il y eut un « Conseil » à Saint-Domingue antérieurement à 168.5, date de la reconnaissance officielle par la Cour d'une assemblée de la colonie. Il cite, pour confirmer son dire, un arrêt au civil « d'un conseil de Léogane, composé d"officiers de milices et d'habitans », du 1" février 1682 (Moreau de Saint-Méry, Lois et constitutions des colonies françaises de l'Amérique sous le vent, t. I, p. 363- 364) ; un arrêt criminel du « Conseil de Saint-Domingue », du 26 août 1684 {Ibid., p. 397-398) : enfin un arrêt de police du même Conseil, du 31 octobre 1684 (Ibid., p. 403). Comme on le voit, les « représentations » du Conseil que nous citons sont quelque peu antérieures au premier acte du Conseil de Léogane publié par Moreau de Saint- Méry.
Quoi qu'il en soit de cette question, il doit y avoir un lapsus calami dans ce chifi're de 7.848. ou bien il faut considérer les recensements de cette époque comme très approximatifs, car un « dénombrement » de mai 1681 constate qu'il y a à Saint-Domingue 6.658 personnes se répartissant ainsi : 1.421 maîtres de cases ; 433 femmes ; 438 enfants ; 477 serviteurs et gens libres : 1565 engagés et gens libres ; 1.063 nègres; 7i25 négresses; 314 négrillons ; 210 mulâtres. Dans cette population les Français capables de porter les armes sont dits être au nombre de 2.970. En plus sont mis à part 8 prêtres desservant 13 chapelles (A. M. G., Corr. gén., Saint-Domingue, C", vol. I).
1. Mémoire de M. Pierre-Paul Tarin de Cussy, du 24 août 1684 {Ibid.). Ce même mémoire évalue les forces des flibustiers à« 17 vaisseaux armés de 328 canons et montés par 1,875 hommes ».
son penchant pour la sociabilité », et nous raconter comment « il fit venir de France des êtres intéressants, de timides orpiielines, pour soumettre ces êtres orgueilleux accoutumés à la révolte et pour les changer en époux sensibles, en pères de famille vertueux' ». Ce n'est là pourtant qu'une vérité que le même Ogeron exprimait sous une forme plus brutale lorsqu'il s'écriait : « Gorbleu ! je ferai venir à tous ces coquins des chaînes de France ! » « Chose, ajoute le P. Le Pers, qui nous rapporte ce propos, que l'on ne comprit pas alors, mais dont le mystère ne tarda pas à se développer par l'arrivée d'un navire chargé de cinquante filles. » La colonie reçut ainsi, dit-il galamment, « l'unique et dernier ornement qui lui manquoit ». « 11 n'y avoit encore en effet, prétend le même auteur, aucune femme à la côte de Saint-Domingue, et il n'y en avoiL que quatre ou cinq à la Tortue, bien que le nombre des aventuriers qui avoient établi leur demeure en ces lieux fût de 4.000 ^ » Mais la politique des premiers gouverneurs ne se borna pas à des manœuvres de cette nature. On les vit, comme Ogeron encore, s'occuper activement d'attirer des émigrants en nos nouvelles possessions ; dévoués intermédiaires entre la colonie et la Cour, s'employer à obtenir de celle-ci des facilités commerciales desti-
1 . Moreau de Saint-Méry, Description de la partie française de Saint- Domingue, iii-8, t. I, p. 8. — Wimpffen, dans son Voyage à Saint- Domingue, est, je crois, plus près de la vérité, lorsqu'il écrit : « On envoya aux premiers habitans de Saint-Domingue des catins de la Salpêtrière, des salopes ramassées dans la boue, dos gaupes eïrontées dont il est étonnant que les mœurs, aussi dissolues que le langage, ne se soient pas plus perpétuées qu'elles n'ont fait chez leur postérité. » (Wimplïen, Voyagea Saint-Domingue, 1797, t. I, p. 108).