Ibid., p. 51-54, passim
bonne heure aux Antilles françaises. Dès 1701,1e Père Labat écrivait : « Si on unit entre eux les produits obtenus par le croisement de blancs avec des noirs ou sang-melés, ils retournent dans le même nombre de générations à leur première noirceur, parce qu'une couleur se fortifie à mesure qu'elle s'unit à une couleur de même espèce et diminue à mesure qu'elle s'en éloigne^ ». Et bien plus tard, Moreau de Saint-Méry constatait de môme que, « dans la combinaison d'une nuance avec la môme nuance, la teinte se renforce ». « C'est, ajoute-t-il, ce qui est surtout sensible dans le mulâtre venu de père et mère qui sont mulâtres. Sa peau est plus sombre que celle des autres mulâtres ^ »
L'on comprend, dès lors, la raison qui, avec une répugnance instinctive de leur part, a toujours rendu les mariages mixtes un objet d'horreur pour les Européens, et comment à Saint-Domingue, ainsi du reste que partout ailleurs aux Antilles, la législation et la coutume se sont employées à multiplier les précautions et à imaginer les moyens les plus sûrs pour parer à ces mélanges de sang.
De ces moyens le premier fut de veiller toujours à ce que les sang-môlés, les descendants d'esclaves restassent marqués à jamais de la tache de leur naissance. Car c'est à l'effacer cette tache qu'ils tendaient sans relâche. Intelligents, actifs, travailleurs, ils arrivaient vite à la fortune, et de la fortune s'efforçaient aussitôt
1. Le P. Labat, Nouveau voyage aux lies, édit. de 1742, t. II, p. 428.
2. Moreau de Saint-Méry, Description de la partie française de Saint- Domingue, édit. de 1796, t. I, p. 89.
de parvenir aux fonctions publiques et aux honneurs, qui, mieux que tout, devaient couvrir l'ignominie de leurs origines.
Gela, un mémoire des administrateurs de Saint-Domingue au Ministre, daté de 1755, en rend parfaitement compte. « Cette espèce d'hommes, y est-il dit, commence à remplir la colonie et c'est le plus grand des abus de la voir, devenue sans cesse plus nombreuse au milieu des blancs, l'emporter souvent sur eux par l'opulence et la richesse. Ne vivant que de racines, comme leurs auteurs, accoutumés à la plus exacte sobriété, ne consommant point de vin et ne connaissant que l'eau-de-vie de canne pour toute liqueur forte, ils ne contribuent en rien à la consommation qui est essentielle pour entretenir le commerce, et, leur étroite économie leur faisant mettre en caisse chaque année le produit de leur revenu, ils amoncellent des capitaux immenses, ils deviennent arrogants parce qu'ils sont riches et dans la proportion qu'ils le sont. Ils mettent l'enchère aux biens qui sont à vendre dans tous les quartiers, ils les font porter à une valeur chimérique, à laquelle les blancs qui n'ont pas tant d'or ne peuvent atteindre, ou qui les ruine lorsqu'ils s'y entêtent. De là vient que, dans bien des quartiers, les plus beaux biens sont en la possession des sang-mêlés, et ils sont partout les moins empressés à se soumettre aux corvées et aux charges publiques. Leurs habitations sont le repaire et l'asile de tous les libres désœuvrés et sans aveu et d'un grand nombre d'esclaves fugitifs et déserteurs de leurs ateliers.
« En possession de ces richesses, continue le mémoire que je cite, ces gens de couleur imitent bientôt le ton
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des blancs, et cherchent à faire perdre le souvenir de leur première origine. Ou les voiL aspirer à monter aux revues de la milice avec nous; ils ne craignent pas de se juger dignes de remplir des emplois dans cette milice, et se croient très en état d'occuper des places dans la judicaLure, s'ils ont des talens qui puissent faire oublier le vice de leur naissance... En sorte que, pour peu qu'on continue à leur permettre de changer ainsi leur état, il arrivera qu'ils parviendront à faire des mariages avec des gens de familles distinguées du royaume, sortes de mariages qui porteront dans ces familles des alliances qui tiendront à une partie des nègres esclaves des ateliers Oii les mères ont été prises'. »
Qu'il y eût du vrai dans ce raisonnement, la chose n'est pas douteuse, et lorsque fut écrit le mémoire dont je viens de donner des extraits, l'on pouvait déjà citer quelques-uns de ces sang-mêlés qui, « à l'ombre de leur fortune, étoient entrés dans des familles considérables ».
Comment s'opposer au renouvellement de faits aussi déplorables ?
Le Conseil du Port-au-Prince proposait, en réponse à cette question, le plus draconien des règlements.
C'était : « 1° De reléguer dans les montagnes qu'ils défricheront tous les sang-mêlés jusqu'au degré de quarterons; — 2° d'interdire la gestion de tous les biens en plaine aux sang-mêlés ; — 3° de leur défendre d'acquérir dans la plaine aucun immeuble ; — 4° de leur enjoindre, jusqu'au degré de quarteron inclusivement,
1. Mémoire des administrateurs de Saint-Domingue au Ministre, du
14 mars 1735 (Moreau de Saint-Méry, Notes historiques A. M. C, F*
444, non paginé).
et à ceux qui ont épousé des gens de couleur jusqu'à ce degré, de vendre tous les esclaves qu'ils possèdent sous un an pour tout délai.
« Car, ajoutait le Conseil, ce sont gens dangereux, plus amis des esclaves auxquels ils tiennent encore par bien des liens que de nous qui les gênons par la subordination que nous en exigeons et le ton de mépris que nous avons pour eux. Dans une révolution, dans un mom ent malheureux, ils secoueroient les premiers un joug qui leur pèse d'autant plus qu'ils sont plus riches, qu'ils prennent l'habitude d'avoir des blancs à leurs gages, et que, dès lors, ils n'en honorent pas assez l'espèce i. »
En dépit de la force de pareils considérants, le système du Conseil du Port-au-Prince, est-il besoin de le dire, ne pouvait être appliqué et ne le fut point. N'eût-ce pas été par avance appliquer à toute une classe d'hommes le traitement que les noirs d'Haïti ont appliqué au xix° siècle aux Européens? Mais, si l'on comprit que des droits comme ceux de propriété ne s'enlèvent pas sans raison àleurs titulaires, en revanche on admit facilement toutes les mesures tendant à dépouiller les sang-mêlés des distinctions ou des fonctions qu'ils pouvaient ambitionner. En 1755, le Conseil du Port-au-Prince refuse d'enregistrer les provisions de la charge de secrétaire du Roi en faveur d'un sieur Trutié, parce qu'il a épousé une mulâtresse^ En 1762, M. Guérin, riche habitant de Jacmel, mari d'une femme de couleur, ayant été élu
1. Mémoire sur les prétentions des issus d'Indiens et de sang-mêlés (Ibid.).
2. Mémoire des administrateurs de Saint-Domingue (A. M. C, F^ ^44, non paginé).
marguillier de sa paroisse, est dépossédé de sa charge, aprës quelques mois d'exercice, par arrêt du Conseil du Port-au-Prince déclarant que les blancs mésalliés ne peuvent jouir de cet honneur ^ En 1765, le marquis de X... capitaine de dragons, ayant épousé en France une femme de sang-mêlé est cassé de son grade ".
Mais c'est surtout contre l'admission des sang-mêlés dans la milice que s'élèvent la législation et les mœurs. Servir dans la milice est en effet le moyen le plus habituel qu'emploient nombre d'aventuriers pour acquérir peu à peu la possession d'état de blanc, et beaucoup y réussissent. Toutefois, si la manœuvre reste souvent ignorée, lorsque le sang-mêlé n'a pour ambition que de remplir les simples fonctions de milicien % il ne faut pas qu'il postule un grade, car, la jalousie s'en mêlant, il est presque toujours découvert. Le sieur Baldy, gendarme de la garde au Port-au-Prince, se voit ainsi refuser une place de commandant de compagnie de milices, parce que son grand-père maternel, lieutenant de milices, avait épousé une négresse ^ La même aventure arrive au sieur Le Brethon, habitant de Jacmel, pour avoir épousé Marie Roumat, dont « la grand'mère étoit
1. Observations sur l'origine et les progrès du préjugé des colons blancs contre les hommes de couleur, par M. Raymond, Paris, 1791, in-8°, p. 9.