‹ Saint-ÉvremondChapitre 16 sur 20 · CONVERSATION DE M. D'AUBIGNY · texte numérisé non relu

CONVERSATION DE M. D'AUBIGNY

« qu'ils disent : capables toutefois de chance ger de sentiment, s'il arrive un jour que « les Jésuites trouvent à propos de changer « d'opinion. Nos directeurs se mettent peu c( en peine de la doctrine; leur but est c( d'opposer société à société, de se faire « un parti dans l'Église, et du parti dans « l'Église une cabale dans la Cour. Ils « font mettre la réforme dans un couvent « sans se réformer; ils exaltent la péni- « tence sans la faire; ils font manger des « herbes à des gens qui cherchent à se « distinguer par des singularités, tandis « qu'on leur voit manger tout ce que manc( gent les personnes de bon goût. Cepen- « dant nos Directeurs, tels que je les dé- « peins, servent mieux le Jansénisme par « leur direction, que ne font nos meilleurs « Écrivains par leurs beaux livres.

« C'est une conduite sage et prudente « qui nous maintient; et, si jamais M. de « Bellièvre, M. de Lègue et M. du Gué-Ba- « gnols viennent à nous manquer, je me

SAINT-ÉYREMOND.

« trompe, ou Ton verra un grand chance gement dans le Jansénisme. La raison c( est, que nos opinions auront de la peine « à subsister d'elles-mêmes : elles font <( une violence éternelle à la nature ; elles c( ôtent de la Religion ce qui nous console ; « elles y mettent la crainte, la douleur, le « désespoir. Les Jansénistes voulant faire c( des saints de tous les hommes, n'en « trouvent pas dix dans un royaume, pour « faire des chrétiens tels qu'ils les veulent. « Le christianisme est divin, mais ce sont « des hommes qui le reçoivent, et quoi « qu'on fasse, il faut s'accommoder à l'hu- (( manité. Une philosophie trop austère fait c( peu de sages ; une politique trop rigou- « reuse, peu de bons sujets; une religion c( trop dure, peu d'âmes religieuses qui le « soient long-temps. Rien n'est durable, c( qui ne s'accommode à la nature : la « grâce dont nous parlons tant, s'y accom- « mode elle-même. Dieu se sert de la do- « cilité de notre esprit et de la tendresse

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« de notre cœur, pour se faire aimer. Il « est certain que ies Docteurs trop rigides « donnent plus d'aversion pour eux que (c pour les péchés : la pénitence qu'ils « prêchent, fait préférer la facilité qu'il y « a de demeurer dans le vice, aux difficul- « tés qu'il y a d'en sortir.

« L'autre extrémité me paroit également « vicieuse. Si je hais les esprits chagrins « qui' mettent du péché en toutes choses, « je ne hais pas moins les Docteurs faciles « et complaisans qui n'en mettent à rien, « qui favorisent le dérèglement de la na- « ture, et se rendent partisans secrets des « méchantes mœurs : l'Évangile entre (( leurs mains a plus d'indulgence que la « morale : la Religion ménagée par eux, « s'oppose plus foiblement au crime que la c( raison. J'aime les gens de bien éclairés, « qui jugent sainement de nos actions, qui « nous exhortent sérieusement aux bon- « nés, et nous détournent, autant qu'il leur <( est possible, des mauvaises. Je veux

« qu'un discernement juste et délicat leur « fasse connoître la véritable différence « des choses; qu'ils distinguent l'effet « d'une passion et l'exécution d'un dessein; « qu'ils distinguent le vice du crime, les « plaisirs du vice; qu'ils excusent nos « foiblesses. condamnent nos désordres; <( qu'ils ne confondent pas des appétits « légers, simples et naturels, avec de « méchantes et perverses inclinations. Je <( veux, en un mot, une morale chrétienne, « ni austère, ni relâchée. »

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