‹ Saint-ÉvremondChapitre 17 sur 20 · LE COMTE D'OLONNE · texte numérisé non relu

LE COMTE D'OLONNE

Vous me laissâtes hier dans une conversation qui devint insensiblement une furieuse dispute. On y dit tout ce que l'on peut dire à la honte et à l'avantage des Lettres. Vous devinez les acteurs, et savez qu'ils étaient tous deux fort intéressés à maintenir leur parti. Beautru ayant fort peu d'obligation à la nature de son génie ; et le Commandeur pouvant dire, sans être ingrat, qu'il ne doit son talent ni aux Arts ni aux Sciences.

La dispute vint sur le sujet de la Reine de Suède, qu'on louait de la connoissance qu'elle a de tant de choses. Tout d'un coup

le Commandeur se leva; et ôtant son chapeau d'un air tout particulier : « Mes- « sieurs, dit-il, si la Reine de Suède n'avait « su que les coutumes de son pays, elle « y serait encore : pour avoir appris notre « langue et nos manières ; pour s'être mise « en état de réussir huit jours en France, « elle a perdu son royaume. Voilà ce qu'ont < produit sa science et ses belles manières « que vous nous vantez. »

Beautru voyant choquer la Reine de Suède qu'il estime tant, et les bonnes Lettres qui lui sont si chères, perdit toute considération; et commençant par un serment : « 11 faut être bien injuste, reprit-il, « d'imputer à la Reine de Suède, comme <( un crime, la plus belle action de sa vie. '( Pour votre aversion aux Sciences, je ne « m'en étonne point : ce n'est pas d'au- « jourd'hui que vous les avez méprisées. « Si vous aviez lu les histoires les plus <c communes, vous sauriez que sa conduite « n'est pas sans exemple. Charles-Quint

LETTRE A M. LE COMTE d'OLONNE. 193

« n'a pas été moins admirable par la re- < nonciation de ses Etats, que par des « conquêtes. Dioclétien n'a-t-il pas quitté « l'Empire, et Sylla le pouvoir souverain? « Mais toutes ces choses vous sont incon- « nues ; et c'est folie de disputer avec un « ignorant. Au reste, où me trouverez- vous « un homme extraordinaire, qui n'ait eu « des lumières et des connoissances ac- « quises? »

A commencer par Monsieur le Prince, il alla jusqu'à César, de César au Grand Alexandre : et l'affaire eût été plus loin, si le commandeur nel'eût interrompu avec tant d'impétuosité, qu'il fut contraint de se taire. « Vous nous en contez bien, dit-il, « avec votre César et votre Alexandre. Je « ne sais s'ils étaient savans ou ignorans: c( il ne m'importe guère; mais je sais que « de mon temps on ne faisoit étudier les « gentilshommes, que pour être d'église; « encore se contentaient-ils le plus souvent « du latin et de leur bréviaire. Ceux qu'on

SAINTÉVREMOND.

« destinait à la cour ou à rarmée, alloient « honnêtement à l'Académie. Ils apprête noient à monter à cheval, à danser, à « faire des armes, à jouer du luth, à vol- « tiger, un peu de mathématique; et c'é- « tait tout. Vous aviez en France mille « beaux gens-d'armes, galans hommes.

« C'est ainsi que se formoient les Thermes « et les Bellegardes. Du latin 1 De mon « temps, du latin! Un gentilhomme en « eût été déshonoré. Je connoisles grandes « qualités de Monsieur le Prince, et suis « son serviteur : mais je vous dirai que le c dernier connétable de Montmorency a su « maintenir son crédit dans les provin- € ces, et sa considération à la cour sans « savoir lire. Peu de latin, vous dis-je, et « de bon françois. ^

11 fut avantageux au Commandeur que le bonhomme eût la goutte; autrement il eût vengé le latin par quelque chose de plus pressant que la colère et les injures. La contestation s'échauffa tout de nouveau :

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