‹ Saint-ÉvremondChapitre 4 sur 20 · GODEAU, COLLETET · texte numérisé non relu

GODEAU, COLLETET

GODEAU

Eh, quoi! chers nourrissons des filles de Mémoire, Qui sur les temps futurs obtiendrez la victoire ; Beaux mignons de Pallas, vrais favoris des Dieux, Vous n'êtes pas encore arrivés en ces lieux ! Seriez-vous bien si tard assis encore à table? Non, les plus grandsfestins n'ont pour vousrien d'ai- Mais voici CoUetet qui hâte un peu le pas; [mable... Je l'ai toujours connu sobre dans ses repas i Bonjour, cher Colletet.

COLLETET 86 jette à Qenoiix.

Grand évêque de Grasse, Dites-moi, s'il vous plaît, comme il faut que je fasse. Ne dois-je pas baiser votre sacré talon?

Nous sommes tous égaux, étant fils d'Apollon. Levez-vous, Colletet.

COLLETET

Votre magnificence Me permet, Monseigneur, une telle licence?

GODEAU

Rien ne saurait changer le commerce entre nous : Je suis évêque ailleurs, ici Godeau pour vous.

COLLETET

Très révérend seigneur, je vais donc vous complaire.

GODEAU

Attendant nos Messieurs, que nous faudra-t-il faire?

COLLETET

Je suis prêt d'obéir à votre volonté.

GODEAU

Parlons comme autrefois, àvecque liberté. Vous savez, Colletet, à quel point je vous aime.

COLLETET

Seigneur, votre amitié m'est un honneur extrême.

GODEAU

Oh bien, seul avec vous ainsi que je me voi. Je vais prendre le temps de vous parler de moi. Avez-vous vu mes vers?

COLLETET

Vos vers ! Je les adore ; Je les ai lus cent fois, et je les lis encore : Tout en est excellent, tout est beau, tout est net, Exact et régulier, châtié tout à fait.

LES ACADÉMISTES

GODE AU

Manquai-je en quelque endroit à garder la césure? Y peut-on remarquer une seule hiature?

Suis-je pas scrupuleux à bien choisir les mots? Ne fais-je pas parler chacun fort à propos? Le Décorum latin, en français Bienséance, N'est si bien observé nulle part, que je pense. CoUetet, je me loue, il le faut avouer; Mais c'est fort justement que je me puis louer.

COLLETET

Vous êtes de ceux-là qui peuvent dans la vie Mépriser tous les traits de la plus noire envie : Vous n'aviez pas besoin de votre dignité, Pour vous mettre à couvert de la malignité.

GODEAU

On se flatte souvent : mais, si je ne m'abuse, S'attaquer à Godeau, c'est se prendre à la muse Et le plus envieux se verroit transporté, S'il lisait une fois mon Benedicite.

0 l'ouvrage excellent!

COLLETET

0 la pièce admirable

GODEAU

Chef-d'œuvre précieux !

COLLETET

Merveille incomparable

GODEAU

Que peut-on désirer après un tel elïort?

COLLETET

Qui n'en sera content, aura, ma foi, grand tort.

SAINT-ÉVREMONI).

Mais, sans parler de moi trop à mon avantage, Suis-je pas, Monseigneur, assez grand personnage?

GODEAU

Colletet, mon ami, vous ne faites pas mal.

COLLETET

Moi, je prétens traiter tout le monde d'égal En matière d'écrits : le bien est autre chose; De richesse et de rang la fortune dispose. Que pourriez-vous encor reprendre dans mes vers ?

GODEAU

Colletet, vos discours sont obscurs et couverts.

COLLETET

Il est certain que j'ai le style magnifique.

GODEAU

Colletet parle mieux qu'un homme de boutique.

COLLETET

Ah ! le respect m'échappe. Et mieux que vous aussi.

GODEAU

Parlez bas, Colletet, quand vous parlez ainsi.

COLLETET

C'est vous, monsieur Godeau, qui me faites outrage.

GODEAU

Voulez-vous me contraindre à louer votre ouvrage?

COLLETET

J'ai tant loué le vôtre I

GODEAU

Il le méritait bien.

COLLETET

Je le trouve fort plat, pour ne vous céler rien.

GODEAU

Si vous en parlez mal, vous êtes en colère.

LES ACADÉMISTES

COLLEïEï.

Si j'en ai dit du bien, c'était pour vous complaire.

GODEAU

CoUetet, je vous trouve un gentil violon.

COLLETET

« Nous sommes tous égaux ^ étant fils d'Apollon. »

GODEAU

Vous, enfant d'Apollon? Vous n'êtes qu'une bête.

COLLETET

Et vous, monsieur Godeau, vous me rompez la tête. SCÈNE IIL

SERISAY, GODEAU, COLLETET.

SERisAY, à Godeau.

Qu'avez- vous, Monseigneur? Je vous vois tout ému.

GODEAU

Colletet m'insulter! Qui l'auroit jamais cru?

COLLETET

Traiter un vieil auteur avec cette infamie, C'est affronter en moi toute l'Académie.

SERISAY.

Mais, quelle est cette injure, et d'où vient tant de COLLETET. [mal?

« Colletet, mon ami^ vous ne faites pas ynal; « Vous parlez un peu mieux qu'un homme de

Iboutique, »

Et mieux que vous, Godeau ; car, enfin je m'explique ; Et notre Directeur le saura comme vous.

SEHISAY.

Modérez, Colletet, modérez ce courroux.

Offenser un Prélat à qui l'on doit hommage, C'est d'un homme insensé faire le personnage.

COLLETET

Je sais bien respecter Godeau comme Prélat; Mais Godeau comme auteur, je le trouve fort plat.

GODEAU

Ma colère se passe; et je veux, sans murmure, En Prélat patient endurer cette injure.

COLLETET

Moi, je veux recevoir la satisfaction Du tort qu'a pu souffrir ma réputation. 0, d'un humble Prélat patience parfaite I Il parle d'endurer l'injure qu'il a faite. Pardonner à des gens que l'on a maltraités. Ce sont du bon Godeau les générosités.

GODEAU

Hé bien, cher Colletet, je ferai davantage ; Vous serez reconnu pour un grand personnage. Soyons, je vous conjure, amis de bonne foi. Et vous saurez écrire et parler mieux que moi.

COLLETET

Ordonnez, Monseigneur, ce qu'il faut que je fasse; J'ai plus failli que vous, et je demande grâce. Que partout on exalte, et partout soit chanté De ce divin Prélat le Benedicite.

« 0 Vouvrage excellent! 0 la pièce admirable! » « Che f-d'œuvre précieux ! Merveille incomparable » Que partout on exalte, et partout soit chanté De ce divin Prélat le Benedicite.

LES ACADÉMISTES

GODEAU

Qu'en tous lieux on exalte, et qu'en tous lieux on De notre Colletet la cane barbotante; [chante Ces beaux \ers que le temps ne saurait effacer, Et qu'un grand Cardinal voulut récompenser : C'est là que Colletet si vivement explique Du canard amoureux la Vénus aquatique, Qu'au sens de Richelieu le Roi ne pourrait pas De tout l'or du royaume en payer les appas.

SERISAY.

Nous sommes tous contens ; la discorde est finie, Et la paix régnera dans notre compagnie : Au reste, l'heure approche où se doit terminer La réfoj'me des mots que nous allons donner, Et par qui nous aurons la gloire sans seconde D'établir le François en tous les lieux du monde.

COLLETET

Monsieur le Chancelier ne doit venir que tard.

SERISAY.

Donc, pour un peu de temps, allons quelqu'autre

[ part.

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