‹ Saint Elzéar de Sabran et la bienheureuse Delphine de SigneChapitre 4 sur 29 · CHAPITRE PREMIER CoMTAT ET Provence · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER CoMTAT ET Provence

Les faits dont nous écrivons le récit appartiennent pour la plupart au xiv^ siècle. Alors, les papes résidaient auprès de Notre-Dame des Doms, et par leurs soins s'élevaient le château et les remparts qui donnent à Avignon une physionomie si altière. Par la noblesse et l'ampleur du dessin, ce palais aux vastes ogives, aux gigantesques donjons, reste l'un des monuments les plus grandioses que nous ait légués le moyen âge. A l'impression de puissance qui s'en dégage s'ajoute le charme caressant de la teinte chaude et ambrée que lui ont donnée le temps et le soleil, ce grand coloriste. La forteresse avait d'ailleurs su se parer comme une reine. Le maître de Sienne, Simone Martini, et Matteo Giovanetti, de Viterbe, l'avaient illustrée de fresques trop

longtemps négligées par les barbares générations modernes.

Non loin des papes, les comtes de Provence avaient aussi leur palais, qu'habitèrent momentanément Elzéar et son épouse. Il était situé dans le quartier de la Fusterie, aux abords de la porte du Rhône qui regarde la tour de Phihppe le Bel et les ruines de Villeneuve. C'est de ce côté qu'il faut voir la silhouette triomphante d'Avignon, quand les rayons du soleil couchant dorent ses monuments, tandis que le fleuve en souligne l'éclat par Tazur fin de ses eaux.

Pour se rendre d'Avignon dans la ville d'Apt, on suit la vallée du Calavon, qui est bornée : au sud, par la chaîne sombre du Luberon, à la ligne de faîte uniforme; au nord, par les monts de Vaucluse, derrière lesquels surgit la croupe neigeuse du Ventoux. Voici le pèlerinage de Notre- Dame des Lumières, et plus haut, sur la colline, le village de Goult ou d'Agoult, nom patronymique de Taïeule d'Elzéar. Plus loin, le pont Julien, reste de la domination romaine, passe devant nous, comme une vision rapide mais singulièrement colorée, car le lit du Calavon est couvert de poussière d'ocre, produit de la région, en sorte quMl semble charrier des sables d'or. Au sommet du Luberon le rocher de Saignon s'érige en redoute puissante, et sur ce paysage vibrant le ciel de Provence pose sa coupole lumineuse.

Apt la sainte, l'antique Apta Julia Vulgieri' tiinn, se montre enfin, paisiblement assise au

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centre de la vallt5e, sous l'égide de sainte Anne, c|ui. In main droite étendue en un geste protecteur, surmonte le dôme de la chapelle Koyale. Dans cet édifice reposent les restes de la femme privilégiée et toute gracieuse dont le nom, Anne, signifie g ?\/ct% rniscricordc, parce qu'elle enfanta la Vierge immaculée, mère de toute grâce. Ces reliques insignes furent découvertes au huitième siècle, dans la crypte inférieure de l'église. Jilles étaient renfermées dans une châsse de cyprès, avec cette inscription au-dessus : Hic est corpus heatœ Anncv matris Virginis Marise : Ici est le corps de la bienheureuse Anne, mère de la Vierge Marie. On peut en lire le témoignage dans le bréviaire aptésien imprimé en i532 à Lyon, chez Deny-le-Harsy, parles ordres de Jean de Nicolaï évéque d'Apt.

Que le corps saint, transporté ici dans les premiers siècles de l'Église, ait été caché pour échapper soit aux investigations des persécuteurs romains, soit aux invasions des Vandales, Bourguignons, Lombards, Sarrasins, qui ravagèrent la Provence, rien de plus admissible. Aussi les Bollandistes, tout en contestant certaines circonstances accessoires dans le récit du bréviaire aptésien, ne peuvent croire que la substance de l'événement ait été imaginée en entier, et concluent leur discussion par ces mots : « Que les Aptésiens demeurent dans la possession immémoriale de leur trésor sacré, possession dans laquelle ils ne peuvent être troublés, à moins qu'on n'ait à leur opposer des arguments

SATNT ELZEAR DE SABRAN

de la dernière évidence. » (Acta Sanct.^ julii^ de S. Anna, tome VI, p. 264.)

Au ix^ siècle, Févêque Alphand fit rétablir la cathédrale, et l'on croit, dit la marquise de Forbin d'Oppède, que la nef de droite date de son temps. Le chœur, élevé de plusieurs marches, recouvre deux cryptes superposées. A la crypte supérieure on assigne comme âge probable le xii^ siècle; ce n'est pourtant qu'une adolescente si on la compare à l'autre, car celle-ci, enfouie dans les entrailles du sol, est la caverne antique où reposa jadis le corps de sainte Anne. C'est pour recevoir ces restes sacrés que, sur les dessins de Mansart, fut construite la chapelle Royale, accolée au flanc de l'église. Là se vénèrent aussi les corps des évéques aptésiens et des chers saints Elzéar et Delphine de Sabran.

Le trésor possède encore le livre d'Heures de la bienheureuse Delphine. C'est un beau manuscrit, d'une conservation parfaite, dans lequel on peut lire, en l'honneur de la Vierge Marie, un € sirvente » où la poésie française se montre déjà remarquable, bien qu'antérieure de plus de deux siècles à Malherbe. En voici la première strophe :

Glorieuse Vierge royne En qui par la vertu divine Jésus-Christ prist humanité, Tu qui es fontaine et racine, De tout bien mon cuer enlumine, Doulce dame, par charité.

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D'Aptà A nsouis, la route est longue. Kl le commence pnr s'élever lentement sur le flanc nord (lu lAiberon aux pentes rocheuses et abruptes, couvertes de buis, de thym et surtout d'yeuses courtes, dont le terne feuillage contraste avec la verdure claire des amandiers. I^e sommet de la montagne franchi, hi route plonge au sud dans la gorge profonde que domine le roc redoutable de Huoux, passe auprès de la chapelle de Saint- Symphorien au svelte campanile, et suit pendant longtemps le torrent à sec et le sombre défilé rocailleux qui aboutit à Lourmarin. Ici, l'horizon s'élargit. Bientôt nous arrivons à Cucuron, vieux bourg fortifié qui faisait partie des possessions des Sabran. Son église s'enorgueillit d'un rétable, que surmonte un basrelief de Puget, représentant l'Assomption. Encore une lieue de chemin et nous sommes à Ansouis.

Le château couronne un monticule conique, adossé à une montagnette qui le sépare de la vallée de la Durance. La façade nord du manoir existait probablement au temps d'Elzéar. Entourée d'une ceinture d'arbres, elle regarde, pardelà la plaine, le versant méridional du Luberon, avec les bourgs de Cucuron et Cabrières-d'Aigues. La façade sud, refaite au xvi'' ou xvii'' siècle, est percée d'une porte monumentale dans le style de la Renaissance.

Ces bâtiments démantelés et à peu près rectangulaires sont aujourd'hui d'aspect fort pacifique ; mais leur mine était bien différente quand

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le donjon, rasé depuis à mi-hauteur, surgissait farouche sur le roc inaccessible.

La pièce qui, suivant la tradition, servait de chambre aux saints époux, a conservé ses larges dalles frustes; son plafond est bas, avec poutres et solives apparentes. Divers tableaux la décorent. L'un d'eux représente Elzéar et Delphine dans leur prime jeunesse, portant des branches de lys. Sur une copie d'un dyptique du XIV® siècle, ils sont couronnés de roses par un ange, tandis que, dans l'autre compartiment, saint François reçoit les stigmates. Et voici encore un enfant de la Provence, sur cette reproduction du tableau de Simone Martini, qui est à San-Lorenzo de Naples: c'est saint Louis d'Anjou, évêque de Toulouse, ceint de la corde franciscaine, renonçant à la couronne royale en faveur de son frère, pendant que deux anges déposent sur sa tête la couronne du ciel.

L'église paroissiale, contiguë aux murailles du château, est-elle l'ancien sanctuaire des Sabran? C'est probable, au moins pour la partie qui renferme le chœur. La chapelle à droite offre à notre vénération les bustes des saints époux, avec quelques fragments de leurs reliques. Derrière l'autel, un grand tableau les représente encore portant des lis et couronnés par deux anges. Sur le gradin et aux deux côtés de Tautel sont peintes diverses scènes, dont nous donnerons le détail dans la suite du récit.

Cette région, d'aspects variés, d'une grâce relevée par la sauvage rudesse des gorges et la

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teinte sombre des montn<j:nes, vit jadis s'épanouir, sur le sol Apre de la pénitence, deux Ames virginales, fleuries de tendresse pour les pauvres de Jésus-Christ et restées pures au milieu des séductions d'une cour royale.

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