‹ Saint Elzéar de Sabran et la bienheureuse Delphine de SigneChapitre 7 sur 29 · LE MARIAGE ANGELIQUE · texte numérisé non relu

LE MARIAGE ANGELIQUE

Hermengaud avait épousé en secondes noces Elise, de la puissante maison des Baux, maison lettrée, à la cour de laquelle accouraient les troubadours, maison guerrière qui, postée sur un sommet des Alpilles, commandait à soixantedix-neuf places fortes et disputa la couronne de Provence à ceux de Barcelone. Les princes des Baux faisaient remonter leur origine au roi mage Balthazar, dont un descendant, prétendaient-ils, était venu planter bourdon sur les Alpilles et semer dans leurs flancs les herbes aromatiques. De là venait, dit Mistral, la belle étoile irradiée en seize rais dans leur blason.

Charles II d'Anjou, comte de Provence et roi de Sicile, avait investi Hermengaud du comté d'Ariano, près de Naples, et lui avait confié la charge de maître justicier. Le roi, voulant unir le fils de son ami avec haute et puissante dame, jeta les yeux sur la châtelaine de Puj^-Michel, et donna ordre à ses parents de la conduire à Marseille. Comme les amis des deux partis voulaient incontinent célébrer les fiançailles, Delphine, sans craindre la majesté royale, refusa avec la dernière énergie. Ses oncles, irrités et redoutant la colère du roi, se laissèrent em-

KT I.A IlIKiNHKUUKUSK DKLFHINK DK SIGNK l5

porter par In violence jusqu'ft souffleter la pniivre enfant et la traîner par les cheveux.

l'ii jour, Delphine s'était réfugiée dans le comble de la maison où elle se trouvait, recommandant sa virginité à Notre-Seigneur et à la Vierge Marie avec grande dévotion et larmes et disant : « Vierge sainte, s'il plaît à votre bénigne volonté que j'aie votre Fils béni pour époux, aidez-moi à cette heure où je suis privée de secours humain. » Après cette prière, elle éprouva une grande consolation. 11 lui sembla que la bienheureuse Marie, lui offrant familièrement une partie de son manteau, lui disait : « Viens, mon enfant ; mon Fils et moi, que tu désires servir en virginité et dont tu implores le secours, nous te défendrons. » Rassurée par ces paroles, Delphine se sentit pénétrée d'une telle force d'ame que, sortant de sa cachette, elle eût désiré mourir et être mise en pièces pour l'amour de Jésus-Christ et de la virginité. Zèle sublime, qui rappelle celui de la glorieuse Vierge Marie, n'acceptant l'honneur de la maternité divine qu'après avoir reçu de l'ange l'assurance que sa virginité serait sauvegardée.

Les amis et parents de Delphine, voyant sa constance, firent appel à un Frère Mineur en qui la jeune fille avait grande confiance, et qui obtint son consentement, en lui représentant que son refus menaçait d'attirer l'indignation du roi sur ses oncles et ses amis, et qu'au surplus elle pourrait à volonté résilier ce mariage. — Ce conseil étrange paraît d'autant plus invraisem-

l6 SAINT ELZÉAR DE SABRAN ,

blable, que Borély appelle ce religieux Guil- ' laume de Saint-Martial, grand docteur et in- | quisiteur de la foi. Faut-il penser qu'il s'agissait ■ de simples fiançailles, susceptibles de résiliation, ' comme entachées de violence, ou que l'inquisi- i teur escomptait le consentement d'Elzéar à ! vivre dans l'état de continence?

Quoi qu'il en soit, à la suite de cette inter- i vention, le mariage fut arrêté d'abord verbale- ! ment, sans le concours de l'Eglise : per verba de ; prœsenti extra faciem Ecclesiœ firmatum, dit ; le P. Suyskens. Et, deux ans après, le mariage : fut célébré et contracté en présence de notre sainte mère l'Eglise : in facie sanctœ matris Ecclesiœ solemnizatum et contractum. Del- i phine avait alors environ quinze ans, Elzéar en | comptait treize seulement. \

Que les voies de la Providence sont inson- i dables î Au moment où les desseins du monde ■ semblent réalisés, ils vont au contraire se trou- ' ver anéantis par Théroïsme des jeunes époux, et ; ce mariage, auquel Delphine a opposé une aussi | vive résistance, va devenir pour tous les deux ' la source d'une éminente sainteté. ;

Quand Delphine fut seule avec son époux, elle lui dit : « Si j'ai consenti à ce mariage, I c'est que, connaissant vos qualités et votre cœur j généreux, j'étais persuadée que vous seriez ■ enclin à la plus belle des vertus. C'est pourquoi i je ne crains pas de vous révéler que je me suis " proposée de conserver le trésor de la virginité, i Ah! mon seigneur, quelle œuvre agréable à j

LT LA lUKNIIKUKI.USK liKM'lilNK DE SHtNK I7

Dieu nous ferons en menant la vie des anges, à l'exemple des saints Valérien, Cécile, Alexis. » Et elle lui représentait la brièveté de la vie, la vanité du monde, la beauté de la gloire éternelle. Ces elTorts, assistés par la gn\ce divine, eurent un heureux résultat ; MIzéar acquiesça à la requête de son épouse, sans toutefois se lier encore par un vœu, qu'il ne prononça que plus tard.

Ainsi que nous le voyons dans l'admirable récit de son martyre, sainte Cécile avait auprès d'elle, pour garder sa virginité, un ange armé d'un glaive. Plus favorisée encore, Delphine avait entendu la bienheureuse Vierge Marie se constituer sa protectrice, et ce doux et puissant patronage s'étendait aussi sur Elzéar.

Dame Garsende Alphant qui, du vivant de son mari, avait elle-même prononcé avec lui le vœu de chasteté, recevait de fréquentes communications du ciel. Et comme elle priait souvent avec ferveur pour Elzéar, à qui elle avait servi de seconde mère, elle entendit Notre-Seigneur lui dire : * Le jeune homme, pour lequel tu me pries avec tant d'instance, est sous la direction spéciale de ma Mère ; tu ne dois donc avoir à son sujet aucune inquiétude. » (Vita anon. ex Bodec. cœiiob. 2j.)

Dans une autre circonstance où elle se trouvait de nuit en oraison dans la chapelle de la bienheureuse Catherine, au château d'Ansouis, il lui fut révélé que la virginité d'Elzéar resplendissait comme un pur diamant. (Ihid,, 2^.)

l8 SAINT ELZKAR DE SABRAN

Mabile de Simiane eut aussi une vision sur i le même sujet. Cette noble dame, riche en châ- j teaux et en rentes, plus riche en vertus et en : sainteté, ayant perdu son mari, Fouque de i Pontevès, après trois mois de mariage, alors j qu'elle n'avait que seize ans, refusa de con- j tracter une seconde union, malgré les sollicitations de ses parents et de ses proches, et malgré ' les tribulations que lui attirèrent ses refus. Elle J parvint à un état d'union divine si parfait, que j souvent, en oraison, elle était insensible à ce qui | se passait autour d'elle. Un Jeudi Saint, elle j entendait la messe sur le prie-Dieu de la maison ] de Simiane, dans l'église des Cordeliers d'Apt, 1 lorsqu'au Gloria in excelsis, on la vit s'élever et 1 rester suspendue à quatre pieds environ du ■< sol, le visage rayonnant, les mains jointes, les ; yeux fixés en haut. Les habitants de la ville et des villages voisins accoururent pour jouir du j spectacle de cette extase, qui se prolongea jus- j qu'au Samedi Saint. Or, cette pieuse personne ; ignorait la virginité d'Elzéar, quand elle vit en esprit ce jeune homme couvert d'un vêtement splendide, portant en mains un étendard blanc et lumineux. En même temps elle apprit, par] révélation, que cette marche triomphale célé-i brait la virginité et la sainteté d'Elzéar

CHAIMIKi; IV

Page 1