‹ Saint Elzéar de Sabran et la bienheureuse Delphine de SigneChapitre 9 sur 29 · SAINT ELZÉAR DE SABRA N J · texte numérisé non relu

SAINT ELZÉAR DE SABRA N J

sa volonté. Elzéar, parvenu à l'âge de quinze ans, ! se trouvait au château de Sault, situé sur Tun; des contreforts du mont Ventoux, avec Tabbé; de Saint-Victor, son oncle, pour une double ce-; rémonie : un prêtre devait célébrer sa première \ messe, et un gentilhomme allait être armé cheva- \ lier. Or, en lafêtedeTAssomptionde la glorieuse ' Vierge Marie, Elzéar vint à l'église dès l'aurore et, s'étant confessé, il reçut dévotement le sacre- 1 ment de l'Eucharistie, afin de suivre en esprit j la Mère de Dieu, élevée dans le ciel. ;

L'heure du repas arrivé, le jeune homme ser-, vit son oncle à table; après quoi, ayant à soni tour pris place à la seconde table, il fut saisi! par l'Esprit de grâce, et la flamme du divin ^ amour se répandit dans son cœur avec grande i suavité. Cette ardeur fut si vive qu'elle se' trahit au dehors par l'altération des traits, laj chaleur du corps et la coloration du visage. Cel que voyant, les personnes présentes crurent à; un accès de fièvre, et conduisirent le jeune; homme dans sa chambre, pour lui faire prendre i du repos. Tous s'étant retirés, Elzéar se prosterne à terre, pour se livrer à l'oraison, sous l'influence de l'esprit intérieur. Alors son âme, liquéfiée par le feu divin et ravie en Dieu, voit combien cette vie périssable est courte, combien ce monde est méprisable en comparaison des biens célestes, et conçoit un tel dédain des biens temporels que, si on lui eût offert dignités, châteaux, trésors, Elzéar les eût regardés comme delà boue. Dieu lui montre clairement

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avec quelle inisoriconlc il l'.i jusqu'à ce jour préservé de nombreux péchés etgnrdé tout spécialement dans la virginité, et le jeune homme prend la Ternie résolution d'y p«'r<''v.'r..r toujours.

\\i\ même temps il priait Dieu du fond du cœur de daigner lui montrer la voie à suivre, car il aspirait à fuir dans quelque lieu désert pour se dévouer tout entier au service divin. Mais une inspiration mentale, semblable à une voix qui aurait parlé dans son cieur, lui disait de rester dans le monde avec sa situation et ses biens. Et, comme il objectait sa fragilité, la voix lui répondait : « Je sais ce que tu peux, et, ce que tu ne pourras accomplir, je le ferai à ta place. »

EIzéar sortit de cette extase l'àme trempée comme Tacier, et n'éprouva plus aucun goût pour les biens et les honneurs du monde. Et pourtant les tentations ne manquaient pas. Les jeunes époux faisaient alors leur résidence habituelle au château d'Ansouis, et, bien que retirée en pleine campagne, cette habitation était loin de ressembler à un ermitage. Ils y vivaient en la compagnie et sous la direction du grand-père d'Elzéar, dont le régime n'avait rien de commun avec la vie cénobitique, et qui ne cessait de les provoquer au plaisir et de s'opposer à leurs pieux exercices.

Non moins dure fut pour le jeune homme l'obligation d'assister au mariage d'une parente avec le sénéchal de Provence : plaisir en\'ié des

mondains, corvée pour les âmes délicates. Les noces durèrent cinq jours, livrés aux chansons, aux danses et autres divertissements, accompagnés de paroles déshonnétes et lascives. Le chaste jeune homme, dont la bouche ne sut jamais proférer un mot impur, était fort incommodé et attristé; il ne pouvait se livrer à ses oraisons habituelles, et son cœur soupirait après les biens célestes. Et le Seigneur, agréant les saints désirs de son serviteur, le payait en consolations spirituelles.

Vers sa dix-huitième année, dans la chambre du château d'Ansouis, un samedi soir, Elzéar se mettait en oraison et y restait jusqu'au dimanche matin, après le lever du soleil. Et, comme il le raconta à son épouse et au frère Jean Julien, son confesseur. Dieu lui dévoilait Tauguste mystère de la sainte Trinité et les merveilles célestes.

Dans cette contemplation, il voyait comment il avait plu à Dieu, bonté infinie, d'avoir des créatures auxquelles il put se communiquer, et c'est pourquoi il avait créé la nature angélique et la nature humaine. Le Seigneur lui montrait encore la chute de nos premiers parents, et comment elle nous conduisait à la mort éternelle, si une charité immense n'avait poussé le Fils de Dieu à revêtir notre chair souffrante et périssable pour nous sauver, à naître pauvre et humble, à vivre dans les labeurs et la peine, à nous instruire lui-même de sa doctrine. Elzéar s'extasiait devant cet amour ineffable et devant

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le mystère de )a Vierge Marie, devenue Mère de Dieu. Il admirait l'excùs de dilection de Jésus, se donnant à I homme dans le sacrement de Tautel, et voulant demeurer iamilièrement avec nous pour être le compagnon de notre pèlerinage terrestre, pour nous nourrir de sa chair sacrée et nous faire jouir par anticipation des célestes délices. L'indiilérence de tant de chrétiens devant la cruelle et douloureuse Passion du Sauveur arrachait des larmes amères à Tangélique jeune homme. Il ne pouvait comprendre raveuglement du pécheur, rendant inutile le grand bienfait de la Rédemption, méprisant la charité et la miséricorde div^ines. Puis c'était la gloire du triomphe : le Sauveur, vainqueur de la mort, reprenant possession des cieux, TEsprit-Saint remplissant les cœurs des Apôtres de force et d ardeur. Et alors la foi chrétienne envahissait Tunivers, les martyrs confessaient hardiment Jésus-Christ et marchaient au supphce comme à une fête.

Elzéar partageait l'allégresse de ceux qui furent jugés dignes de souffrir pour le bon Dieu; mais, quand il voulait raconter ce qu'il avait vu, il ne pouvait l'exprimer et se plaignait de l'insuffisance, de la misère du langage humain. {Acta Sanct, de s. Elz. vita anon,)

Après cette vision ou illumination, un tel changement s'opérait en lui que la société des hommes lui était à charge; il restait à table sans manger, et son aïeul, compatissant à sa peine ou à ce qu'il croyait tel, lui demandait s'il

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souffrait de quelque malaise. A qui a goûté les faveurs spirituelles, les choses du monde sont insipides ; aussi Elzéar éprouvait-il une grande difficulté à s'adonner aux occupations matérielles, comme il en avait cependant reçu Tordre dans la vision de Sault.

Un jour, le P. Jean-Julien de Riez demandait à Elzéar de quelle méthode il se servait dans Toraison et quel saint il avait choisi pour protecteur. « Mon Père, répondit le jeune homme, j'ai choisi pour avocate la glorieuse Vierge Marie, et, quand je veux me préparer à Toraison, je considère mon indignité, puis, me tournant vers cette Mère de grâce, je la prie humblement de mettre dans mon cœur et sur mes lèvres tout ce qui plaît à son divin Fils et à elle-même. Je récite un Ave Maria avec toute la ferveur possible, et je trouve toujours de nouveaux moyens de m'entretenir avec le bon Dieu. » Bel exemple pour les âmes qui éprouvent de la difficulté à faire oraison !

Elzéar vivait avec Dieu dans Tunion continuelle, que n'interrompaient ni les repas ni les conversations, ni même les divertissements mondains. Avec quelle dévotion il recevait le corps de Notre-Seigneur, nous pouvons en juger par ce fait que la sainte hostie avait pour son palais une douceur sensible, ce qu'il considérait comme un appel divin à la communion fréquente.

La foi d'Elzéar était ardente et inébranlable; il était prêt à souffrir pour la défendre, toutes

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k's adversités et même la mort. Dans un entretien sur les épreuves réservées aux fidèles lorsque paraîtra l'Antéchrist, Delphine disait à son époux : « La persécution de ce temps sera terrible, et, si elle est capable d'ébranler les vertus des cieux elles-mêmes, comment les hommes y résisteront-ils? » El/éar répondit : « I^C(jutez, Delphine ; si maître François Mayronis, qui est un des premiers clercs du monde, si frère Jean Julien, notre confesseur, qui est illuminé de clartés célestes, si dame Garsende, dont la vertu et la sainteté sont éminentes, étaient tous trois d'accord pour nous dire que notre foi est fausse et que jusqu'ici nous avons vécu dans Terreur, enfin si le pape et les cardinaux voulaient changer nos croyances, je vous déclare que je ne dévierais en rien de la foi catholique que Dieu m*a enseignée, quand je devrais mourir mille fois. »

Sur les lèvres d'un théologien, pareille déclaration appellerait des réserves et des critiques, puisque le pape est précisément notre maître dans la foi. Mais celui qui parle ici est un chevalier, droit comme son épée, étranger aux exigences de la théologie, et, dans sa bouche, cette fière profession de foi a l'éclat d'une fanfare guerrière, à laquelle on applaudit d'enthousiasme.

D'ailleurs Elzéar professait le plus grand respect pour les prélats et les prêtres, par le ministère desquels Jésus-Christ nous communique ses grâces. — Hélas I comme ils

sont loin de cette déférence respectueuse les chrétiens, même dévots, qui oublient le caractère sacré du prêtre, pour ne voir en lui que rhomme et le soumettre à leurs critiques peu bienveillantes !

Enfin rhumilité d'Elzéar était profonde. Il se considérait comme un être sans valeur, un pécheur, un ingrat envers Dieu et ses bienfaits, alors que cependant il poussait la délicatesse de conscience jusqu'à éviter les fautes les plus légères. Les honneurs mondains lui déplaisaient, il les supportait avec peine, et c'était le combler de joie que d'oublier les égards dus à son rang (i).

I. Dans cet exposé de la vie intime d'Elzéar, nous ne nous sommes pas préoccupés de Tordre chronologique, lequel est d'ailleurs difficile à établir.

CHAPITRK V

UN CIIATKAT MTKrx Hia.KK QU'UN MONASTKRK

Parvenu à sa vingtième année, Elzëar avait obtenu, non sans difficulté, la permission de quitter Ansouis pour aller vivre à Puy-Michel et gouverner lui-même sa maison. Délivré de la tutelle de son aïeul, il s'attachait à répandre autour de lui les clartés bienfaisantes de sa foi. Le devoir social, que nous avons tant négligé dans le dernier siècle, à notre grand détriment, il Taccomplissait, lui, dans toute son ampleur. Il avait pour Tàme et le corps de ses serviteurs et vassaux des attentions paternelles ; quelle leçon pour ces maîtres qui s'occupent si peu de leurs ouvriers et domestiques ! Si Dieu a confié à chacun de nous le soin du salut du prochain, combien ce devoir n'est-il pas plus étroit envers ceux qui sont de notre maison, suivant la belle étvmologie du mot domestique {domiis). Nul doute, d'ailleurs, que Delphine ne fût la collaboratrice et souvent l'inspiratrice de son époux dans toutes ses mesures d'administration, comme dans ses œuvres de piété et de bienfaisance.

Voici le règlement qu'Elzéar édicta pour ses gens :

€ !• Que toutes les personnes à mon service,

hommes et femmes, entendent au moins une messe chaque jour. »

Comparez avec la règle des Tertiaires. Comme saint François d'Assise, Elzéar savait que le sacrifice de Tautel est le centre du culte, le soleil des âmes, la vie du chrétien. C'est pourquoi il lui consacre le premier article de son règlement. Les mots : une messe au moins surprendront plus d'un lecteur; cependant le roi saint Louis entendait journellement plusieurs messes et les vêpres, sans que le gouvernement de son roj^aume eût à en souffrir, car le temps employé à ces exercices, il le prenait non sur les affaires, mais sur les longues heures que d'autres consacrent au repos, à la table et aux plaisirs. Chrétiens dégénérés, nous ne comprenons plus cette ferveur. C'est pourtant lorsque les hommes de France reviendront à l'assistance au saint sacrifice et à la communion fréquente, qu'ils seront vraiment des soldats de Jésus- Christ.

« 2° Que tous aient une vie chaste et pure.

« 3" Nobles et soldats, femmes et jeunes filles devront se confesser toutes les semaines et se préparer dévotement chaque mois à recevoir le sacrement de l'Eucharistie.

« 4"* Les personnes du sexe passeront la matinée juscju'au dîner en prières et actes de dévotion, et s'occuperont ensuite de travaux manuels. » — Remarquons que le dîner se prenait alors à une heure matinale.

• 5° Que personne n'ait l'audace de blasphémer

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