PROTESTATION D'UN SAINT
Dans reffroi de la répression sanglante qui faisait pâlir les plus audacieux, une voix osa élever une protestation héroïque. Simplement, avec humilité, un prêtre, qui avait été jusque-là attaché à la Révolution, s'accusa et publiquement demanda pardon. Ce fut, tout à coup, comme si les faiblesses et les résignations, lassées de tant de violences, eussent réclamé Thonneur d'être aussi proscrites et persécutées.
A la fin de nivôse, le District de Boën reçut la déclaration suivante que je reproduis ici, bien qu'elle n'entre pas dans le cadre de mon travail d'histoire stéphanoise : j'ai cette excuse que, plus tard, ce prêtre eut sur la vie religieuse à Saint-Etienne une influence considérable.
Au nofH de Dieu, Amen»
Je soussigné, prêtre, curé de SainUMétlard, déclare, sous les yeux de Dieu et après y avoir mûrenienl réfléchi, que je me repeiis d'avoir accepté la Conslitution prétendue civile du clergé donnée par l'Assemblée nationale en 1790 et d'avoir juré de la maintenir. Je reconnois, quoique trop tard, que celte loi Tatale attaque l'autorilé de l'Eglise qui, seule, a pouvoir de régler sa discipline; qu'elle détruit sa hiérarchie et que, sous prétexte de réformer des abus crians, elle en introduit de plus crians encore.
Par exemple, elle donne à l'autorité civile le pouvoir d'établir, de supprimer, de circonscrire les diocèses et les métropoles et de rompre les liens qui attachent les pasteurs à leurs brebis et les brebis à leurs pasteurs et établit un mode d'élection contraire aux lois de l'Eglise; elle crée des vicaires épiscopaux et les investit de pouvoirs qu'ils ne peuvent tenir que de la puissance ecclésiastique ; et par ces entreprises l'autorité séculière usurpe des droits qui ne lui appartiennent pas et qu'aucune puissance humaine ne peut ôter à l'épouse de Jésus-Christ.
C'est pourquoi je rétracte purement et simplement le serment que j'ai eu le malheur de prêter en faveur de cette Constitution ; je demande pardon à Dieu de l'oiTense que je lui ai faite en invoquant son nom pour m'engager à la maintenir ; et à mes frères du scandale que je leur ai donné par cette fausse démarche; et je désire que tous ceux qui ont été instruits de celte prestation de serment soient pareillement informés de la rétractation que j'en fais sans y être induit par pei*sonne et de mon propre mouvement.
Je déclare encore que je me repens d'avoir communié avec les nouveaux pasteurs qui ont été établis par la puissance civile ; quoique je ne m'y sois porté que pour ne pas faire schisme et que je ne les aie jamais regardés comme légitimes. C'est pourquoi je renonce à leur communion et m'unit d'esprit et de
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cœur aux anciens pasteurs comme aux seuls véritables et notamment à M. de Marbeuf que je révère comme mon vrai supérieur ecclésiastique. Je regarde comme intrus et schîsmatiques tous ceux qui ont remplacé les pasteurs avoués de l'Eglise et tout ce qu'ils ont fait comme nul de plein droit. Je proteste que je veux vivre et mourir dans le sein do l'Eglise catholique, dans la communion du Saint-Siège et des pasteurs qui ont reçu leur mission de Jésus- Christ et de TEglise.
Je ne me repens pas moins d'avoir prêté le serment de maintenir la Liberté et l'Egalité et de mourir en les défendant. Je reconnois qu'il n'y a en France, ni libertét ni égalité et qu'ainsi j'ai promis de maintenir ce qui n'existe pas. Je dis qu'il n'y a point de liberté puisqu'on veut nous forcer à abandonner notre sainte religion ; et point d'égalité puisqu'on veut obliger les prêtres à renoncer aux fonctions de leur ordre ou à contracter un mariage que des vœux solennels leur interdisent, tandis qu'on laisse à tous les autres citoyens une entière liberté d'exercer les fonctions qui leur sont commises et de vivre dans le célibat. J'ai eu tort de jurer que je moiu-rais, s'il étoit nécessaire, pour l'exécution de la loi, parce qu'il y a des lois très injustes qui ne doivent point être exécutées et que je ne pouvois ignorer que la Constitution civile du clergé et ta loi qui ordonne de remplacer les pasteurs légitimes sont de ce genre.
Pressé par des motifs si justes, je rétracte ce second serment aussi bien que le premier sans cesser pour cela d'aimer ma Patrie, de faire des vœux pour sa prospérité, d'obéir à ses lois et de me conduire en bon citoyen avec la prAce de Dieu.
Faite le 18 janvier 1794 (1). Signé : Jacquemont, curé.
Jacquemont a écrit plus tard, en 1815, comme pour dimiuuer le mérite de sa détermination :
Il ne fallut rien moins que l'enlèvement et le martyre d'un excellent prêtre nommé M. Bollet (2) qui demeurait avec moi et qui fut pris à ma place pour me décider à rétracter toutes les fausses démarches que j'avais faites.
C'est assez dire qu'au moment où il manifesta Jacquemont était — pour des causes que j'ignore — sous le coup de poursuites.
Signée le 18 janvier, c'est-à-dire le 29 nivôse, cette déclaration ne parvint au District qu'un peu après. Voici la réponse ; elle est du 21 février (3 ventôse) :
VAgent national du District de Bot n aux membres composant le Comité de surveillance de Commufie Fonifort (3).
3 ventôse, 2* année répul)licaine.
Je vous transmets ci-joint, frères et amis, copie d'une lettre adressée à l'Administration du district signée Jacquemont. Vous frémirez sans doute de
(1) L'évéque Lamourette venait d'être exécuté le 10 janvier comme complice de la rébellion Ivonnaise.
(2) RoUet ne m'est connu ni dans les victimes de Feurs, ni dans celles de Lyon.
(3) Saint-Galmier.
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l'indignation la plus forle en y voyant la Liberté foulée, la Loi violée, la Souveveraineté du peuple oulrapée de la manière la plus atroce. Je vous dénonce l'auteur infâme de cet écrit. I^ Nation ofTpusée attend de vous la vengeance qui lui est due. liâtez-vous donc de faire les recherches les plus exactes dans rétendue de votre canton. Quand on n'a pas le crime en horreur; quand on ne met pas les plus grands efTorts à le faire punir, on devient complice. La moindre négligence de votre part sera un attentat à la Libellé.
Vous voudrez bien m'accuser la réception de ma lettre et de cet écrit horrible et me justitier des mesures que vous prendrez à cet égai-d.
Fraternité. Raymond, A. N.
Le Comité de Saint-Galmier n'ayant pas donné signe de vie, seconde lettre :
29 ventôse (19 mars).
Citoyens, frères et amis, je vous envoyai, le 3 ventôse, copie d'une rétractation scandaleuse de Jacquemont, ci-devant curé de Saint-Médard. Je vous requerrois dans celle lettre de faire faire les pei*quisitions nécessaires pour découvrir l'endroit où habite cet homme quia cherché à abuser de la crédulité du peuple pour Tinduire en erreur et souffler parmi nous le feu de la guerre civile ; notre devoir étoit de faire à cet égard toutes les diligences que votre patriotisme vous indiquoit et que le peuple attend de voire surveillance. Vous avez gardé le silence et ne m'avez ni accusé la réception de la lettre que je vous ai envoyée, ni informé des démarches que vous avez faites pour remplir un devoir sacré. Vous ne voudriez pas que votre négligence fût la cause de quelque malheur public. Je ne voudrois pas non plus, de mon côté, être obligé d'informer de cette négligence le Comité de Salut public. J'espère donc qu'aussitôt la présente reçue vous vous empresserez de m'informer de tout ce que vous aurez fait à ce sujet, afin qu'à mon tour, je puisse instruire le Comité de Salut public à qui j'ai dunné connoissance des mesures que j'ai prises.
Je vous remettrai encore devant les yeux l'obligation où vous êtes de correspondre avec moi tous les dix jours; cette obligation est sacrée; vous ne pouvez y manquer sans compromettre la marche que doit tenir le Gouvernement révolutionnaire dans les circonstances.
Vive la République ! Raymond, A . N.
François Jacquemont qui avait — de propos délibéré — appelé sur lui les poursuites les plus ardentes ; qui, d'avance, avait souscrit à sa condamnation à mort, ne fut pas arrêté. Il a été — on le sait — la plus éminente personnalité entre les derniers jansénistes du diocèse de Lyon. Dans les paroisses de iabelle vallée de laCoise, il était l'objet d'une vénération incomparable. C'est qu'en effet, il ne fut pas seulement l'esprit distingué qui a laissé, dans une langue sobre, tant de travaux pour la défense de sa foi ; il fut, par-dessus tout, le vivant exemple de la charité et de l'humilité évangéliques. Avec le souci de la perfection morale, ce prêtre n'eut qu'une préoccupation : les pauvres gens. Il vivait de la vie des pauvres, désirant être confondu avec eux. Il se reposait de ses occupations pastorales et de ses études religieuses en s'astreignaut, par humilité, à tricoter des bas pour les pauvres, comme les vieilles femmes.
EXÊCUtlONS Et ACQUITTEMENTS A LVON 419
. 11 fut poursuivi en 1798 et fif de la prison. En 1799, il écrivait au Grand-vicaire de Lyon :
J'ai eu le malheur de préler le serment en 1791 ; Dieu me fît la grAce de reconnoître ma faute au mois de janvier 1794 et quoique on fut alors au plus fort de la Terreur, je rétractai ce serment et j'en envoyai l'acte au Conseil de feu Mgr l'archevêque ainsi qu'aux autorilés constituées ; je me soumis à la pénitence imposée aux jureurs par le règlement du prélat; je demandai ensuite ma réhabilitation, mais elle me fut refusée parce que, disoient mes supérieurs, je préchois le Jansénisme.
Parce que janséniste, il fut enlevé à sa paroisse en 1803. Il est mort en 1835, et — les destinées ont de ces ironies — TEglise refusa les prières de la sépulture à celui qui avait bravé Téchafaud pour rester son digne confesseur.
EXÉCUTIONS KT ACQUITTEMENTS A LYON DU 20 FRIMAIRE AU 24 VENTÔSE (16 DÉC.-14 MARS)
La Commission révolutionnaire de Lyon continuait ses exécutions et ses mises en liberté en masse.
Elle acheva la seconde quinzaine de frimaire siégeant tous les jours. En nivôse elle donna son plein fonctionnement, siégeant tous les jours pendant la première quinzaine ; tous les deux jours pendant la seconde. En pluviôse, elle continua à siéger tous les deux jours; puis, vers la fin, tous les trois jours. En ventôse, elle tint trois séances jusqu'au 10 et suspendit ses travaux. L'instruction ne fournissait probablement pas assez de travail à ces terribles juges. Elle reprit le 23 siégeant tous les jours jusqu'au 30. En germinal, elle tint six séances jusqu'au 17 (6 avril), date de la clôture définitive.
Le résumé des sentences peut être ainsi dressé :
Condamnations Condamnations Acquittements. ^ mort. & la dctcntion.
Frimaire (du 14 au 30) 268 588
Nivôse 7M 53-2
Pluviôse r>7(> 388
Ventôse (du 1" au 10) Hi 31
- (du 23 au 30) 15(5 8Î)
GiTininal (jusqu'au 17) 9i 41 162