‹ Saint-Etienne et son district pendant la RevolutionChapitre 124 sur 220 · LA GRAND EN ATELIER — ATELIERS DANS LES COUVENTS · texte numérisé non relu

LA GRAND EN ATELIER — ATELIERS DANS LES COUVENTS

En racontant plus haut(l) le difTérend entre le maire Johannot et JavogueS; j'ai rapporté un document qui témoigne que le maire avait un projet d'établissement de forges sur quelque place publique. Ce projet parait avoir été opposé à celui qui prévoyait l'utilisation de la vieille église et qu'on exécuta. Je ne reviens pas sur la querelle qui m'est d'ailleurs fort peu connue ; mais je vais dire ce qui fut fait à la Grand et dans les immeubles conventuels (2).

Si on n'a pas la preuve que Javogues inventa l'étrange dessein de l'église transformée en atelier, il est certain qu'il en fit commencer l'exécution ; c'est Girard (de l'Aude) qui l'acheva. Ce dessein faisait partie d'un ensemble plus va^ste : Girard parle de tf projets de forges sur les places publiques et dans les ancicnnnes églises ». Pour la rédaction des plans et Texécution des travaux, on s'assura le concours de deux constructeurs : un architecte réquisitionné à

« puisque, d*un côté, la construclion d*une salle dans le goût moderne lui assure «i à perpétuilé rétablissement d*un spectacle dont la fréquentation ne peut que « contribuer à instruire les citoyens, à leur donner le goût des Beaux-Ârts et à f adoucir les mœurs et, enfln, à leur inspirer l'amour des institutions repu- « blicaines et que, de l'autre, cet établissement procurera un jour à la Coni- « munc une augmentation de revenu d'autant plus considérable qu'elle ne « retireroit rien d'un local rendu désormais très utile ».

Le bail Ktoquemann fut i*ompu en 1807, le preneur n'ayant pas tenu ses engagements au sujet de l'entretien de l'immeuble. Une partie de l'ancienne cbapelle — le chœur — retourna au culte et devint la chapelle du collège fondé en novembre 1807 ; les prêtres professeurs l'abbé Moussy, l'ablié Sanzéa y officièrent.

En .septembre 1809, un théâtre fut entrepris rue de la Comédie (n» 11). Construit par des actionnaire^^, il devint la propriété d'un M. Réocreux. La première représentation y fut donnée le 4 mars 1810.

(1) Voir plus haut, page 301.

(2) Les documents .sont dos Archives de la Loiret L. suppl. 167 et 192.

Lyon, nommé Gay, qui vint à Saint-Etienne le i5 nivôse (4 janvier) et un ingénieur des ponts et chaussées nommé Busson (i).

Le projet sur ia Grand — d'une impiété voulue — était d'une absurdité apparente. La vieille église avait son sous-sol empli de sépultures et le cimetière qui l'entourait, trop petit, très encombré, était un danger public. C'est au milieu de tous ces cercueils qu'on eut l'idée de faire allumer — à grands frais — de très nombreuses forges.

Il y eut d'abord, du 15 au 29 nivôse (4-18 janvier) des travaux en régie. Commencés avec une hâte fébrile dans la nuit du 15, continués de jour et de nuit, avec des équipes nombreuses (jusqu'à trente maçons ou manœuvres), ces travaux furent cependant interrompus le 29. On dut même démolir ce qui avait été déjà édifié^ fort mal.

Le 17 pluviôse (5 février), le District mandate à Gilbert Redon, entrepreneur 890 liv. 8 sols pour des journées employées <sc soit à construire des forges dans la cy-devant grande Eglise..., soit à démolir ces mêmes forges, le tout par l'autorité des commissaires Dorfeuille et Millet ». Le District acquitte, bien que ces journées aient été a mal employées ».

Les travaux furent repris sur de nouveaux plans.

Le 5 pluviôse (24 janvier), on recourut à l'adjudication et, pour 8.553 liv., l'entrepreneur Gilbert Redon fut chargé d'achever la construction de seize forges dont cinq étaient déjà commencées.

Le plan mérite d'être exposé. Dans chacune des huit arcatures ouvertes dans la grande nef sur les bas côtés, on élevait un mur de huit piedsde large (2"60), montéjusqu'à l'arc d'ogive qu'il étayail(2); sur l'un et l'autre des parements de ce mur, dans la nef et le bas côté, une forge allait être adossée. Ces murs n'emplissaient pas toute la largeur des arcatures et laissaient des passages autour des piliers auxquels ils n'étaient point appuyés; ils étaient d'une épaisseur importante (3) et exigeaient de solides fondations qu'il fallait aller chercher, dans les caveaux funéraires, à quelque profondeur. Les forges aussi exigeaient de solides fondations : le foyer était fait d'une dalle de huit pieds portée, à ses extrémités, par deux petits murs entre lesquels le <( hachât » de la trempe;

(1) (iay devait être payé 350 liv. par trinieslie.

(2) I^ longueur du mur était exaclement : 8 pieds 6 pouces (2"80) de la roiidatioii au niveau du sol de Tégiise ; 8 pieds (2">t)0) au-dessus de ce sol jusqu'à dix pieds de haut et 7 pieds 9 pouces (2'"iO) jusqu'au sommet.

(3) 2i pouces (0'"6<>) dans les Tondatiou et 18 pouces (0«»50) sur toute la hauteur.

ces deux murs continués au-dessus de la dalle portaient la hotte aboutissant à un long tuyau de cheminée de 45 pieds, jusqu'au dessus de la toiture. L'installation des soufflets exigeait, parait-il, que, jusqu'à certaine hauteur, les piliers fussent ravalés à l'alignement des murs et, pour cette opération, qui pouvait compromettre la solidité de Tédifice, on avait prescrit une exécution prudente. C'est un détail assez choquant que les devis et cahiers des charges de l'adjudication prévoient l'emploi des quatre bénitiers de Téglise et les qualiflent <r bénitiers ou auges... bénitiers ou bachats )».

Les travaux furent bien vite repris, et très mal. Le 15 pluviôse (3 février), la Commune mit en vente les boiseries du chœur et le retable œuvres de Claude Désiré ornées des anges de Lamoureux : beau travail du commencement du siècle dont la paroisse était justement fière. Personne ne voulut acquérir et on dut payer six journées au maître menuisier Combris pour enlever et <c ranger dans la sacristie ». Sur la façon dont les travaux furent menés, un arrêté du District et une lettre de l'ingénieur Busson renseignent.

Voici l'arrêté : il est daté du 26 ventôse (16 mars) :

Sur le rapport qui lui a été fait par les citoyens Chorel la Plagny, Paret, Clair et Granjoiif membres de rAdministration qui se sont transportés dans la ci-devant église de Saint-Etienne, située à Comraune-d'Armes, assistés du citoyen Busson, ingénieur des ponts et chaussées ;

Considérant qu'il est on ne peut plus urgent de mettre en activité les forges que l'on construit en ladite église afin d'occuper les ouvriers oisifs venus de Commune- Affranchie et autres communes environnantes ;

Ouï l'agent national,

Le Conseil d'administration arrête que le citoyen Gilbert Redon adjudicataire desdites forges est chargé de tailler les deux faces de huit des piles de ladite église sur une hauteur de sept pieds, de manière qu'en appliquant une règle sur deux des perches d'un pilier, il reste un espace de douze lignes entre la règle et la face du pilier qui aura été taillé.

Il sera alloué audit Gilbert Redon la somme de soixante livres pour tailler les deux faces de chaque pilier, ce qui fei*a pour les huit, quatre cent quatre-vingt livres. Ladite opération sera faite aux piliers qui seront indiqués par l'ingénieur à petits coups de marteau, et non à grands coups, afin que la voûte de l'église ne soit point ébranlée. Si, dans le courant de l'exécution dudit ouvrage, on s'apercevoit qu'il ne se soumit pas à celte dernière clause, l'Administration se réserve le droit de le faire achever par tels ouvriers qu'il lui plaira et aux frais dudil Redon.

L'Administration se réserve en outre le droit de faire les changements, en plus ou en moins, qu'elle jugera convenables : aux charges néanmoins de payer également le plus ou moins selon ledit ouvrage.

La lettre de l'ingénieur Busson est du lendemain.

27 ventôse (17 mars 9i).

Vous aviez chargé le citoyen Redon de tailler les piliers de la cy-devant église de Commune-d'Armes afin qu'on pût placer plus facilement les soufflets;

vous exigiez que le citoyen Gilbert feroit ladite opération à petits coups de marteau et non à grands coups afin de ne point porter atteinte à la voûte.

Je suis allé ce matin à Téglise pour voir tailler les piliers : j'ai jugé à l'ouvrage qu'on avoil déjà fait et aux outils qu'on avoit employés qu'on ne vouloit rien moins que faire tomber la voûte. J'ai trouvé sur les lieux les cit. Thomas et Alary, membres de la commission des ateliers qui m'ont dit qu'ils avoient été témoins de la manière avec laquelle on rapoit les piliers. En conséquence, j'ai défendu au cit. Redon de continuer son opération et je vous invite fort à annuler le marché fait avec Redon.

La lettre de Busson porte au bas cette mentioa : (l Article décidé le 27 ventôse par le citoyen Chorel » (1). Ce Redon était le plus ignorant et le plus rapace des goujats : un de ses comptes, pour des travaux imprévus faits à la Grand, en germinal, est réduit, par l'ingénieur des ponts Fricault, de 1.356 à 632 liv.

De ce que je viens d'exposer on pourrait conclure que Busson, l'ingénieur des ponts et chaussées a été l'auteur du projet. Il ne fut, en réalité, qu'un conseiller. Je vois que le 2 prairial (21 mai), le District mandate à Léglise « architecte » 300 liv. à compte sur 600 liv. promises par le représentant Girard « pour le projet » et la surveillance des travaux des forges à la Grand.

A des mutilations aussi douloureuses, il faut ajouter la plus douloureuse de toutes : celle du grand portail. Le 24 pluviôse (12 février), le District mit en adjudication la démolition des portes antiques et leur remplacement par des portes d'atelier. Il faut citer l'article 1" du cahier des charges :

L^adjudicataire sera tenu de démolir le mur en pierre de taille qui est au« dessus de la porte de la cy-devant église de Saint-Etienne ; il démolira également la plate-bande et le pilastre contre lequel vont battre les deux portes de l'église. La plate-bande sera démolie avec soin et de manière à ne causer aucun dommage à l'arc d'ogive.

On voit la disposition habituelle : le pied-droit, le linteau, le tympan « mur en pierre de taille ^. Mais qui nous dira quelle décoration portaient ces pierres abandonnées pour le prix de la démolition? On voit trop bien aussi, hélas! par quoi était remplacée l'œuvre d'art : deux portes en sapin faites de planches bouvetées, encadrées de lourdes solives en chêne; dans l'arc d'ogive, à la place du tympan, un barreaudage en fer fait de dix-huit barres verticales et quatre horizontales.

La réception officielle de ces travaux fut faite trois mois après, le

(i) Chorel de la Plagny, membre du District.

20 floréal (9 mai), par Antoine Fontvieille du District et l'ingénieur Busson. L'entreprise — sans compter les travaux en régie du début — coûtait au total 11.010 liv. avec un dépassement de 3.153 liv. (I).

Cependant, le 7 germinal (27 mars), la Commune — qui ne devait réaliser que bien des années après un projet de cimetière extraùrbain — devait reconnaître l'impossibilité d'inhumer aussi près de cette « fournaise ».

Ni le respect de la conscience religieuse, ni le respect des morts, ni le souci de l'hygiène publique n'empêchèrent la profanation. On se borna à prescrire à l'entrepreneur de ne pas mettre dans ses remblais la terre déjà sortie des fondations, mais d'employer « des terres dans lesquelles on n'ait point inhumé de cadavres et qui ne contiennent aucun principe dangereux ».

Il est difficile de dire à quel moment fut inauguré cet atelier. Ce qui est sûr, c'est que le traitement du « portier » (un citoyen Jouany) ne fut ordonné (2) qu'à partir du 1" prairial (20 mai).

Dans la tradition, le nom de Javogues est resté associé à cette transformation. Il est probable, en effet, que c'est d'une pensée du dictateur qu'elle surgit ; mais la réalisation n'en fut achevée que bien après son départ de Saint-Etienne et même après son rappel à Paris. Il n'entendit pas résonner les enclumes dans l'église et ne vit pas la trempe dans les bénitiers.

Aucun événement delà Révolution ne laissa à Saint-Etienne un plus persistant souvenir : les quelques semaines pendant lesquelles on forgea des canons de fusils à la Grand ont marqué, dans l'esprit du peuple stéphanois, l'apogée des malheurs publics.

Les ateliers ne fonctionnèrent que très peu de temps dans l'église : je devrais dire peu de jours. Le 4 messidor (22 juin) le District demandait au Département des réparations à la Grand pour en faire un ce magasin national » (3).

L'installation des autres ateliers ne présente pas ce caractère odieux.

Le couvent des Ursulines, depuis au moins un an était occupé par des ateliers ; il avait de grandes cours qui se prêtaient trop bien

(1) Adjudication 8.553 -|- en espèces 2.457 et en matériaux 696 =11.010 liv.

(2) Il était payé à la journée : 3 liv. Fin de messidor, on lui paya deux moi.s à 27 journées =: 162 liv.

(3) Archives de la Loire, L. 274.

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à des extensions pour qu'elles aient été oubliées. Le 21 pluviôse (9 février), le District arrêtait, pour des constructions importantes dans ces cours, les devis préparés par Parchitecte Léglise : il s'agissait d'un (n magasin » de 103 pieds de long, au midi, appuyé sur le mur de la clôture et d'un bâtiment destiné h des forges, appuyé aussi sur le mur de clôture, à l'ouest, le long de la rue des Gaulx'; ce dernier devait contenir quatorze boutiques à forger, de 15 pieds sur 12. Ces travaux furent adjugés à Redon le 16 ventôse (6 mars) pour 14.700 liv. ; l'adjudication avait été annoncée ce au son du tambour ». Un mois après, le 24 germinal (13 avril), la Commission des ateliers constatait que les travaux étaient déjà à moitié d'exécution ; mais le 25 prairial (13 juin), elle constate que l'installation des forges est très défectueuse et conclut à une expertise ; le 19 messidor (7 juillet), la menuiserie n'est pas posée, les forges ne sont pas c fermées :».

D'autres travaux devaient être entrepris aussi pour les ateliers d'armes dans le couvent de Sainte-Catberlne. Le 11 germinal (31 mars), la Commission des ateliers prie le District d'obtenir de l'architecte Léglise des plans et devis pour lesquels elle a fourni des indications. Il semble que ces projets ne soient pas allés plus loin et qu'on se soit borné à l'occupation de certaines parties du couvent.

Les bâtiments de Sainte-Marie étaient — je l'ai dit ailleurs — affectés aux travaux des salpêtres.

C'est pour mémoire qu'il convient de signaler les projets plus tardifs, en thermidor (juillet), pour établir des forges d'enclumes. J'en vois deux, des citoyens Thivet jeune et Pierre Reymond. Le premier demandait à s'installer dans le jardin des sœurs Saint- Charles sur les derrières de la place Roannel, le second voulait un coin du beau jardin des Minimes. Aucune décision ne m'est connue.

Les grands projets des ce Travaux révolutionnaires t> étaient sur le point d'éclore.

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