‹ Saint-Etienne et son district pendant la RevolutionChapitre 201 sur 220 · LE TRAITEMENT DU SALPETRE · texte numérisé non relu

LE TRAITEMENT DU SALPETRE

La Comynission des armes et poudres de Paris expédia en province, de ventôse à messidor, de nombreuses circulaires portant, en conformité des décrets, instructions et arrêtés pour obtenir les matières premières de la fabrication de la poudre. Instructions et arrêtés sur le traitement du salpêtre, sur l'exploitation dé cette variété de silex qui donnait la pierre à fusil, sur la réquisition des futailles hors de service pouvant être utilisées pour le transport des poudres, etc., etc.

A Saint- Etienne, le 5 prairial (24 mai), on invita tous les citoyens — les armuriers exceptés — à coopérer à la recherche du salpêtre et, pour le traitement des résidus plus ou moins nitreux, on installa dans l'ancien couvent des Visitandines (Sainte-Marie) des ateliers. Puis, on réquisitionna dans la garde nationale des équipes de travailleurs, réquisitions dont les officiers n'étaient pas exempts. Un citoyen Cherpy fut « agent national » pour ces travaux (1).

Il sortit de là de grosses quantités de salpêtre — la plus grosse part de la production du district — 1.000 livres par décade, ou environ (2). A production égale dans la République on eût obtenu plus d'un demi million de kilogramme de poudre par mois.

(1) District 26 prairial (Voir Archives de la Loire. L. io6). Il y avait à Lyon une c Ecole des salpêtres » avec un instructeur nommé Libour qui donnait des certificats de capacité.

(2) A Lyon, on obtenait de 9 à 10.000 liv. par décade. Dupuy l'annonce au Comité de Salut public, le 7 prairial (26 mai).

La révolution parlementaire du 9 thermidor ne causa à Saint- Etienne aucune émotion appréciable dans les papiers publics. C'est à peine si on peut trouver la trace de Tévénement dans le soin que mettent les municipaux à assurer, pendant quelques jours, leur permanence et leur poste de nuit.

Si les Hébertistes, épargnés mais toujours menacés, furent à la Convention les plus ardents à la bataille et les plus triomphants, leurs amis au dehors et en province ne furent pas moins heureux de la victoire. Ils se sentirent délivrés d'une pénible obsession.

Dans la Loire, ceux qui, par tempérament plutôt que par spéculation d'esprit, s'étaient classés parmi les plus avancés avaient pu être effrayés : Lapalus et Duret sacrifiés, Pignon traîné devant le Tribunal révolutionnaire, Javogues humilié, c'était la violente persécution des mois d'hiver désavouée, punie. A ces coups durement ressentis, d'autres plus redoutables n'allaient-ils pas succéder ? Si Fouché avait peur, Javogues était-il plus rassuré?

Je n'ai trouvé aucun témoignagne du sentiment de Javogues sur l'événement. A n'en pas douter, il fut l'un des thermidoriens les plus excités. Il était d'ailleurs l'un des quatorze conventionnels dont la Commune robespierriste de Paris vota l'arrestation immédiate (1) le 9 thermidor. La chute de Robespierre le fit donc échapper à des poursuites et peut-être à la mort.

Il resta très attaché aux Jacobins qui allaient devenir le centre des résistances à Faction de plus en plus modérée de la nouvelle majorité conventionnelle : le 19 fructidor (5 septembre) il y était élu l'un des trente membres du Comité des présentations (2).

Un document des Archives nationales (3) nous fait connaître le sentiment de Noël Pointe ; de Nevers, où il était encore en mission, il écrivit au Comité de salut public :

(1) Sous la présidence de Lescot-Fleuriot maire et sur la réquisition de Payan agent national, la Commune ordonna l'arrestation de quatorze conventionnels : CoUot d'Herbois, Àmar, Léonard Bourdon, Dubarrou, Fréron, Tallien, Panis, Carnot, Dubois-Crancé, Vadier, Javogues, Fouché, Granet et Moyse Bayle.

(2) Voir Aulard. Procès-verbaux d£$ Jacobins,

(3) AFnMl.

LE NEUF THËHMIDOH 1i9

14 thermidor (l*' août).

Il en existoit donc encore dans la Convention nationale de ces vipères qui vouloient déchirer le sein de la Patrie ! Il en existoit même parmi vous, oui ! Mais ils ne sont plus ; la masse pure les a démasqués ; ils ont subi le juste sort dû à leurs forfaits. Vous avez échappé aux poignards d'un monstre qui ne crioit à Tassassin que pour porter plus facilement ses coups. Grâce soit rendue au génie national I Les têtes coupables sont tombées sous le glaive de la loi ; la République est sauvée et le peuple se réjouit de la chute d'un traître qu'il regardoit depuis longtemps comme un nouveau tyran.

Union et fraternité. Noël Pointe.

De Lyon, Dupuy félicitait la Convention :

15 thermidor.

La République est encore une fois sauvée ; le dictateur et ses complices ont monté à Téchafaud. — Qu'ils périssent tous, les hypocrites, ambitieux à masque de probité et de vertu I . . . Vive la journée à jamais célèbre du 9 thermidor !

A Saint-Etienne Tévénement a-t-il pu être considéré comme le retour aux affaires des plus violents et causer quelque appréhension ? CoHot d'Herbois et Javogues n'étaient-ils pas les triomphateurs ? Non. Cette impression — si elle se manifesta — ne put être de longue durée. Les thermidoriens étaient, qu'ils le voulussent ou non, les protagonistes d'une politique de recul. Et, cependant, ils affirmaient bien haut leur désir de maintenir le gouvernement inexorable aux ennemis de la Révolution : J'en prends pour témoignage l'adresse de la Société populaire de Saint-Etienne à la Convention (1).

Cette adresse, signée du président Catelan jeune, du vice-président Montagne et des sociétaires Benoît, Barouiiler, Dervieux, — n'est guère qu'une amplification sur un thème laudatif. Mais quelques paragraphes témoignent sous les affirmations de la nécessité du gouvernement de la Terreur un véritable désir d'apaisement. On les soulignera :

17 thermidor (4 août). Représentants du peuple,

Le voile est déchiré^ le masque de l'hypocrisie est tombé, le monstre de la tyrannie a paru dans toute sa laideur et sa cruauté ; la vengeance nationale l'a frappé et le trône de la Liberté est cimenté du sang de ses ennemis.

Le cri de victoire poussé du sein de la Convention est parvenu jusqu'à nous avec son éclat ; nos montagnes sauvages l'ont multiplié par leurs échos ; le marteau du forgeron s'est trouvé un instant suspendu pour jouir de l'agréable nouvelle : mais bientôt il retombe avec plus d'ardeur pour fabriquer la foudre de la Libellé.

(4) De l'imp. de Boyer. In*8», 7 pp.

Les habitants de Gommune-d'Armes ont connu le danger qu'a couru la chose publique et les fidèles représentants du peuple ; ils ont frémi de crainte et de fureur ; ils n'ont pu partager les périls d'une si glorieuse journée, leurs bras nerveux habitués à manier le fer ardent vous auroient aidé à terrasser les ennemis de la Patrie . . .

De toutes les bases d'un gouvernement libre, il ne nous restoit plus hélas ! que l'espoir de les récupérer ; votre courage les a rétablies. . .

Opprimés par le despotisme d'un nouveau triumvirat vous aviez abandonné les principes éternels sur lesquels repose le gouvernement républicain ; vous n'étiez plus la Convention et bientôt le peuple n'eût plus été qu'un vil troupeau d'esclaves ; rétablissez tous les principes méconnus, insultés ou travestis.

Rétablissez surtout parmi vous la liberté la plus absolue des opinions.

Craignez qu'une trop longue habitude du pouvoir ne donne à vos Comités le désir d'imiter les tyrans qui ne sont plus.

Observez de près les hommes qui, par leurs liaisons et leurs habitudes doivent être justement soupçonnés d'avoir partagé les forfaits des traîtres qu'ils flattoient avec tant d'engouement et de bassesse.

Epurez rigoureusement les créatures vendues au triumvirat : ne craignez rien : la Liberté étoit sur les frontières quand le despotisme habitoit au milieu de vous. Maintenez dans toute sa vigueur le gouvernement révolutionnaire, l'effroi de nos ennemis extérieurs et intérieurs et avec lui, la victoire en permanence.

Remuez, sans crainte, les cendres des hommes que le glaive de la loi a frappés : recherchez attentivement s'il n'en est pas d'immolés à la froide vengeance du Néron de la France ; ne craignez pas de rendre à leur mémoire la gloire que la postérité leur prépare (1).

Que la mort frappe impitoyablement tous les ennemis du peuple et de sa liberté ; qu'une salutaire terreur enchaîne la malveillance et l'aristocratie ; que la vertu, la probité, la liberté épouvante le crime. . . Que l'ennemi du peuple ne puisse trouver aucun homme de bien pour le défendre devant la justice nationale ; mais que le bon citoyen, que le patriote intègre puisse, s'il le faut, être défendu par tous ses semblables : nous sommes loin de demander l'indulgence, mais nous vous demandons d'ouvrir à l'innocent opprimé toutes les portes du temple de la justice.

Représentants du peuple, répandez l'instruction ; rendez-nous capables d'exercer nos droits et de remplir nos devoirs ; mettez-nous à l'abri de l'erreur causée par l'ignorance : bientôt la superstition qu'agite encore quelques âmes timorées, les préjugés qui arrêtent la marche triomphante de l'esprit public, disparoîtront sans retour.

Eq résumé, c'est ceci : liberté de la tribune ; maintien du gou* vernement révolutionnaire; aucune indulgence pour la contre- Révolution; mais protection au bon citoyen, au patriote intègre... Dans la pratique, tout le monde allait réclamer cette protection qui devait ouvrir la porte à la réaction sanglante.

(1) 11 est difficile d'apprécier à distance si ce paragi'aphe vise les hébertistes ou les dantonistes : ces derniers plutôt.

LE NEUF THEHMIDOR 751

Après le 9 thermidor, rien de semblable au sentiment de délivrance qui se manisfesta, en pluviôse, après le rappel de Javogues. Ce n'est que quelques semaines plus tard que les conséquences de la révolution du 9 thermidor apparurent.

Peu après, toutes choses expliquées, les approbations furent unanimes : les sans-culottes, les modérés et les réactionnaires applaudirent ensemble à la chute des <9c tyrans 7>. Les administrateurs envoyèrent des approbations, des félicitations dont Técho fut long à s'éteindre. Le District de Saint-Etienne, dans une adresse aux représentants de la Nation, disait le 29 vendémiaire (20 oct.) :

Les mesures sages et rigoureuses que vous avez prises, l'adresse que vous venez de voter au peuple françois vont faire disparaître les continuateurs et les héritiers des crimes de Robespierre qui s'agitent en tous sens pour détruire la Liberté.

Mais, cependant, des troubles assez graves se manifestèrent vers la fin de thermidor et le commencement de fructidor. De quel caractère? On ne voit bien que les inquiétudes des administrations. Telles, que les représentants à Lyon durent intervenir. Le 7 fructidor (24 août), le District enregistre la proclamation suivante :

Aux citoyens de Conimune-d* Amies !

Les représentants. . .

Instruits que la tranquillité est troublée dans votre commune, que des perturbateurs du repos public cherchent à fomenter une rébellion soit en manifestant leurs opinions perverses au sein de la Société populaire qu'ils oppriment, soit en insultant les magistrats du peuple dans leurs fonctions, en entravant par des menées sourdes ou par des vociférations ridicules les fonctionnaires publics et la fabrication des armes, en s^opposant enfin aux mesures salutaires prises par les représentants du peuple ;

Invitent les bons citoyens à se rallier et à se réunir avec les autorités constituées pour déjouer les manœuvres perfides des intrigants qui, sous le masque trompeur du patriotisme exclusif auquel ils prétendent, abusent de la confiance qu'ils ont usurpée sur une portion du peuple entraîné par Thypocrisie;

Enjoignent aux autorités constituées de maintenir la tranquillité publique et à r Agent national du District de faire arrêter ceux qui s'opposeroient à Texécution des mesures prises par les représentants du peuple et qui en troubleroient l'harmonie nécessaire dans la fabrication des armes, soit directement, soit indirectement, en rendant compte de tout aux représentants du peuple qui déploieront la puissance nationale pour rétablir le calme dans Gommune-d' Armes en faisant punir les coupables.

A Commune-Affranchie, le 4 fructidor de la 2* année républicaine.

Laporte. — Reverghon.

Il semble que ce soit surtout contre le régime de fabrication des armes que Témotion ait été grande. Cependant que sont ces a opi-

753 riN POLITIQUE d' ANTOINE DESVERNEYS

nions perverses i», ces insultes aux € magistrats du peuple », ces manifestations des <k intrigants -» qui < prétendent » au < patriotisme exclusif? »

FIN POLITIQUE D'aNTOINE DESVERNEYS

Il faut bien raconter ici la fin politique de l'ancien maire Antoine Desverneys. Piteuse, s'il en fut.

En quittant l'administration départementale, il avait été fait juge de paix à Saint-Etienne, dans la section de l'Est qui comprenait toute la commune d'Outre-Furan. Il possédait à l'extrémité de cette commune, sur les confins, vers la Tour-en-Jarez, au lieu dit la Chèvre, au-dessus de la Bâtie, un domaine où il habitait souvent. Là, contre les lois, les arrêtés et les réquisitions, Antoine Desverneys conservait avec soin bonnes et substantielles provisions, de quoi supporter la famine des autres.

Ce bourgeois révolutionnaire se conduisait comme le plus égoïste aristocrate. De caractère difficile, par mauvaise humeur et peut-être par instinct de haine, il passa dans les partis avancés où il pouvait être le premier; en homme entendu aux affaires, il ne manqua pas de profiter des avantages de sa réputation, de son patriotisme insoupçonné.

En thermidor, on lui saisit sa belle provision de farine : 28 quintaux, 92 livres. Le 24 (il août), le District fulmina contre lui un terrible arrêté, affiché dans le pays, trois décades de suite ! Desverneys sera dénoncé au Comité de Salut public. L'arrêté n'oublie pas la circonstance aggravante :

Considérant qu'un fonctionnaire public jouissant de la réputation d'un vrai patriote et chargé de prononcer lui-même sur de pareils délits en devient plus coupable lorsqu'il les commet lui-même et qu'il ne doit plus mériter la confiance publique.

La décision du Comité de Salut public m'est inconnue ; mais je n'aperçois plus Desverneys dans la politique locale. Ce personnage ainsi déshonoré avait soixante-quatre ans.

SECONDE ARREStATlON DE PlOr^ON 753

Page 1