LIBERTÉ. — ÉGALITÉ
Ordonnance de la fête civique qui a été célébrée à Commune d'Armes le i««" décadi du mois de nivôse :
A sept heures du matin, une salve d'artillerie a annoncé la fête et, à ce signal, les drapeaux et les guidons de la Garde nationale ont été déployés par les embrasures des fenêtres.
(l) Il appartient à M. Testenoire-Lafayette qui a bien voulu me la signaler et m'en donner communication.
La générale a battu à huit heures du matin et la Garde nationale s'est formée en bataillon sur la place de la Liberté.
A l'heure de midi, les différents groupes et cortèges qui formoient le corps et Tensemble de la marche, se sont rendus sur la place de la Liberté qui avoit élé désignée pour centre de réunion.
Un détachement de Tarmée révolutionnaire, formé en colonnes, a ouvert la marche ; il étoit suivi d'un corps de musiciens.
Suivoit un groupe d'hommes en bonnet rouge, armés de piques, représentant le Peuple françois armé contre la tyrannie des rois et pour la liberté des peuples ; ils portoient une bannière avec cette inscription d'un côté : Vive la Bépublique! et cette autre au revers : Nous la défendrons,
Venoit ensuite un groupe de citoyennes portant des palmes à la main et marchant sous une bannière avec cette double inscription : Vive la République ! — Nous vous aidevofis.
Un chœur d'enfants suivoit chantant des hymnes patriotiques.
Un second détachement de l'armée révolutionnaire avec deux pièces de canon précédoit le tombereau, traîné par deux ânes qui portoit les rois coalisés et M. Pitt, chargés de chaînes. On voyoit à la suite du tombereau un mannequin repi'ésentant la ville de Toulon, costumé avec l'indécence et l'impudeur des filles perdues. Elle portait cette inscription sur la tête : J'étois jadis française^ je ni'appelois Toulon ; celle-ci sflr la poitrine : J'ai trahi ma Patrie; et cette autre sur le ventre : Je suis la putain des rois (1).
Suivoit un char auquel on avoit attelé un bœuf et un cheval ; les portières et les jalousies de la voiture étoient ouvertes et laissoient voir sur le siège un homme pauvre, au maintien timide et couvert de haillons, assis à côté d'un homme superbement vêtu qui, en le serrant dansées bras, en le pressant contre sa poitrine, prèsentoit le spectacle touchant de l'Egalité sociale. Sur le devant du char étoit gravé en gros caractères le mot l'égalité et chaque animal formant l'attelage, portoit la même inscription sur le front.
On voyoit ensuite un groupe nombreux d'esclaves, représentant les peuples dont les rois alloient à l'èchafaud ; ils étoient chargés de chaînes et divisés en autant de groupes particuliers qu'il y avoit de tyrans dans le tombereau.
Marchoit après, un groupe formé par deux jeunes filles vêtues de blanc, dont l'une représentoit la Kaison et l'autre la Nature et par un jeune homme d'une complexion vigoureuse et dont l'attitude respiroit la majesté. 11 poi*toit d'une main une pique à laquelle on avoit attaché cet écrileau : Contre les rois et de l'autre un rameau d'olivier avec celte inscription : Pour les peuples. Ce jeune homme dans la force de l'âge figuroit le Peuple françois, sortant vigoureux et régénéré du berceau de la Hêpublique. Il marchoit entre les deux jeunes filles qui le regardoient d'un œil de complaisance et paraissoient observer tous ses mouvements.
Venoit immédiatement et à quelque distance, un cortège composé de Sansculottes, en costume de travail, des laboureurs portant les inslrinnents de l'agriculture sur leurs épaules, des vieillards dont les jeunes gens soutenoient la marche chancelante et qu'un chœur d'enfants accompagnoit de chants consolateurs. Ce groupe marchoit sous une bannière portant cette inscription : Le dernier jour du règtie des rois doit être le premier jour du bonheur du monde.
(1) Cette figuration de Toulon prostituée a été aussi l'ornement d'une fête .semblable à Saint-Chamond ailleurs aussi probablement.
Venoient après, les autorités constituées marchant ensemble et confondues avec les représentants du peuple Jnvogues et Girard, les Commissaires nationaux Dorfeuille et Millet et les membres de la Société populaire ; ces deniiers portoient une bannière sur laquelle étoit inscrits ces mots : Let rois sani tnûrt, Us tombent.
Un détachement de la Garde nationale femioit la marche.
Le corlège ainsi composé, après avoir parcouru les places et rues de la Commime, s'est rendu sur la place de la Liberté d*où il éloit parti et où étoit dressé l'échafaud préparé pour les tyrans, la Garde nationale a formé sur une double ligne, un quarré qui a re(;u dans son enceinte, et en face de Téchafaud des rois, les dirrérenls groupes de la fête. Un autel de gazon éloit élevé au pied de Tarbre de la Liberté ; les esclaves qui, pendant la marche du cortège, avoient figuré les peuples enchaînés par les rois dont le sac falal étoit prêt à recevoir les tètes, se sont rangés en cercle aulour de eel autel et en suivant la direction des groupes ; à mesure que la tête d'un tyran tomboit sous le tranchant de la guillotine, la Liberté d'un coup de hache brisoit les chaînes d'un groupe, dont les individus, après s'être inclinés au pied de l'autel dédié à la Liberté alloient se mêler aux groupes de la fête avec les acclamations de la joie et les élans de la sensibilité. Cette cérémonie a été répétée pour chaque groupe et à chaque exécution d'un tyran.
Un bûcher a reçu leurs restes infâmes, après quêteurs têtes onl été montrées au Peuple.
• L'exécution terminée, les dilTérents groupes de la fêle ont repris leurs places respectives, excepté celui des esclaves qui est resté partiellement confondu avec ceux dans lesquels il s'étoit incorporé. Dans cet ordre de marche, on s'est rendu au temple de la Raison, où avoit été préparé un festin civique et les Officiers municipaux se sont divisés de manière à pouvoir servir tout le Peuph;.
.l'oubliois de vous dire qu'au milieu de ce triomphe de la Justice nationale, ou plutôt de la Justice éternelle sur les monstres couronnés, les tyrans de l'espèce humaine, la raison a eu le sien. l'n prêtre vêtu de sa robe d'ignominie s'èloit avancé au milieu des différents groupes et a fait l'aveu public et solennel de ses jongleries sacrées. Je fus trompé, dit-il, et je vous trompai ; à présent rendu à la Vérité, à la Nature, à la Liberté, je ne veux plus être que citoyen, lui payer toute ma dette entière et verser, .s'il le faut, mon sang pour elle. A l'instant, il jette loin de lui sa soutane, la foule aux pieds avec l'indignation de l'homme libre et se prosterne devant la majesté du Peuple ; en accusant ses erreurs, il demande grâce. Girard, citoyen de Narbonne, dépulé de l'Aude, le relève et en l'embrassant lui a dit : Au nont du Peuple françoi», au noni de la Liberté républicaine, je te reconnois citoyen.
A Armes-Commune, de rimprimerie de Boyer. L'an IL (In-4». Six pages).
Une lettre de Dorfeuille publiée par Balleydier (1) dit que les mannequins guillotinés étaient les rois d'Angleterre, d*Espagne, de Piémont, de Prusse, de Bohême (l'Empereur), le Pape, Pitt e: et sa femme, s'il en a une..., et tous les chefs de la canaille antipopulaire ». Balleydier ajoute des enjolivures un peu scabreuses probablement inventées par les littérateurs royalistes de Tan III :
(1) Histoire du peuple de Lyon. T. II, p. 337.
le Grand-Turc et sa sultane favorite accompagnés d'une demidouzaine d'eunuques représentés « d'une manière indécente ». Il donne aussi le texte d'une chanson, sur l'air de la Carmagnole qui aurait illustré la fête; mais, visiblement, cette chanson n'est pas du cru : elle n'a pas la plus petite allusion locale, elle est trop littéraire et elle célèbre ^ la gamelle », inconnue à Saint-Etienne, avec trop de verve et d'érudition pour qu'elle soit l'œuvre d'un Sansculotte stéphanois (1). Elle est certainement de Dorfeuille lui-même. Toute la fête d'ailleurs me parait de Dorfeuille. Je la vois résumée en trois couplets de ch.anson qu'il publia à Bourg dans le Père Duchesne le cadet en même temps que la chanson sur la e: gamelle ». Peut-être ces trois couplets les a-t-il versifiés à Saint-Etienne pour la fêle du 10 nivôse. Les voici :
François, la guillotine est prêle Anéantissons les méchants El pour bien commencer la fête Guillotinons tous les tyrans.
A ton tour, Monsieur d'Angleterre, A loi François, à toi Guillot, A toi Marmotte, à toi Chariot Et finissons par le Saint-Père.
Oublierons-nous la ville infâme Qui livra son -port aux Ânglois Condamnons, livrons à la flamme Cette horrible catin des rois.
Au diable rois, putains et prêtres î A bas, à bas tous les brigands !
Amour aux bons, haijio aux méchants Ll réchafaud pour tous les traîtres !
Muscadins, au temps où nous sommes Le réveil du pauvre a sonné ; Soyons sensibles, soyons hommes Sans quoi Ton ebt guillotiné.
Riche, le pauvre est respectable C'est un bon frère abandonné Quand ce frère n'a pas dîné Comment peux-tu te mettre à table ?
Aux armes, citoyens, (etc.)
Une autre lettre de Dorfeuille publiée aussi par Balleydier (2)
(1) Le livre de Balleydier est assez répandu pour que je ne donne pas ce texte qui n'a pas d'intérêt local.
(2) HUt» du peuple de Lyon. T. H, p. 323.
346 LA FftTE DU 40 NIVÔSE (30 DÉCEMBRE)
raconte une cérémonie patriotique à Saint-Etienne qui n'est, certainement pas la même. La première lettre semble écrite sur le programme qu'on vient de lire ; la seconde fournit d'autres indications : on brûla, sur la place, « de vieux saints vermoulus, de vieux parchemins féodaux »; un prêtre représentait le Fanatisme; il avait un masque hideux derrière la tête; il portait aussi son écriteau : Je suit l'ennemi du genre Jiumain; il avait des oreilles d'âne, de longues grifTes ; il était chargé de chaînes, des enfants le huaient et lui jetaient au nez des feuillets « de livres latins y> ; il essayait quelquefois d'insulter 2a /Maison qui le faisait reculer frémissant en lui présentant la « Table des Droits de Thomme )». Dorfeuille vante surtout le banquet : chacun avait apporté « sa portion » : vin, pain, « bonne chère », tout était commun ; on était « plus de cinq mille » ; aucune table afTectée à tel ou tel, on était « confondu » ; Ics municipaux servaient les enfants des hospices ; on a chanté, dansé, formé « des ronds » ; on s'est embrassé et ce la chasteté et la pudeur n'ont re(;n aucune insulte. C'est que le peuple était là dans toute sa pureté originelle ; c'était la Nature, c'était la Vertu ! » etc. Il est bon de i appeler que ces hâbleries émanent d'un ex-comédien, littérateur.
Il ne rapporte pas tout, d ailleurs. Il ne dit pas que le canon tiré sur la place de la Liberté, de grand matin, fit dégringoler toutes les vitres des fenêtres fermées (30 décembre). Il ne dit pas que cet événement mit beaucoup de modération à renlliousiasme de la Commune obligée, le lendemain, de délibérer le paiement des verres cassés.
Il ne rapporte pas non plus l'accident survenu à l'un des gardes nationaux transformés en ai*tilleurs : grave accident qui amena la mort d'un pauvre garçon de 29 ans, fondeur en cuivre, nommé Marc Jacod (1;.
(!) Claude Pupil qui a des prétt-ntions à être artilleur, explique :
« Pour auonncer la fête à la pointe du jour, Marr Jacod chargeait une pièce « de canon qui avait tiré plusieurs coups ; n'ayant pas assez pas.sé le lavoir, il « mit la gargousse de poudre ; elle prit feu. .. le coup partit, emportant l'êcou- « Villon et le bras droil de l'homme qui mourut deux jours après ».
Le lendemain, les canoniers présentèrent des excuses â Javogues par la lettre suivante :
11 nivôse (-31 décembre).
« Ciloyen représentant,
« L'événement fâcheux qui est arrivé hier dans la personne du citoyen .laquot, « en nous enlevant un de nos meilleurs canoniers et un excellent patriote, t prive en même temps une mère de son plus ferme appui ; cet accident étant « la suite funeste de l'inexpérience de divers sujets dans la manœuvre du
D'autres souvenirs sont rapportés par l'ouvrier Morel, mêlés et associés avec les souvenirs d'autres fêtes décadaires : une bannière représentant Hercule et VHydrey très probablement celle qui fut peinte par l'ex-bénédictin Pierre-André Sauzéa (1) ; des vieillards menés en voiture ; « Griotier, le fou, orné et habillé en noble. . . faisant le désolé ».
Ce qu'aucun renseignement n'indique, c'est la physionomie — impayable sans doute — des figurants venus des quartiers patriotes, Chavanel, rue des Moines, THeurton, Roanne!, Panassa, Polignais, les Gaulx. A noter que le savon manquait et coûtait trente-quatre sous la livre.
Toutes ces stupidités et toutes ces blagues, ces allégories à coups d'écriteaux, ces viragos des palmes à la main, ces gamins qui ont pour des vieux « des chants consolateurs », ce gaillard vigoureux entre deux filles à l'œil complaisant, tout ce carnaval où les représentants du peuple et les administrateurs paraissaient être les imprésarios d'une troupe de pitres et d'avaleurs de sabre, toute celte folie contrastait étrangement avec la tristesse publique.
Est-ce bien la guillotine qui décapita les mannequins? Aucun doute. On la fit amener de Feurs où elle accomplissait son œuvre
« canon, nous engage à te prier, Citoyen représentant, de nous faire délivrer « toutes les armes et agrès nécessaires à la manœuvre pour que nous puis- « sions, de suite, faire exercer les compagnies dont tu es le père, puisque c'est « toi qui les a créées. Cette création demeureroit imparfaite si la sollicitude ne « s'étendoit pas à les faire insiruire pour éviter à l'avenir de nouveaux acci- « dents et faire, des hommes qui les composent, des sujets vraiment utiles « pour la défense de la Patrie.
« MoNTMAiN capilainey — Cherry capilainey — Etienne
« Hkunon iieutenanty — Jacques Moulin lieule'
« nanlf — Coquis-Bontent ».
(1) L'auteur de la bannière donne, lui-même, dans son Histoire de Saint- Etienne des renseignements sur ce point :
« La Société populaire m'avait prié de lui faire un tableau représentant « Hercule tuant l'Hydre, me promettant sa protection pour délivrer mon frère « qui gémissait dans les prisons. L'ouvrage achevé, il me prend fantaisie de le « leur présenter... J'arrive à Sainl-Etienne, venant de Monteille, avec deux « cents hommes de la garde nationale d'Outre-Furan en très bon ordre, tam- « bour et drapeau, etc., n'ayant d'autre intention que de faire honneur au « tableau. Javogues crut qu'ils venaient pour l'égorger. Je suis député pour « aller lui offrir mon ouvrage. 11 me dit d'un air effrayé et se tenant caché c dans les belles salles de M. Neyron qu'il occupait : Tu penses bien aller « délivrer ton frire 'f Sors-moi de là. Je pris sur moi d'oi-donner de transporter « ce tableau à la Société populaire ».
tragique pour la taire servir de hache«pai]le(l). Dressé sur l'ancien Pré de la Foire, l'inslrument de supplice fît grande impression et comme épouvante. Dans les prisons emplies, par les fenêtres à barreaux de fer, les détenus appelaient au secours, si l'on en croit Morel, et suppliaient les passants de venir les délivrer.
Aucun moment plus noir. L'anxiété est au comble. Ces détenus sont-ils. voués à la mort? Verra-t-pn, comme à Lyon, quelque affreux massacre en bloc ? Et on arrête, maintenant, non plus seulement les complices des rebelles, mais les bourgeois qui ne payent pas assez vite la taxe révolutionnaire ! Tous les jours quelque sursaut. Le 7 nivôse (27 décembre), on révolutionne la ville toute une nuit en perquisitionnant, à main armée, chez tous les fabricants et marchands d'armes. On est à la veille de la famine. Quelle situation plus douloureuse? Il faut remonter jusqu'aux épouvantes de la peste. C'est le moment que choisirent Javogues et ses amis pour présenter leur nouveau culte. On devine le succès de ces imbécilités. L'indignation fut telle que, peu de jours après, des patriotes en portaient l'expression au Comité de Salut public.
Quelque chose de particulièrement indécent fut la pensée d'aller fouiller le vestiaire de Praire-Royet pour y prendre les vêtements des mannequins de la fête. Comment en douter ? Je copie au registre du District :
7 nivôse (il déc).
Vu l'ordre à nous donne par les Commissaires nationaux Dorfeuille et Millet, de fournir des vêtements propres à habiller les mannequins destinés à la fête.
(I) Le registre du Département, à la date du 7 pluviôse (26 janvier) contient le règlement des honoraires de l'exécuteur Farous, « le vengeur des peuples », et de ses aides. Il y est dit expressément :
... « Tant pour les frais de son voyage à Conmiune-d'Armes, le 9 ftivôse « dernier, montant à trente-six livres... que pour frais, par lui faits du trans- « port de la guillotine à ladite Commune-d' Armes en conséquence de la réqui- * sition faite audit Farous le 8 dudit mois de nivôse par les membres de la « Commission révolutionnaire séant à Feurs, ladite réquisition signée Bardel, « Tailhand, Chaut, Archimbaud et Vital Avanlurier ».
Au sujet de cette lugubre facétie, les ennemis de Javogues et des metteurs en scène leur ont prêté les sentiments les plus noirs et les plus machiavélique. Le poème Le Neuf Thermidor s'exprime ainsi :
E liront charreïe de Feus la guilloutina,
Vai lou Pra de la Fevri é lafiront planta.
Par anima lou peuplou et faire revourta
PJt par accoutuma au meurtrou la canailli,
K lai, firont jugie à mort de reys de pailli.
E creyant qu'aussitôt é Taillant demanda
La mort dos présouniers ; mai é souffleront pas.
Le Directoire, ouï TÀgent national,
Arrête que le citoyen Paret, administraienr, est préposé par le Directoire pour aller dans les maisons de Praire-Royel et de Neyron cadet distraire les habits convenables, à la charge par lui de constater le tout par procès-verbal et de réapposer les scellés après l'opération.
Est-ce au District qu'il faut attribuer celte profanation des dépouilles du nrjort? Que ces hommes aient pu avoir l'idée de fabriquer, avec des reliques familiales, une contrefaçon grotesque de l'ennemi vaincu et tué, j'en suis plus choqué que je ne saurais dire.
Quel fut le prêtre qui, de son apostasie, fit un spectacle public et qui consentit à faire de sa soutane la casaque de Guignol ? Il semble que l'accusation puisse directement tomber sur l'abbé François Julliard, curé de Montagny, près Givors, fils d'un Roland Julliard et d'une Jeanne Cizeron. Cette accusation porte sur trois faits : !• Incarcéré le ti7 frimaire (17 déc), il fut élargi, purement et simplement, le 7 nivôse (27 déc), trois jours avant la fête ; 2<> Morel le désigne comme Tun des trois prêtres qui auraient joué ces rôles d'apostat aux fêtes héberlistes ; 3° l'abbé Julliard s'est marié le 10 ventôse (28 février), dans le temple de la Raison, à Claudine Vernadet, et son mariage a été la grande attraction de la fête décadaire de ce jour, attraction annoncée au public par une proclamalion municipale. La troisième de ces raisons constitue seule une grave présomption. L'abbé a pu être élargi pour un motif plausible et que, dans tous les cas, nous ignorons: une pièce des Archives de la Loire témoigne qu'il réclamait son élargissement à titre de patriote et qu'il prétendait s'être battu contre les Lyonnais « en habits de grenadiers »* L'abbé Julliard, cité par Morel entre l'abbé Peurière et l'abbé Baudin (I), peut bénéficier du caractère certainement calomnieux de l'accusation portée contre ses deux collègues. Morel, qui écrivit sur des souvenirs, a trouvé dans sa mémoire des noms de prêtres patriotes qu'il a, sans autre raison et gratuitement, associés à un acte déshonorant.
Un peu partout, à Montbrison, à Feurs, etc., la fête fut célébrée avec des programmes très difl'érenls :
A Feurs on exécuta, sur les bords de la Loire, on ne sait quel simulacre de combat devant figurer la prise de Toulon ; après quelque canonnade, le commandant expédia dans la ville un « courrier » criant victoire. Les Autorités qui attendaient le messager se
(1) Voir plus haut page 185.
formèrent en cortège et, entourées de gardes nationaux, se rendirent place de la Liberté où elles reçurent les vainqueurs. Le clou de la fête fut, à n'en pas douter, la belle fille, sans doute drapée à Tantique, qui remplit le beau rôle de la Victoire aptère et donna le laurier au chef des combattants en lui tenant ce lapidaire discours : Peuple français^ reçois cette palme ; elle est le prix de ta valeur ! tant que tu combattras pour ta libertéy je suix^rai tes pas. Le programme signale aussi des discours, des salves, des acclamations et, le soir, des danses autour du bûcher où flambaient les restes « des signes odieux du fanatisme et de la superstition » (1).
A Bourg-Ârgcntal, on se flt prier. Ce n'est que le 29 nivôse qu'on arrêta le programme pour la fête du 30 (19 janvier). Elle consistait aussi en une procession civique et quelques facéties patriotiques sur la place de la Liberté. Le cortège dut être assez pittoresque : — Piquet de gardes nationaux ; huit hommes ; ~ «c Les vieillards des deux sexes d ; — La Société populaire ; — « Les femmes enceintes marchant sur deux rangs » ; — Piquet de gardes nationaux ; — La Commune ; — « Détachement de la Garde nationale » ; — « Les citoyennes » ; — « La première réquisition avec une flamme et un tambour ; le char de la Victoire au milieu y> ; — ce Les jeunes citoyennes » ; — Quatre gardes nationaux ; — Le Comité de surveillance; — « Le reste de la Garde nationale avec une flamme ». Le char de la Victoire au milieu des conscrits était escorté de quelque jeunesse « en robe blanche d. On exigeait sans doute que la grossesse des femmes enceintes lut assez apparente ; les plus grosses devaient former le second rang.
A Saint-Chamond, la fête fut célébrée le 20 nivôse (9 janvier). Je n'en dislingue pas Téclat ; il semble qu'il y ait eu aussi un cortège traînant le mannequin de Toulon prostituée et, naturellement, des discours.
A Saint-Pierre-de-beuf, on invita, le 19 nivôse, les communes du canton à célébrer, le lendemain, la prise de Toulon. On arrêta cette motion :
... Que la Municipalité se procure une bareille de vin pour faire l>oire tous nos dits frères (2) pour être ladite bareille mise au pied de Tarbre de la Liberté et ensuite distribuée à chacun de nos frères du canton en chantant à bouche déployée l'hymne de la République en criant : Vive la Montagne ! Vivent nos frères (Varnies ! Vivent les Sans-cttlottes et vive la Rt'puhliqxte une et indivisible !
(1) Registre du Département.
(2) Pris dans une cave séquestrée, celle du citoyen Rois, et payé au prix du Majciniuni ; on ne dut pas choisir le moins bon.