LE MARTYRE
r^^^Roi
INSTITUTION DES DIACRES
Et elefjerunt Stephanum plénum fide et Spiritu Sancto.
Ils choisirent Etienne plein de foi et de TEsprit Saint.
(Actes VI, 5.)
Protomartyr et Levita Clarus fide, c/artis vita, Clarus et miraculis.
(Ane. hymne.)
« -Enxîe J^emps-là, le nombre des disciples croissant, il s'éleva un murmure des (Juifs) Hellénistes contre les Hébreux, parce que leurs veuves étaient méprisées dans la dispensation de ce qui se donnait chaque jour. » (Actes vi, 1.) Tel fut Tineident, sans grande portée apparente, qui donna lieu à l'institution des diacres. Au fond, il y avait là un grave symptôme ; un germe de divisions fermentait dans l'Eglise naissante. On sait que les Juifs se partageaient alors en deux groupes principaux : les Juifs de Palestine et ceux qui s'étaient répandus dans le reste du monde, ou la Diaspora, Mais ce qu'on n'a pas assez remarqué, c'est que parmi ces derniers eux-mêmes, deux tendances s'étaient produites. La civilisation grecque était trop brillante pour ne pas exercer sur les Juifs une certaine fascination; elle était aussi trop opposée à leur génie et à leurs principes religieux affermis par l'épreuve, pour ne pas leur
inspirer une aversion instinctive et irréductible. La victoire des Macchabées avait semblé anéantir le parti helléniste ; mais les princes Hasmonéens eux-mêmes, le pays alTranchi et la religion sauvée, n'avaient pas tardé à se laisser gagner au charme de la Grèce. Dans les Etats déjà hellénisés, le même phénomène devait se produire avec plus d'intensité, parce que le contact était plus immédiat*. Le parti de la conciliation avait donné plus de gages à Tesprit nouveau, celui de la résistance était plus opiniâtre dans la haine. Dans les deux camps on se croyait meilleur patriote et plus fidèle à la religion. Lés Juifs qui penchaient vers THellénisme ne pouvaient endurer les railleries du peuple le plus spirituel de l'univers. En traduisant en grec les livres saints, en les commentant selon les idées platoniciennes, ils pensaient inspirer aux Grecs du respect pour leur doctrine religieuse; ils n'estimaient pas se rendre, mais employer le plus sûr moyen de se glorifier et d'amener les Gentils à leur culte. Us n'étaient pas moins zélés que les autres pour les intérêts du Temple, et pourtant ces concessions, considérées comme des capitulations, étaient suspectes aux Pharisiens. Le parti strict dominait en Palestine, mais les deux tendances avaient des représentants partout. Un curieux passage des Psaumes de Salomon exprime bien cette situation. Ces psaumes apocryphes sont l'œuvre du parti pharisien. Composés probablement peu avant la naissance de Notre Seigneur, ils font allusion à ces divisions intestines. Les Hasmonéens ne trouvent pas grâce devant l'auteur : ils ont usurpé le trône de David et le souverain sacerdoce qui ne leur était pas dû. « Le roi était un transgresseur, et le juge un
1. Plusieurs princes de TAsie aimaient à prendre le titre de Philhellène, par exemple chez les Nabathéens; une réaction analogue à celle dont nous parlons amena sur le trône un Arétas Philopatris, attaché aux coutumes de son peuple.
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désobéissant, et le peuple pécheur. Vois, Seigneur, et fais surgir pour eux leur roi, le fils de David, dans le temps que tu connais, ô Dieu, pour qu'il règne sur Israël, ton serviteur. » (Ps. xvn, 22 et 23.) Or tandis que les justes, les pieux, les saints, les séparés d'un monde corrompu, les Pharisiens, en un mot, étaient ainsi victimes des profanes, il y avait, dans la dispersion, des fidèles qui compatissaient à leur malheur. « Ils erraient dans les déserts pour sauver leur vie du danger, car précieux (était) aux yeux d'une communauté (de Juifs habitant à l'étranger) une âme d'entre eux qui était sauvée. » (Même psaume, ^. 19.) Les Pharisiens de Palestine savaient donc qu'il y avait dans la Diaspora des Juifs aussi zélés qu'euxmêmes, disons aussi fanatiques.
Ces explications étaient nécessaires pour comprendre comment Etienne, le protecteur des Hellénistes, va se trouver en butte aux persécutions des Juifs de la dispersion.
Le mot d'Hellénistes indique une communauté considérée par les purs Hébreux comme entachée d'esprit grec. Sans doute les pauvres veuves ne se mêlaient guère de controverse ; mais c'est en Orient surtout que s'applique la loi de la responsabilité collective.
Dans ces vieilles sociétés l'individu n'était rien, la communauté était tout. Ce système a résisté à toutes les transformations du monde moderne ; il existe encore en Palestine où il n'y a ni industrie, ni commerce, rien qui surexcite l'activité de l'individu. Dans telle région, le Hauran, par exemple, les biens sont en commun. Dès lors, les membres pauvres de la communauté sont à sa charge, et quand on change de religion, on entre dans une nouvelle famille, presque dans une nouvelle nation. Une plainte semblable à celle des Hellénistes doit retentir bien souvent encore aujourd'hui aux oreilles du patriarche latin ou du patriarche grec.
La petite communauté chrétienne de Jérusalem s^était signalée par un désintéressement extraordinaire : on avait tout mis en commun ; mais le nombre des chrétiens croissait, et comprit bientôt une partie notable des Juifs hellénistes. L^antagonisme de communauté à communauté qui existait déjà au sein du judaïsme tendit à renaître. Les purs Hébreux s'étaient dépouillés de leurs biens pour leurs frères ; mais était-ce pour aider ces étrangers de tendances suspectes? Devaient-ils prendre ces veuves à leur charge? Dans le doute, on recourut à l'autorité des Apôtres qui vraisemblablement ne s'étaient pas occupés jusqu'alors de ces détails. Dès le premier jour, ils ont l'intelligence de leur rôle spirituel, ils ne veulent pas quitter la prière et le ministère de la parole pour veiller à l'exacte répartition des aumônes, ou pour distribuer journellement aux pauvres leur nourriture. Qu'on se représente les pauvres femmes qui attendent chaque jour sur le seuil des couvents de Jérusalem. La porte s'ouvre à l'heure marquée : on distribue le pain, c'est servir à table ^
Les apôtres occupés de soins plus importants ne voulaient pas s'assujettir à ceux-là, car pour ces banquets sacrés, dans lesquels tous les chrétiens partageaient la même nourriture et participaient à la même Eucharistie, les apôtres ne songèrent pas à en abdiquer la présidence. Mais là encore ils avaient besoin d'aides pour distribuer à chacun les aliments et aussi le corps du Christ. Ces auxiliaires, ces hommes de charité, chargés de pourvoir aux besoins de tous, les apôtres les demandent à la communauté. On vote très peu en Orient, et cependant presque tout se fait dans les divers groupements sociaux ou religieux par une sorte de consentement tacite ou exprès de leurs membres. On tient compte des situations