CHAPITRE HUITIÈME
Pour ol)éir aux traditions et pour assurer a la Hongrie un roi digne d'elle et capable de la conduire dans les voies qu'il lui avait ouvertes, Etienne décida de faire couronner le seul fils qui lui restait, l'archiduc Imre. La date de la cérémonie était fixée quand subitement le jeune archiduc mourut. « Le Seigneur le rappela à Lui afin que les enchantements du monde n'altérassent pas sa pureté », dit un chroniqueur contemporain. Ce fut pour le roi une douleur que les circonstances devaient rendre plus cruelle encore. « La brillante étoile de la Pannonie avait disparu ! l'espoir de la Hongrie était anéanti » (i). Une nation en larmes entourait, dans la cathédrale de Székesfehérvâr, le cercueil du lys de la Maison (TArpâd^ que gardaient, pareils à deux cyprès, son père et sa mère éplorés.
Le roi avait toujours eu foi en sa mission et il
(i) Thurôczy, Cluvn, Hung.
avait Ja ferme conviction que Dieu ne Tabandonnerait pas, qu'il lui permettrait d'accomplir son œuvre; pourtant une inquiétude emplissait son âme : à qui allait incomber la lourde charge de lui succéder , qui serait appelé à gouverner ces fiers Magyars? Qui saurait développer la monarchie et surtout, suprême angoisse pour un cœur de saint, qui veillerait sur la foi nouvelle? Déjà la jeune plante étendait sur tout le pays l'ombre bienfaisante de ses rameaux, mais le roi craignait que les racines ne fussent pas encore entrées profondément dans le sol de la Hongrie. Et cependant si Dieu avait permis au pieux roi de soulever un instant le voile de l'avenir, il eût vu la Hongrie devenue la « citadelle du nom du Christ (i) » et son peuple le « Sauveur de l'Occident (2) ».
Des descendants d'Arpâd, quatre étaient encore en vie ; le duc Geiza avait laissé deux frères dont l'un, Michel, avait eu un fils nommé Vazul; son autre frère, Szâr-Lâszl6, avait eu trois fils : André, Bêla et Le vente.
La jeunesse de Vazul s'était écoulée d'une façon peu édifiante et le roi, pour le punir de ses désordres, l'avait fait enfermer au couvent de Zobor, à Nyitra. Les fils de Szâr-Lâszl6, à peine adolescents, étaient aimés des grands et du peuple; la nouvelle Consti-
(r) Caliimachi.
(2) Michel el.
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tulion aurait eu en eux, surtout en Bêla, d*ardents défenseurs ; mais le roi, qui connaissait les aspirations de son neveu, ne voyait pas en Bêla le fidèle gardien du christianisme que son zèle d'apôtre lui faisait désirer.
Le temps s'écoulait et le roi, que les appréhensions pour l'avenir tourmentaient sans cesse, voyait ses forces diminuer de jour en jour. A sa cour résidait depuis quelque temps un de ses neveux, Pierre, fils d'une de ses sœurs et d'Otto Urseolo, doge de Venise. Lors d'une révolution qui avait éclaté contre son père, le jeune Pierre s'était rendu à Constantinople et de là s'était réfugié a la cour de son oncle, le roi de Hongrie, qui lui avait confié le commandement des armées. Bien accueilli par les souverains, il ne tarda pas h se faire de nombreux amis parmi les seigneurs étrangers qui composaient une partie de la cour, ces amis devinrent bientôt des partisans zélés, et le clergé, où l'élément allemand et italien dominait encore, pensa que Pierre pouvait devenir un successeur éventuel du roi Etienne. Par sa mère, ne descendait-il pas d'Arpâd? disaient ses partisans qui voyaient en lui un défenseur plus zélé de la religion que de la nationalité magyare. Les ecclésiastiques allemands et italiens surtout pensaient qu'il leur serait plus facile d'étendre et de développer leur influence sous ce monarque, d'origine hongroise, il est vrai, mais élevé à l'étranger, que sous un prince, né en Hongrie, pénétré de l'esprit magyar et peut-
SAINT ETIENNE. Il
être disposé à revenir aux traditions de ses ancêtres. Cette crainte ne devait pas se réaliser, car les successeurs du roi Etienne, tout en se montrant fort tolérants, ne laissèrent pas se rétablir le culte des anciens dieux, comme l'avait fait Henri le Saint, qui, pour s'assurer, en cas de besoin , des alliés, permit aux Lutlzes de conserver les idoles qui leur étaient chères (i). La reîne Gizela éprouvait quelque sympathie pour son neveu Pierre; certains chroniqueurs disent qu'elle voulait le voir succéder a son époux, espérant, s'il montait sur le trône, conserver plus d'autorité et d'influence que sous un roi magyar. Il est assez difficile d'admettre cette hypothèse, car ce que l'on sait du caractère de Gizela, la représente plutôt comme la compagne fidèle et dévouée d'un saint roi que comme une reine ambitieuse. Cette reine, à la fois, sœur de Henri le Saint, épouse de saint Etienne et mère de saint Imre, avait donné assez de témoignages de bonté et de sagacité, d'abnégation et de générosité pour ne pas être soupçonnée d'aussi noirs desseins. Du reste, plus tard, ses vertus furent reconnues par l'Eglise, qui la proclama « Bienheureuse » (2). Ce qui est vraisemblable, c'est que les partisans du prétendant cherchèrent à faire croire que la reine était avec eux et désirait l'avènement de Pierre.
(i) Zeller, Histoire de V Allemagne,
(2) Rosty K., S. J., Magyar szentek legenddi.
Le roi n^acquiesca pas à ces projets, mais sentant que sa- fin était proche, il prit le parti de désigner son successeur. Son choix se fixa sur Vazul, le fils de son frère Michel. Il espérait que le long séjour fait au milieu des religieux, les exemples de travail et de vertu qu'il avait eus sous les yeux dans cette paisible demeure, l'auraient assagi et que la responsabilité de la mission qui allait lui incomber achèverait sa conversion au bien. Il chargea quelques seigneurs d'aller notifier au jeune duc la décision qu'il venait de prendre et en même temps de le ramener à la cour.
- Quand l'ambassade arriva au couvent de Nyitra, une bien cruelle déception l'y attendait. Le brillant Vazul d'autrefois était aveugle, sourd, incapable de remplir les hautes fonctions auxquelles le roi vou-î lait l'appeler. Peu de temps avant l'arrivée des envoyés du roi, une troupe d'hommes armés avaient pénétré de force dans le couvent et s'étaient précipités sur Vazul : l'un d'eux lui avait crevé les yeux pendant qu'un autre lui versait du plomb fondu dans les oreilles. Cet acte atroce accompli, les criminels s'étaient enfuis et avaient trouvé un refuge en Bohême. Les envoyés royaux emmenèrent le malheureux Vazul et le conduisirent devant le roi. En voyant l'abominable forfait dont son neveu venait d'être victime, Etienne pleura fort amèrement, dit un chroniqueur. Sa maladie s'aggrava et il ne se sentit pas la force d'ordonner des poursuites
contre les auteurs de cet acte de cruauté; l'énergie seule lui fit-elle défaut ou la générosité qui était le fond de son caractère ne Tempêcha-t-elle pas plutôt de s'exposer à être obligé de sévir contre ceux qu'il avait peut-être comblés de bienfaits? Mais redoutant pour ses autres neveux un sort semblable, il leur conseilla de s'éloigner et les trois fils de Szàr- Làszlô quittèrent la Hongrie.
I.a situation devenait de jour en jour plus critique, les étrangers cherchaient à augmenter leur influence, a faire prévaloir leurs préférences; ils essayaient d'agir sur les esprits et de préparer l'avenir selon leur intérêt. Le roi, brisé physiquement par la maladie qui depuis trois ans le retenait sur un lit de douleurs, avait néanmoins conservé toute son énergie morale et luttait courageusement contre l'envahissement des tendances germaniques ; malheureusement, il n'était plus que l'ombre de l'infatigable souverain qui pendant près de quarante années avait dirigé avec tant de virilité les destinées de sa patrie. Au milieu de ses cruelles souffrances et de ses douloureuses épreuves, une consolation lui restait : la foi. Outre les suprêmes espérances qu'il y puisait pour lui-même, il la voyait répandre ses lumières sur la Hongrie et il comptait sur son influence salutaire pour sauvegarder à tout jamais son peuple que tant de dangers paraissaient menacer.
Aussi s'arrêta-t-il h une décision qui devait coûter
à son patriotisme, mais qui répondait h ses sentiments d'apôtre. Il décida de désigner son neveu Pierre, le fils de sa sœur, pour lui succéder. Il savait que le jeune homme était plus attaché à la religion chrétienne qu'à la patrie de sa mère, et en le plaçant à la tête du royaume de Hongrie, il était plus certain d'assurer le maintien et le développement de la foi catholique que Tindépendance et la prospérité du royaume magyar. Ses appréhensions furent vaines, car tout en assurant l'avenir de la religion, le roi Etienne posa en même temps les fondements d'un royaume bâti sur le roc. Et la Hongrie doit bien ce qu'elle est aujourd'hui h la religion de Jésus-Christ, a la vraie foi. « Cette foi que notre premier roi, saint Etienne, l'apôtre delà Hongrie, introduisit dans notre pays au prix de tant d'efforts et de tant de labeurs, qu'il défendit en brandissant son sabre, que nos ancêtres ont maintenue contre les Turcs en versant leur sang et en donnant leur vie, que nos rois, les meilleurs, ont su conserver intacte a travers les tumultueux changements de l'Histoire. Cette foi, qui depuis la fondation du royaume est si intimement unie à la gloire de notre pays que combattre pour la religion a toujours été en même temps défendre la patrie, et que le fils le plus fidèle de l'Église est aussi le meilleur patriote » (i).
Quand le roi se fut arrêté à ce parti, il convoqua
(i) Cardinal-primat Vaszary.
les magnats et les évoques pour leur soumettre son projet ; après quelques délibérations, les membres de l'Assemblée se mirent d'accord et il fut décidé que Pierre succéderait au roi Etienne. Cette décision prise, il semble que le vénérable souverain eût pu jouir en paix des derniers jours que Dieu lui accordait et qu'il employait, du reste, à faire de larges aumônes et de pieuses fondations.
Mais la douceur, la résignation du noble vieillard dont la vie était si près de s'éteindre ne purent désarmer les ambitieux, qui tramèrent un complot pour abréger les jours de leur souverain. Parmi les étrangers qui faisaient partie de la garde royale se trouvèrent quatre traîtres, prêts à devenir régicides, et le sort désigna celui qui le premier attenterait à la Aie du roi.
Les derniers rayons du soleil pénètrent à travers les vitres serties de plomb et répandent dans la salle une douce lumière. Le roi repose sur un lit peu élevé, recouvert de fourrures précieuses. Trompant la vigilance des gardes, un étranger a pu pénétrer dans la salle et s'approcher du lit. A la vue du monarque endormi, il s'arrête et contemple ce noble visage où les souffrances ont laissé leur empreinte, mais que la majesté de la mort semble déjà avoir touché. Sa main tremble et laisse échapper l'arme qui tombe sur le sol ; a ce bruit, le roi s'éveille, un regard lui suffit pour comprendre ce qui vient de se passer et il murmure : « Ha Isten velem, ki elle-
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nem » (i). La Providence n'avait pas permis que le pieux roi succombât à un aussi vil attentat. Celui qui avait voulu le frapper tombe à genoux et, tout en Jarmes, implore sa pitié, il avoue quel sinistre projet il méditait et lâchement veut citer les noms de ses complices. Mais le roi ne le laisse pas achever, il ne veut rien savoir et, toujours magnanime, ne laisse tomber de ses lèvres que des paroles de pardon et d'oubli (2).
La lumière ne fut pas faite sur cet attentat, et le même brouillard qui avait enveloppé la mutilation de Vazul rendit impénétrable ce dernier complot.
Le poignard du traître n'avait pas frappé le roi, mais le coup prémédité avait retenti jusqu'au fond de son cœur. II sentit que sa fin était proche.
Peu après, le jour de l'Assomption, il fit appeler l'évêque et de nombreux prêtres qui se rangèrent k droite du lit, tandis que les dignitaires de la cour se tenaient à gauche. Sur un coussin, reposaient les insignes de la royauté ; debout, au pied du lit, le doyen de Székesfehérvâr présentait au regard du roi la croix apostolique envoyée autrefois par Sylvestre IL La reine Gizela, maîtrisant sa douleur, était agenouillée auprès du lit, couvrant de baisers les mains du roi. Il semblait ne plus souffrir; concentrant ce qui lui restait de forces en un suprême
(i) « Si Dieu est avec moi, qui peut être contre moi » ? (a) A. Pro, Szent Istvân Kirdl)\
effort, il adressa la parole à ceux qui Tentouraient, recommandant aux magnats de donner à tous l'exemple de la concorde et de la fraternité; aux prêtres, de veiller au développement de la religion et de travailler au bonheur du peuple.
Au milieu d'un profond silence et du recueillement de tous les assistants, Tévèque fit alors au roi les dernières onctions qu'il reçut avec une touchante ferveur. Pendant que les prêtres récitaient les prières et les psaumes, il ne cessait d'invoquer la sainte Vierge ; il put encore s'agenouiller pour recevoir son divin Sauveur, puis après s'être recueilli, il leva les mains comme pour bénir et tournant son regard vers le ciel, il prononça ces paroles que l'Histoire a conservées : « Grande Dame, Reine du Ciel, c'est à vous que j'adresse ma dernière prière et que je confie le soin de mon âme ; prenez sous votre protection maternelle l'Eglise magyare, mon pays et mon cher peuple (i) ! »
Ces paroles furent les dernières du roi Etienne le Saint ; il rendit son âme à Dieu, comme ill'avait toujours désiré, le jour même de la glorification de la Vierge Marie, en l'an io38.
Le jour de l'Assomplion que trente-sept années auparavant, il avait choisi pour son couronnement sur la terre, fut aussi celui où il entra au ciel pour y recevoir l'auréole des saints.
(i) A. P6r, Szent Islvdn Kiràly. — Szilâgyi, A magyar nc.mzet tôrténete.
Le corps du roi fut déposé dans un cercueil de marbre blanc, orné d'une couronne en or.
Ses funérailles eurent lieu dans la cathédrale de Székesfehérvâr. De toutes les provinces, une foule immense était accourue pour donner au roi un dernier témoignage de respect et de regret; tous ceux qui n'avaient pu assister à la cérémonie funèbre défilèrent devant le sarcophage du roi que la voix du peuple qualifiait déjà de « Saint ». Pendant trois années, les réjouissances et les danses furent interrompues et les Magyars témoignèrent par ces privations de la douleur que leur causait la mort du grand roi en qui ils avaient vénéré un chef juste et bon.
Et cependant, le grand souverain ne laissa pas dans l'esprit de la postérité immédiate un souvenir fort vif. Attila, Bulcsu, Botond, Lehel, Arpâd, parlaient davantage à l'imagination du peuple magyar, qui ne pouvait voir un héros dans ce chef prohibant la religion des ancêtres, bannissant les poésies et les traditions nationales, introduisant une langue inconnue et accueillant en frères les étrangers venus de partout. Mais si la légende s'est peu occupée du roi Etienne, c'est que les mérites du saint relèvent davantage de l'histoire. Etienne, par son caractère comme par ses vertus, était supérieur a son époque, et il subit le sort réservé k tous les précurseurs, il ne fut pas compris de son peuple h qui il voulait
faire franchir trop rapidement les degrés de la civi-
lisation occidentale. Ses contemporains ne lui rendirent pas la justice qu'il méritait, mais la postérité le jugea avec équité et aujourd'hui, le roi Etienne est apprécié à sa juste valeur. Les hagiographes du moyen âge l'avaient représenté comme le modèle de la perfection chrétienne, mais avaient laissé dans l'ombre les traits saillants de son individualité ; s'il fut un apôtre, ouvrant à son peuple d'autres voies que celles où jusqu'alors il avait cueilli des lauriers, il fut aussi un vaillant guerrier, sachant mener ses troupes au combat et à la victoire, et, a une vaste conception politique, il joignit le génie d'un législateur puissant.
Au concile tenu à Rome en février 1 08 1 , il fut décidé d'admettre Etienne, roi apostolique de Hongrie, au nombre des saints, et une bulle du pape Grégoire VII fit connaître aux Magyars l'heureuse nouvelle.
Pour la première fois, la Hongrie allait assister à une fête grandiose dont elle n'avait pas encore été témoin, elle possédait sur son propre sol le tombeau d'un saint dont l'intercession s'était maintes fois manifestée; les nouveaux chrétiens allaient pouvoir témoigner leur respect pour les reliques sans être obligés d'aller à Rome ou à Jérusalem, pour y vénérer les restes précieux des martyrs ou des apôtres.
Le trône était alors occupé par le roi Ladislas, ce rex christianîssimus que l*Eglise devait mettre plus tard sur ses autels. Il convoqua les évêques et les magnats pour leur faire part de l'honneur que l'Église accordait au premier roi de la Hongrie. Il fut décidé que de grandes fêtes auraient lieu, non seulement k Székesfehérvâr, pour le relèvement du saint, mais encore dans tout le pays. Des prières publiques furent ordonnées et un jeûne de trois jours fut prescrit; déplus, le roi fit distribuer de larges aumônes, accorda de nombreuses grâces et pardonna a son parent rebelle, Salomon, à qui il rendit la liberté (i).
La nuit qui devait précéder la cérémonie fut pas-
(i) Le peuple, qui n'était pas encore profonde'ment pe'nétré du sentiment si chrétien du pardon des offenses, ne pouvait admettre simplement la réconciliation des deux parents, et il imagina que le roi avait été contraint à cet acte de clémence par une force supérieure.
La tradition^ rapportée par Chartvicius, raconte qu'au moment d'opérer l'ouverture du sarcophage de saint Etienne, il fui impossible de soulever le couvercle; une force invincible semblait s'y opposer. Le trouble, et l'inquiétude s'étaient emparés de tous les assistants, quand tout à coup, un messager envoyé par une femme fort âgée, la religieuse Caritas qui habitait un ermitage dans la forêt de Bakony, pénétra dans réglise. Amené devant le roi, il lui dit que Caritas avait appris, par un songe, que la pierre du tombeau ne pourrait être enlevée qu'après que Ladislas se serait reconcilié avec Salomon et lui aurait rendu la liberté. Le roi tint compte de l'avertissement et alors, ajoute la chronique, la pierre put être enlevée sans le moindre effort.
sée en prières devant le tombeau du roi et plusieurs miracles se produisirent. Le matin venu, ce fut en présence de tous les évêques et de tous les grands dignitaires du royaume, au milieu d'une foule innombrable, qu'après la célébration de la messe, la lecture solennelle de la bulle de Grégoire VII eut lieu, le 20 août io83. On procéda ensuite à l'ouverture du sarcophage ; les précieux restes du roi furent recueillis dans une fine batiste et enfermés dans un vase d'argent qui fut déposé sur l'autel de la Vierge. La main droite, préservée de toute décomposition et restée telle qu'elle était au moment de la mort du roi, fut déposée dans un reliquaire spécial et confiée à la garde de religieux pour lesquels le roi Ladislas fonda un couvent qui prit le nom de Sainte-Droite, La précieuse relique fut exposée à moins de dangers que la Sainte Couronne; néanmoins, lors de l'invasion desTartares, le roi Bêla IV l'emporta en Dalmatie pour la soustraire à toute profanation. Elle fut rapportée à Buda où elle est déposée au château royal, dans la chapelle Saint-Sigismond. « Main bénie, main miraculeuse! qui, conduite par Dieu, a écrit pour nous le signe de la Rédemption. Vérité vivante ! par tes œuvres, tu as vécu avec nous, à travers les siècles, tu as été notre gloire. Gloire véritable de notre Millénaire, sois bénie (i) ! »
(i) Panégyrique de saint Etienne prononce le 20 août 1896, Tannée du Millénaire, par M. le chanoine A. Parvy, en l'église Notre-Dame de Buda.
Dans le courant de la même année io83, le fils du saint roi, Tarchiduc Imre, et ceux qui, par leur zèle d'apôtre , avaient contribué au développement du christianisme en Hongrie, Gellért, Benoît, André furent solennellement admis par l'Église au nombre des saints. La nation reconnaissante peut célébrer a tout jamais la mémoire de ceux qui, avec la religion, ont apporté la civilisation au pays des Magyars.
Le roi Ladislas décida que la fête de ces saints serait célébrée en grande pompe; il y ajouta celle du premier martyr Etienne, de saint Martin et de saint Pierre et prescrivit qu'un jeûne de trois jours précéderait quelques-uns de ces anniversaires.
Un grand nombre d'églises ont été érigées en l'honneur de saint Etienne, notamment à D Ômôs, Ebed, Karancs-Sagh, Bozok, Csâbrâg, Ipoly Nyék, Pôstyén,Galantha; aKalocsa, l'église des Jésuites; a Pannonhalma, l'église des Bénédictins, etc., etc.
Aux salves d'artillerie, les cloches sonnant h toute volée ont répondu, lançant à travers l'espace leurs sonores appels ; un soleil radieux resplendit sur la ville et une foule d'hommes, de femmes, d'enfants, joyeux et pourtant recueillis, sillonnent les rues, se dirigeant vers la cathédrale qui couronne l'un des sommets des monts de Buda. Au son des cloches, se mêle la mélopée de cantiques chantés par des voix
nombreuses et bientôt Ton voit apparaître de longues théories de pèlerins, paysans et paysannes, en éclatants costumes de fête avec leurs bannières, le clergé en habits sacerdotaux, croix en tête; ils viennent des environs de la capitale et la longueur de la route n'a rien enlevé à leur ardeur, car ils chantent avec entrain et leurs voix ne faibliront pas quand ils graviront la rude montée qui les amènera au sanctuaire de Notre-Dame.
De toutes les paroisses de la capitale, des processions sont parties ; le clergé, revêtu de ses plus riches ornements, accompagne les fidèles, et les fillettes, en robe blanche, portent fièrement de petites oriflammes; toutes les corporations ont arboré la bannière de leur patron, et quand sur le beau pont suspendu qui relie les deux villes-sœurs, les processions passent sur plusieurs lignes, on ne voit plus, à un moment, entre le ciel et Teau, qu'une nuée de drapeaux, aux couleurs vives, flottant au vent. Spectacle inoubliable et que le. regard ne quitte qu'à regret; mais bientôt, il se porte sur la rive droite du Danube et s'y arrête pour contempler les pèlerins qui gravissent les routes et les sentiers serpentant de la base au sommet de la colline.
Des soldats en grande tenue, la branche de chêne au shako, forment une haie largement espacée, destinée non à maintenir la foule, mais plutôt à composer une garde d'honneur au cortège qui bientôt va se rendre à Notre-Dame.
Des profondeurs d'une retraite sûre, où elle est gardée avec un soin jaloux, une châsse de grande valeur a été retirée et déposée sur un autel préparé à cet effet : cette châsse renferme la relique la plus précieuse ,au cœur des catholiques magyars, la Sainte Droite, la main du roi Etienne le Saint. La messe a été célébrée en présence des hauts dignitaires de rÉglise et de l'Etat. La cérémonie terminée, le cortège se forme ; des ecclésiastiques portent la châsse, entourée de nombreux évèques, de tous les membres du clergé et des représentants de tous les ordres religieux. Les ministres, les généraux prennent rang dans le cortège qui parcourt, au milieu de la multitude recueillie, le chemin qui sépare le château de la cathédrale. Il pénètre dans le sanctuaire dont les vastes nefs sont insuffisantes pour abriter la foule accourue.
Aussi un autel a-t-il été dressé sur la grande place qui précède l'église, place célèbre dans l'histoire nationale et où s'élève le monument commémoratif des Honvéds, l'un d'eux arbore le drapeau magyar, abritant en ses plis, l'image de la Patronne de la Hongrie. Et pendant que l'office est célébré dans la cathédrale avec la pompe accoutumée, une autre cérémonie se déroule au dehors, et rien n'est plus grandiose ni plus touchant que cette messe chantée sous l'immense voûte azurée. Le a Sursum corda », le « Sanctus » prennent la une ampleur majestueuse et, tandis que le canon tonne, on sent,
19ti SAINT ÉTIENXE.
qu'avec la fumée de l'encens, la prière d'un peuple tout entier monte vers le Créateur.
Le panégyrique de saint l'Etienne a été prononcé; les prélats et les assistants ont vénéré la précieuse relique en écoutant le chant de ces vieux cantiques populaires qui depuis des siècles retentissent sous les voùles de la cathédrale. Dans le même ordre qu'à l'arrivée, le cortège se remet en marche, la foule, toujours émue et recueillie, salue la « Sainte Droite », et bientôt la châsse est replacée dans la chapelle du château, où elle restera jusqu'à l'année suivante.
Avant de quitter la place où cette belle cérémonie vient de faire battre tous les cœurs, le regard s'arrête sur le panorama qui s'étend devant lui, sur la rive gauche du Danube ; dominant tous les monuments, un édifice surmonté de la croix attire l'attention, c'est la magnifique basilique de Saint- Ëtienne.
Lentement les pèlerins prennent le chemin du retour, la ville est en lète; le peuple, en rendant hommage à la mémoire de son premierroi, urempli un devoir cher à son cœur. Dans le pays entier des cérémonies analogues ont eu lieu; à Székesfehérvàr, les reliques du saint roi ont été portées processionnelle ment à travers la ville; partout on a célébré la fête nationale, la fête du roi Etienne le Saint, qui depuis neuf siècles n'a cessé de veiller sur son cher peuple. Et s! cette protection se perpétue
ainsi, c'est parce que le Magyar ne renie pas son passé, il aime à y puiser ses inspirations et il connaît toute la vigueur de l'élan pris dans les souvenirs des temps héroïques; il sait que le sol de la patrie est fait des ossements de ses ancêtres et il sait que c'est là qu'il trouve la force nécessaire pour s'y maintenir ferme et inébranlable.