‹ Saint-EvremondChapitre 3 sur 4 · EVI SUI SCRIPTORES · texte numérisé non relu

EVI SUI SCRIPTORES

SEMPER MEMORANDO ,

AMICl MOE RENTES.

SAINT- KVHEMONl)

OÙ kl louange va jusqu'au lyrisme, est l'expression lidèle de l'opinion de ses contemporains. Nul n'eut, de son vivant, une réputation moins contestée. Et ce n'était pas seulement dans les salons, dans les ruelles ou au sein d'une cour frivole qu'on lui prodiguait les hommages. Bayle le proclame incomparable; Hamilton, inimitable. La Fontaine l'appelle son maître. Corneille lui-même est heureux de son suffrage et ne craint pas de déclarer qu'aucune critique ne saurait l'émouvoir, quand il a pour lui le jugement d'un tel Aristarque (1). — A Londres comme à Paris, tous les beaux esprits du temps se disputent les écrits qui circulent sous son nom, qu'usurpent plus d'un mercenaire imitateur de son style et de sa manière ; et le célèbre éditeur , immortalisé par Molière et par Boileau (2) , ne cesse de demander qu'on lui fasse du Saint-Evremond , comme ses successeurs, encore plus indiscrets assurément, demanderont qu'on leur fasse des Lettres péril) Lettres do La Fontaine cl de Corneille à Saint-Evremond. On lit dans une lettre de La Fontaine eniremêlée de vers : Tout le monde vous propose Pour modèle aux bons auteurs.

(2) Barbin, dont il est question dans la dixième évilrc de Boileau, dans le premier chant de YArt pocliquc, et dans la scène entre Vadius etTrissotin des Femmes savantes de Molière.

SA VIK ET SES l'CRITS

saries (1). Soûl, Despréaiix fait entendre une note discordante dans cet harmonieux concert ; mais c'est au moment où la fameuse querelle des anciens et des modernes surexcite toutes les t(^tes , et Tardent défenseur des anciens compte Saint- Evrcmond au nombre de ses adversaires.

Dès ({ue ce favori, disons-mieux, cet enfant gâté de deux sociétés éminemment lettrées, a disparu de la scène, que reste-t-il d'une popularité si prodigieuse ? A peine un souvenir, et ce souvenir ne peut le préserver des dédains de Voltaire, qui se plaît en quelque sorte à le rabaisser. Tout en se montrant plus juste envers lui, La Harpe est loin de le rétablir sur le piédestal d'où Voltaire l'a fait descendre. Trop vanté dans un siècle qu'on a spirituellement appelé le siècle de l'admiration (2) , Saint-Evremond a été victime d'une de ces réactions que toute exagération rend inévitables. Vu à distance et en dehors de toute espèce de préventions , il ne paraît mériter « ni cet excès d'honneur ni cette indignité ». Ce que nous connaissons le

(1) Montesquieu raconte que les libraires"allaient tirant les t'crivains parThebit eu leur disant :« Faites-nous des Lcllrcs persanes ». (■2) M. Villemain.

moins , il faut bien Favouer , c'est la mesure. Il semble qu'en toutes choses une loi fatale nous condamne à passer brusquement d'un extrême à l'autre. Que d'écrivains pour qui il n'y a eu qu'un pas de la renommée à l'oubli ! Combien de pareilles vicissitudes devraient nous prémunir contre le penchant qui nous porte à nous enivrer de nos œuvres!...

Essayons de présenter Saint-Evremond sous son vrai jour, et de marquer la place qui lui appartient parmi les hommes supérieurs du règne de Louis XIV. Là où brillent au premier rang les Pascal, les Bossuet, les Fénelon, les La Rochefoucauld, les La Bruyère, les Sévigné et les poètes divins qui ont jeté tant d'éclat sur les lettres françaises, le second rang n'est certes pas sans gloire, surtout pour ceux qui, ouvrant la voie aux plus illustres , ont été comme leurs précurseurs.

Dans le système de l'univers , les constellations de première grandeur ne fixent pas seules l'attention de l'astronome. Il ne néglige point les astres plus petits, qui sont à demi-effacés et relégués dans l'ombre par les globes lumineux autour desquels ils gravitent. Il les suit d'un œil attentif à travers l'espace. Il détermine soigneusement le

SA viH i:t si;s kcrits

point ({irils occupent dans le plan général de la création , leurs rapports avec les astres d'un ordre plus élevé; et chacune de ses découvertes est comme un hymne de plus en l'honneur de la Providence. Ainsi fait le critique dans le domaine où s'exerce son action. Il ne se borne pas à glorifier les éternels modèles du beau et du vrai. Il prend plaisir à mettre en lumière des talents plus modestes , à les réhabiliter quand ils ont été méconnus , à leur restituer, en un mot, la part de célébrité qui leur revient ; car il a la conscience de l'utilité du rôle qu'ils ont rempli à leur heure et dans leur sphère , et il sent bien que c'est un acte de patriotisme de faire ressortir , à tous les degrés de la hiérarchie littéraire, l'inépuisable fécondité du génie national , et de ne rien laisser perdre des parcelles d'immortalité contenues dans les ouvrages oubliés.

La vie de Saint-Evremond est d'autant plus curieuse à étudier qu'elle embrasse presque un siècle et le plus grand de tous les siècles. Né en 1613, mort en 1703, il fut témoin des transformations sociales qui signalèrent successivement la domination de Richelieu, la régence d'Anne d'Autriche, l'avènement du royal élève de Mazarin. S'il

ne lui fut pas donné de voir de près les beaux jours d'un règne à jamais mémorable, dont il ne connut les merveilles que par ses relations avec les hommes les plus éminents de l'époque, il assista à la restauration et à la chute des Stuarts, à l'élévation du prince d'Orange, à la lutte de deux puissants monarques. Il vécut enfin assez longtemps pour qu'à sa mort il pût pressentir la révolution qu'allaient bientôt produire, en passant le détroit, la liberté sceptique, le besoin d'innovation, la licence des mœurs, et cet esprit moqueur et léger qu'il avait tant contribué à propager autour de lui.

Sans retracer en détail les phases diverses de la vie de Saint-Evremond , nous leur emprunterons tout ce qui est nécessaire pour faire apprécier, dans une sorte de biographie morale, l'homme et l'écrivain.

Cliarlcs de Saint-Denis, seigneur de Saint-Evreiiioiid, est le troisième des six fds de Gilles de Margnetel , baron de Saint-Denis-le-Guast^ cite avec honneur dans un des livres d'or de la noblesse française (1). Chacun d'eux a un surnom qui indique le trait Je plus saillant de son caractère. On voit ainsi groupés autour du gentilhomme normand, justement fier de sa nombreuse lignée, V Honnête Homme, le Fin, Y Esprit, le Soldat, le Damer et, le Chasseur. Saint-Evremond est surnommé VEsprit;mms il semble réunir les principales qualités de la famille; car il a, lui aussi, et la distinction qui constitue V honnête homme (2),

(1) Ifisloirc généalogique de la Maison de Fiance cl des grands officiers de la Couronne, par le P. Anselme.

('2) Dans tout le cours de cette étude, honnêle homme est pris dans le sens qu'on donnait à cette expression au dix-septième siècle. L'iionnctc homme ])ar excellence tMait un homme d'une souveraine élégance et d'un esprit infini.

Vl SAINT - ÉVREMOND

Fhomme de bon ton, et la finesse et la braA'oure. Un de ses biographes nous le dépeint en ces termes : « Il avait les yeux pleins de feu, le front large, le souris malin, la physionomie agréable et spirituelle ». Destiné, dès son enfance, à la magistrature, il s'adonne, en sortant du collège, à l'étude du droit, menant de front la littérature et la jurisprudence, et n'interrompant ses travaux que pour se livrer avec passion à un genre d'exercice dans lequel il excelle : on sait que l'escrime lui est redevable de la hotte de Saint-Evremond. Mais il est entraîné par une vocation irrésistible vers la carrière des armes. Enseigne à seize ans, il reçoit le baptême du feu, à la tête d'une compagnie, au premier siège d'Arras. Le jeune duc d'Enghien préludait alors aux glorieux exploits qui, en consolidant l'œuvre de Richelieu, donneront au nom de Gondé un lustl^e impérissable. Saint-Evremond combat sous ses ordres, comme lieutenant de ses gardes ; et le sang-froid, l'intrépidité dont il fait preuve, lui valent les éloges de ce prince, si bon juge en pareille matière. A la bataille de Nortlingue, il enlève avec deux escadrons une position défendue par une artillerie formidable. Rien ne résiste à son élan ; mais il arrive presque seul sur la hauteur que l'ennemi a été forcé d'abandonner,

SA VIH ET SES ECRITS l:{

et il est grièvement blessé. D'autres champs de bataille le verront déployer la même valeur sous le commandement de Turenne.

Le futur moraliste est homme d'action, comme Vauvenargues, et ])ien plus que Vauvenargues ; mais, comme lui, il sera plus tard détourné de sa voie. L'exil fera pour l'un ce que la maladie fera pour l'autre. Ainsi que Vauvenargues, Saint-Evremond a une place à part au milieu de ses compagnons d'armes ; car il joint à un courage impétueux un esprit charmant, une humeur vive et enjouée, des manières gracieuses et engageantes, une élocution prestigieuse mise au service d'un rare talent d'observation. Tout ce que l'armée compte de plus distingué l'estime, l'aime, le recherche; et il rencontre, parmi ses supérieurs aussi bien que parmi ses égaux, des amis qui ne lui feront jamais défaut. Les d'Estrée, les d'Albret, les Gréqui, les Grammont se plaisent dans son intimité, et ils lui resteront fidèles dans la mauvaise fortune. Assurément il est loin d'avoir sur ceux qui l'entourent cette espèce d'ascendant, d'autorité morale qui sera comme l'heureux privilège du capitaine Vauvenargues, qu'à vingt-quatre ans on appellera le Père. Le sentiment qu'il inspire

se permet quelques épigrammes qui arrivent aux oreilles du prince. L'irascible Gondé congédie l'audacieux qui a osé tourner contre lui cette causticité qu'il s'était plu tant de fois à encourager , alors même qu'elle s'exerçait aux dépens des plus grands personnages. Saint-Evremond apprend ainsi chèrement à mieux connaître le cœur humain. Heureux s'il eût appris également à se défier un peu plus de cette humeur moqueuse qui devait lui être si funeste ! Il lui faudra de plus dures leçons pour l'amener à retenir sur ses lèvres ou au bout de sa plume ce sel gaulois qui s'en échappait comme malgré lui. Saint-Evremond, reconnaissons-le, ne va guère jusqu'au sarcasme. Il préfère par instinct le persiflage , « cette aristocratie de l'esprit » (1); car tout ce qui sent l'amertume ou la violence semble répugner à sa nature. Il y a chez lui comme un fond de modération jusque dans ses défauts les plus caractérisés, et ce n'est pas sans raison qu'on l'appellera « un Montaigne adouci » (2). Mais, dans maintes circonstances, une fine ironie n'est pas moins dangereuse qu'une mordante satire.

(1) Mot do Rivarol.

(2) Sainte-Beuve.

Les lettres et les plaisirs le consolent dans sa disgrâce. Il est de cette école d'Epicure qui n'attendit pas la Régence pour avoir en France de nombreux disciples, et qui, dans un coin du xyii^ siècle, mêlait aux graves commentaires de Gassendi les vers libertins d'Hesnault et de Ghaulieu. Pour elle , la volupté est le souverain bien, et consiste « dans l'art d'user des plaisirs avec délicatesse et de les goûter avec sentiment » , suivant la définition qu'Hamilton met dans la bouche d'Aspasie. Couronnons-nous de roses avant que les roses soient flétries , tel fut, dans tous les temps, le vrai résumé de la doctrine épicurienne (1). Ninon de

(1) Ghaulieu la résume ainsi :

Verse du vin, jette des roses ; Ne songeons qu'à nous réjouir.

Et laissons là le soin des choses Que nous cache un long avenir.

Saint-Evremond l'avait résumée, avant lui, de la mêmo" manière,

Uî SAINT -ÉVREMOND

se permet quelques épigrammes qui arrivent aux oreilles du prince. L'irascible Gondé congédie l'audacieux qui a osé tourner contre lui cette causticité qu'il s'était plu tant de fois à encourager , alors même qu'elle s'exerçait aux dépens des plus grands personnages. Saint-Evremond apprend ainsi chèrement à mieux connaître le cœur humain. Heureux s'il eût appris également à se défier un peu plus de cette humeur moqueuse qui devait lui être si funeste! Il lui faudra de plus dures leçons pour l'amener à retenir sur ses lèvres ou au bout de sa plume ce sel gaulois qui s'en échappait comme malgré lui. Saint-Evremond, reconnaissons-le, ne va guère jusqu'au sarcasme. Il préfère par instinct le persiflage , a cette aristocratie de l'esprit » (1); car tout ce qui sent l'amertume ou la violence semble répugner à sa nature. Il y a chez lui comme un fond de modération jusque dans ses défauts les plus caractérisés, et ce n'est pas sans raison qu'on l'appellera « un Montaigne adouci » (2). Mais, dans maintes circonstances, une fine ironie n'est pas moins dangereuse qu'une mordante satire.

(1) Mot de Rivarol.

(2) Sainte-Beuve.

Les lettres et les plaisirs le consolent dans sa disgrâce. Il est de cette école d'Epicure qui n'attendit pas la Régence pour avoir en France de nombreux disciples, et qui, dans un coin du xviie siècle, mêlait aux graves commentaires de Gassendi les vers libertins d'Hesnault et de Ghaulieu. Pour elle , la volupté est le souverain bien, et consiste « dans l'art d'user des plaisirs avec délicatesse et de les goûter avec sentiment » , suivant la définition qu'Hamilton met dans la bouche d'Aspasie. Couronnons-nous de roses avant que les roses soient flétries, tel fut, dans tous les temps, le vrai résumé de la doctrine épicurienne (1). Ninon de

(1) Ghaulieu la résume ainsi :

Verse du vin, jette des roses ; Ne songeons qu'à nous réjouir, El laissons là le soin des choses Que nous cache un long avenir.

Saint-Evromon'l ra\ait résumée, avant lui, do la mémo manière.

Lenclos , cette Aspasie moderne , qui , à force d'esprit et de grâce , se fera presque pardonner la légèreté de sa conduite , est alors à l'apogée de sa gloire mondaine , si toutefois ce n'est pas prostituer ce mot de gloire , quel que soit le correctif qui l'accompagne, que de l'appliquer à un tel genre de succès. Des seigneurs de haut parage, des gens de lettres en renom , lui font cortège , et briguent à l'envi ses faveurs. Fasciné par cette enchanteresse, Saint-Evremond, en fervent adorateur , dépose aux pieds de son idole les prémices de sa muse. Il chante sur tous les tons ces charmes incomparables qui firent tourner tant de têtes illustres. Cette liaison, formée d'abord par l'amour, cimentée ensuite par l'amitié, le seul sentiment dans lequel la volage Ninon pût se montrer constante, continuera, à travers bien des vicissitudes, jusqu'au terme de deux longues existences ». C'est Béatrix, a-t-on dit (1), qui fit Dante; c'est Laure

c'est-à-dire dans le même esprit, mais avec bien moins de poésie

Jouissons de notre printemps ; Il faut, au plus beau de nos ans , Cueillir les fleurs de la jeunesse ; C'est le partage des mortels , Et ce qu'un autre âge nous laisse Doit suffire pour les autels.

(1) Lamartino.

qui fit Pétrarque ; c'est Léouore qui fit le Tasse »; c'est Ninon qui fera Saint-l<]vrcmond. La distance qui sépare la célèbre courtisane de ces trois nobles femmes , marque bien celle qui sépare Saint- Evremond de ces trois grands poètes.

Le salon, ou, si Ton veut, le boudoir de Ninon (cliez Ninon salon et boudoir se confondent) est un des cercles les plus fréquentés, et ce n'est pas celui où l'on prise le moins les jouissances de l'esprit , ne fût-ce qu'à titre d'amusement et de distraction. Malgré la liberté qui y règne , l'élégance des manières, l'urbanité, l'atticisme n'en sont point bannis. Sans doute, on n'y vise pas à cette suprême distinction que recherchent pardessus tout les habitués de l'hôtel de Rambouillet, ce sanctuaire de la politesse et du noble langage, où la vertueuse Arthénice reçoit les hommages d'une société choisie qu'anime l'enthousiasme des grandes choses. Mais on y a bien moins de laisseraller que dans le cercle des Saint-Amand , des Scarron , des Saint-Pavin, qui ont du sang rabelaisien dans les veines et que dépassera seule en cynisme la fameuse société du Temple. Par une singularité peut-être unique dans l'histoire des reines de son espèce, qui la relève en quelque

sorte et lui donne un cachet tout particulier , Ninon veut qu'autour d'elle on conserve une certaine décence , et que , tout en se livrant sans contrainte à d'aimables causeries, on ne s'écarte pas du ton de la bonne compagnie. Elle n'aime que les épicuriens délicats. C'est bien là le milieu qui convient à Saint-Evremond. Aussi, comme il s'y sent à l'aise ! Gomme il s'y délecte ! Avec quel entrain il improvise rondeaux, sonnets, ballades, madrigaux et quatrains , aux applaudissements de Philis (1) et de sa cour! Ces applaudissements ont de l'écho au dehors, et bientôt tout Paris sait par cœur ces petits vers , ces mièvreries galantes, où l'on s'étonne aujourd'hui de ne rencontrer çà et là que quelques traits heureux. La mode assure partout un bruyant accueil à cette poésie de salon , à cette prose rimée toute dépourvue de feu sacré dont Voiture fut pour ainsi dire le créateur. Bien plus vanté comme poète que Saint-Evremond sans lui être bien supérieur , ce coryphée de l'hôtel Piambouillet ne. doit, lui aussi, ses succès qu'à l'engouement général. Despréaux cédera lui-même au torrent, quand il dira qu'un sonnet sans

(1) Pliilîs osl lo nom que Saint-Evrcmond donne à Ninon dans ses vers.

SA VIK ET SHS KCMITS 1\

défaut vaut seul un long poème. De Voiture en Saint-Evremond , do Saint-Evrcmond en Fontenelle, la poésie fugitive se traînera dans l'ornière des fadeurs prosaïques, pour être enfin portée par Voltaire jusqu'au plus haut degré de perfection.

A cette époque , les petits soupers n'étaient pas moins en honneur que les petits vers. De fins repas, assaisonnés de gaîté et de bons mots, faisaient les délices de toutes les ruelles poétiques. Voiture loue Balzac d'être aussi élégant dans ses festins que dans ses livres (1). Ce que Chapelle et Bachaumont remarquent avant tout, dans le voyage dont ils nous ont laissé un si piquant récit, ce sont les mets exquis qu'on leur sert à Jonzac et à Fontrailles , et ils ne rougissent pas de l'avouer. Saint-Evremond est de la môme famille. Le spirituel auteur de la Physiologie du goût peut le compter parmi ses ancêtres. On connaît le charmant aphorisme de Brillât-Savarin. Saint-Evremond le met admirablement en pratique : en tout, il est homme d'esprit. Aux conseils pleins de raffinement , qu'il donne à un ami jaloux d'apprendre de lui la gaie science du bien-être , qui ne reconnal-

(I) Voilure salue Balzac ilu nom de magisler diccncU et canandi.

trait « un des prof es de l'ordre des Coteaux » (1) ? Ses lettres sont remplies de curieux détails qui prouvent qu'il est initié à tous les secrets de l'art si bien chanté par Berchoux , et qu'à l'étoffe d'un Lucullus il joint l'étoffe d'un Vatel. Glissons, n'appuyons pas sur ce côté de l'épicurien (2).

(1) Boileau, troisième satire :

Et qui s'est dit profès dans l'ordre des Coteaux.

(2) Saint-Evrcmond recommande du reste la sobrioté : '< On peut être sobre, dit-il, sans être délicat. On ne peut être délicat sans être sobre ».

Peu de temps après la mort de l'illustre fondateur de l'Académie française, Saint-Evrcmond attaque cette compagnie dans une satire dialoguée, décorée à tort du titre de comédie. Pellissona jugé la satire de Saint-Evremond avec trop d'indulgence. On voudrait y effacer plus d'un vers qui passe les bornes de la décence et défie la citation. L'auteur a trop oublié que la vraie beauté littéraire est inséparable de la beauté morale, qui se rattache par tant de points de contact au goût luimême, ou plutôt qui est une de ses faces. C'est à peine si de rares éclairs de poésie éveillent de temps en temps l'attention du lecteur. De plus elle renferme une foule d'allusions qui sont inintelligibles aujourd'hui. Cependant elle offre quelque intérêt à plus d'un point de vue. Molière, qui, nous le savons, prenait son bien partout où il le trouvait, lui a en quelque sorte emprunté une des scènes les plus comiques des Femmes savantes^ la querelle de Vadius et de Trissotin. Boileau a pu y

puiser à son tour plusieurs de ses épigrammes les plus acérées contre Chapelain. Saint-Evremond y devance ce haut justicier du Parnasse, en jetant le ridicule à pleines mains sur le poème à demi-barbare de la Pucelle. Il nous représente les académiciens «se disputant et s'injuriant pour des mots que les uns veulent condamner et les autres absoudre, et nous montre quelle était à leur égard la disposition des gens du monde » (1).

L'Académie, cette institution si éminemment française qui est une de nos gloires, avait reçu de Richelieu la mission d'épurer, de perfectionner la langue et d'en constituer l'unité. Mais, née d'une coterie d'écrivains médiocres que ce puissant génie, qui agrandissait tout ce qu'il touchait, avait tout à coup élevée et transformée en lui donnant un caractère officiel, elle était trop près de sa naissance pour que son autorité fût acceptée sans contestation. Dans le travail d'épuration auquel elle se livrait avec une sage lenteur, malgré les sarcasmes de ses adversaires, elle rencontrait d'assez vives résistances chez quelques esprits indépendants, qui lui reprochaient, non peut-être sans

(l) Guizot, Etude sur Corneille.

SA VIH ET SHS KtlUlTS

raison, d»' trop dépouiller le vieil idiome gaulois, la laiijjjue de Rabelais et de Montain^ne, de sa naïveté, de son orijjjinalité et de sa grâce.

Saint-Evrcmond est un de ces esprits indépendants (|ui refusent de s'incliner devant les arrêts du nouvel aréopage, et sa prétendue comédie se ressent de cette indépendance. Il y a quelque vérité dans la protestation de Mlle de Gournay, cette fille adoptive du philosophe bordelais, qui poussa jusqu'au fanatisme de l'admiration la reconnaissance ou plutôt le culte qu'elle lui avait voué. Il est seulement à regretter qu'elle ne soit pas formulée en meilleurs vers.

La scène dans laquelle Godeau, évêque de Grasse, dit à son confrère Golletet :

Nous sommes tous égaux, étant fils d'Apollon ; Levez-vous, CoUetet !

met bien en relief la révolution qui s'est opérée le jour où de modestes écrivains ont été admis, par les lois d'une institution officielle, au sein d'une compagnie placée sous le patronage de l'Etat, à marcher de pair avec des prélats et des

ducs. Cette apostrophe, adressée, au nom de l'égalité, par un évêque au plus humble des académiciens, a une portée que ne sauraient atténuer les plaisanteries qu'y mêle Saint-Evremond. Entamé sur un point, l'édifice du privilège a perdu quelque chose de sa solidité, et ce premier coup de marteau contribuera à hâter le moment de sa chute. L'égalité franchira plus tard le seuil de l'Académie, et des fils d'Apollon, pour parler le langage du bon Godeau, s'étendra, dans le domaine légal, à tous les enfants d'une même patrie.

La Fronde vient brusquement interrompre le cours des prospérités inouies « de la bonne régence » , comme l'appelle Saint-Evremond en célébrant cet âge d'or de nos annales (1). Parvenue, sous rimpulsion du continuateur de Richelieu, à un degré de splendeur inconnu jusqu'alors, la France est précipitée dans la guerre civile. Au milieu de ces luttes stériles de l'ambition et des intérêts personnels , soit que le Parlement prenne l'initiative de la rébellion contre la cour , en se posant en protecteur des droits de la nation, soit qu'il se traîne à la remorque de quelques grands seigneurs , Saint - Evremond restera fidèle à la cause de la royauté. Il la défendra, jusqu'à la fin, de son épée et de sa plume. Et cependant ce caustique personnage est frondeur par nature; mais

( l ) J ai vu le temps de la bonne régence ,

Temps où régnait une heureuse abondance , Ternies où la ville aussi bien que la Cour Ne respiraient que les jeux et l'amour

son 1)011 sens le prémunit contre un entraînement que la raison condamne, et ne permet pas que ses velléités d'opposition dégénèrent en révolte.

Saint-Evremond a bien jugé et cette renaissance du vieil esprit de faction qui caractérise la Fronde parlementaire, et ce pêle-mêle , non moins risible qu'odieux, d'intrigues, de bassesses, de convoitises, dont la Fronde nobiliaire nous offre constamment le spectacle. La morale qu'il en tire préviendrait plus d'une révolution, si elle était toujours pratiquée. « Ne confondons pas, dit-il, le bien public avec le nôtre, et ne faisons pas une guerre civile d'une guerre particulière. Tous les mouA^ements sont libres , quand ils sont secrets ; mais , du moment qu'il nous portent à des choses où l'Etat se trouve intéressé , nous lui devons compte de nos actions , et la justice a des droits sur des entreprises si criminelles ». N'est-ce pas là la devise de tous les bons citoyens?

Dans son pamphlet sur la retraite de M. de Longueville en Normandie, il dévoile l'égoïsme et la couardise de tous ces soi-disant défenseurs des libertés publiques , si avides de domination , d'honneurs et de richesses, qui ne visent qu'à se

SA VIE ET SES ECRITS l'J

partager les charges, les dignités , les gouvernements. C'est la satire Ménippcc de cette contrefaçon d<' la Li^uc. Saint-Kvremond y passe en revue les principaux lieutenants du duc de Longueville, dont U» désintéressement égale celui de leur chef; et, à mesure qu'ils dédient devant lui, il les marque de ce hurin qu'il est si habile à manier. Il épuise contre eux les flèches de son carquois ; c'est une nuée ; nul n'y échappe. II est tellement en veine de raillerie, qu'après avoir raillé les Normands, ses compatriotes, il se raille lui-même en se mettant en scène (1). Gomme l'idée qu'il nous donne du duc de Longueville, « l'homme du monde qui aimait le moins le commencement de toutes les atYaires », suivant le cardinal de Retz , répond bien au portrait que nous en a tracé le malicieux coadjuteur! Comme il s'amuse aux dépens de ce comte de Fiesque , « commis-

(U (•• On vouloit donner le commandement de l'artillene à Saint- Evremond ; et, à dire vrai, dans l'inclination qn'il avoit ponr Saint- Germain, il eût bien souhaité de servir la Cour, enjjrenant une charge considérable où il n'ontendoit rien ; mais , comme il avoit promis au comte d'Harcourt de ne point prendre d'emploi, il tint sa promesse, tant par honneur que pour ne pas ressembler aux Normands, qui avoient presque tous manqué do parole. Ces considérations lui firent généreusement refuser l'argent qu'on lui oiïroit et qu'on ne lui pùt pas donné ».

sioiiné pour les enlèvements de quartier et autres exploits brusques et soudains , dont la résolution peut se prendre en chantant un air de La Barre , ou en dansant un pas de ballet » ; de ce Bocaule « qui, n'ayant jamais vu l'armée, veut être maréchal-de-camp et l'est en effet , parce qu'il a été chasseur toute sa vie, et que, la chasse étant une image de la guerre, quarante ans de chasse valent bien pour le moins vingt campagnes » ; de ce Flavencourt, qui a la même prétention, « parce que, pour être bon capitaine , il ne suffit pas d'avoir gagné des batailles, il faut avoir vu des déroutes, et que personne à cet égard ne peut lui disputer l'avantage »! Si l'on est peu tenté de rire, c'est qu'on ne saurait oublier que les destinées de la France étaient en jeu dans les folies de la Fronde. Mais ne croirait-on pas sentir le fouet de Juvénal ou le fer rouge de Tacite , quand Saint-Evremond nous montre le Parlement promettant aux Frondeurs « de rendre autant d'arrêts qu'ils voudront sans rien examiner », de leur livrer entièrement « le bien du roi », dont il se dit le tuteur, « pourvu que le semestre soit supprimé »; quand Saint-Ibal réclame « l'honneur de faire entrer les ennemis en France », et qu'il lui est répondu « que les généraux se le

SA viH i;t si;s Kcitrrs 31

réservent » ? Tci le ton du railleur s'élève, et riiulip:iiation perce à travers rironie (1). Lorsque tant tl(î «^entilshonmies, n'obéissant ({u'à leurs cupidités, à leurs rancunes ou aux caprices de leurs maîtresses, changent si facilement de parti qu'on a peine à les suivre dans tous leurs mouvements, la constance de Saint-Evremond forme un heureux contraste avec ces honteuses palinodies, et sa fidélité l'honore.

Toutefois, n'exagérons pas son mérite. Même dans ses actes les plus louables, l'épicurien, si l'on y regarde de près, se trahit : « C'est un métier, dit-il de ces sortes d'affaires, dont les honnêtes gens et ceux qui se trouvent bien « ne se doivent pas mêler ». Saint-Evremond est de ceux qui se

(I) Il termine par dos n'dexions qui dénotent une connaissance exacte (les|iarlis ou plutôt tles factions : « Les ilupes, dit-il viennent là tous les jours en loule ; les proscrits, les misérables s'y rendent des deux bouts du monde. Jamais tant de beaux discours et si peu de bon sens ; jamais tant de desseins sans actions, tant d'entreprises sans cirets; toutes imaginations, toutes chimères; rien de véritable, rien d'essentiel que la nécessité et la misère. De là vient que les particuliers se plaignent des grands qui les trompent, et les grands dos particuliers qui les abandonnent. Les sots se désabusent par l'expérience et se retirent : les malheureux qui ne voient aucun changement dans leur condition, mécontents de leurs chefs, vont chercher aillelirs quelque autre méchante affaire ».

trouvent bien ; les nouveautés et les hasards lui déplaisent, parce qu'ils pourraient déranger ses habitudes et nuire à son bien-être. Les factions sont ennemies de l'ordre et de la règle, et nul ne sait mieux que lui que l'ordre et la règle constituent le premier besoin de quiconque veut jouir paisiblement de la vie. Un mobile qui n'est autre chose que l'intérêt bien entendu n'a certes rien d'héroïque ; mais que de malheurs auraient été épargnés à la France, si notre épicurien eût eu en cela plus d'imitateurs !

Après le triomphe de Mazarin , un l)revet de maréchal-de-camp et une pension de mille écus récompensent Saint-Evremond de ses services. Une épigramme lui avait fait perdre la faveur du prince de Gondé ; une épigramme lui fera perdre encore celle du tout-puissant ministre. Il expie son imprudence à la Bastille , où il peut méditer à loisir sur le danger qu'il y a à tout sacrifier au plaisir de lancer quelques traits malins. Mis en liberté au bout de trois mois de captivité, il signale sa rentrée dans les salons de Paris , qui ne pouvaient se consoler de son absence, par une de ses meilleures pièces, par sa satire contre les Précieuses, intitulée le Cercle.

Le genre précieux , dans la bonne acception du mot , heureux mélange de la galanterie espagnole et du bel esprit italien, qui régnait presque sans partage chez Mme de Rambouillet, transporté dans un autre milieu , avait dégénéré en afféterie , en

pédantisme , en subtilités quintessenciées. Aux Catherine de Vivonne et aux Julie d'Angennes succédaient les Gathos et les Madelon , dont la verve railleuse de Molière devait bientôt faire justice par le ridicule. « Les plus excellentes choses (c'est ce grand comique qui parle) sont sujettes à être copiées par de mauvais singes , qui méritent d'être bernés » (1). Saint-Evremond , précédant Molière, nous conduit dans cette nouvelle cour d'amour qu'on nomme le cercle des Précieuses, et se plaît à nous montrer toutes les variétés de l'espèce. « Le fm des choses, le grand fin , le fin du fin » (2) , n'est-il pas contenu en germe dans les vers suivants?

Là se font distinguer les fiertés des rigueurs, Les dédains des mépris, les tourments des langueurs. On y sait démêler la crainte (d les alarmes, Discerner les attraits, les appas et les charmes.

Ninon disait que les Précieuses étaient les Jansénistes de l'amour. Saint-Evremond commente ce mot piquant qui, dans un temps où l'amour était

(1) Préface des Précieuses ridicules de Molière.

(2) Les Précieuses ridicules, scène X''.

SA Mi: ET SES licuris

le sujet de toutes les conversations, avait fait tortiiiic. A coté des ûmes vraiiiK.'iit délicates, (lui cherchent à dcvuhjariser l'amour , comme on cherchait alors à dévulgarisor la langue, il y a ce qu'il appelle les fausses délicates, « qui, dit-il, ont enlevé à l'amour ce qu'il a de plus natui'el , pensant lui donner (piel({ue chose de plus précieux, qui ont tiré une passion toute sensible du cœur à l'esprit et converti des mouvements en idées ». Il met hardiment à nu ce que cache cette fausse délicatesse, et il le fait avec une crudité d'expression qui ne nous permet pas de citer cet énergique résumé de son commentaire. Le cœur des Précieuses ne fut jamais analysé d'une manière à la fois plus subtile et plus brutale.

La Lettre sur les plaisirs, qu'il écrivit au comte d'Olonne de la campagne où il s'était retiré après un duel, indique bien quelle était alors la situation de son âme. Il y expose, en vrai docteur épicurien, la théorie des plaisirs bien entendus et bien ménagés, qm est, selon lui, le fondement de la véritable science du bonheur et de la véritable sagesse. Il blâme « les sensuels qui s'abandonnent grossièrement à leurs appétits », et il ajoute : « L'esprit a plus de part au goût des délicats qu'à celui des autres. Sans les délicats, la galanterie serait

inconnue C'est à eux qu'on doit Verudito luxu

de Pétrone et tout ce que le raffinement de notre siècle a trouvé de plus curieux dans les plaisirs ».

Les délicats! cette expression revient souvent sous la plume de Saint-Evremond, qui semble la caresser avec amour. C'est qu'il y reconnaît, comme dans un miroir, sa propre image. Si ce mot est en quelque sorte le fond de sa langue, c'est que l'idée

SA VIK ET SES l'CIU rs 37

qui s'y attaclie est le fond même de sa natuie. Employc; comme substantif, ce charmant adjectif est du répertoire de la grâce. Il y a une nuance trèsmar(|uée entre un délicat et un homme délicat. Chez celui-ci, la délicatesse se mêle plus ou moins aux autres qualités qui le distinguent. Celui-là est la délicatesse faite homme. Tout en lui est comme imprégné de ce merveilleux don du ciel , le premier peut-être après la vertu. La délicatesse, cette chose indéfinissable, qu'on apprécie en France plus que partout ailleurs, spiritualise pour ainsi dire la sensualité elle-même. C'est par elle que le matérialisme pratique touche encore en quelque manière au spiritualisme et laisse dans l'àme une porte ouverte aux nobles instincts. Quand la délicatesse du cœur se joint à la délicatesse de l'esprit, cette ravissante union exerce une séduction à laquelle rien ne résiste , car elle réalise ce que les rêves de l'imagination nous offrent de plus aimable et de plus parfait.

Par malheur, la délicatesse de Saint-Evremond ne dépasse guère le niveau de cette délicatesse purement extérieure qui ne sert qu'à sauver les apparences, qu'à couvrir toutes les faiblesses d'un vernis de politesse et de bon ton. Rechercher l'agréable sous toutes les formes, mais sans

cette ardeur fébrile qui rompt l'équilibre de nos facultés, ensavourer la jouissance avec cette inaltérable sérénité qui en double le charme, telle est, suivant Saint-Evremond , notre grande affaire icibas. La modération dans le plaisir, voilà son idéal. L'homme peut se livrer à tous ses penchants , pourvu qu'il s'arrête aux limites tracées par le code des bienséances. Le seul travers que Saint- Evremond repousse, c'est la grossièreté. Le seul devoir qu'il prescrive, c'est la décence. Le seul frein qu'il admette, c'est l'obhgation de paraître bien élevé. Il analyse avec une finesse extrême les diverses impressions que reçoit l'âme des objets qui lui plaisent, depuis « celles qui ne font que l'effleurer » jusqu'à celles « qui l'enlèvent par un espèce de ravissement ». Il donne évidemment la préférence « à ces impressions molles et voluptueuses qui viennent à se fondre et à se répandre délicieusement dans l'âme », quoiqu'il qualifie de dangereuse « la douce nonchalance » qu'elles produisent. Remarquons en passant que, si « cette douce nonchalance » a pour lui de l'attrait, il sait la secouer sur le champ de bataille ; ce qui le sépare de l'école d'Horace, qui jeta son bouclier à Philippes.

Saint-Evremond ne veut pas que l'homme pense

SA VU'] i-:r sks kcrits :vj

sérieusemont à la moit : « C'est ^ dit-il, une occupation trop contraire à l'usage de la vif ». — L'homme doit })annir loin de lui tout ce qui est capable de rimportuner ou d<î Tattrister, et ne demander à l'avcnii', comme au passé, que des idé(^s rianti^s. — Ce n'est pas l'erreur, ce n'est pas la passion , qui sont nos plus cruels ennemis; c'est la tristesse, c'est l'ennui : il faut les éloigner à tout prix. — Saint-Evremond n'aime pas ces esprits sombres et rêveurs « qui demeurent toujours avec eux-mêmes ». — On ne peut vivre heureux qu'en « sortant souvent comme hors de soi » , en se dérobant, au milieu des distractions du monde , à la connaissance de ses propres maux .

— Si nous sommes obligés de regretter quelque chose , que nos regrets soient plutôt des sentiments de tendresse que de douleui". — Si , pour éviter le mal , il est nécessaire de le prévoir, que notre prévoyance n'aille pas jusqu'à la crainte. —

— Rien ne manque , on le voit , au règlement de vie formulé par ce disciple « du bon Epicure » (1). Les subtilités de sa casuistique épicurienne en font, suivant un mot fort juste, « le Marivaux de l'épicuréisme délicat ».

(1) C'est l'épithète qu'il donnu à Epicure dans sa lettre.

La Lettre sur les plaisirs renferme, en réalité , toute la morale de Saint-Evremond. Cette morale, qui réduit la destinée de l'homme à l'art de jouir, qui ne compte pour rien les nobles satisfactions du devoir accompli , cette morale dont le moindre défaut est d'exiger de ses adeptes une certaine richesse et de ne pouvoir être appliquée aux déshérités de la fortune , diffère essentiellement de la sublime morale de l'Evangile, qui repose tout entière sur l'esprit de sacrifice et sur le détachement absolu. Le dernier mot de l'une est le bonheur dans la volupté ; le dernier mot de l'autre est le bonheur en Dieu par l'accomplissement de sa loi. Entre elles , il y a toute la hauteur de la croix. Et cependant, plusieurs réflexions, dans la lettre qui nous occupe, tendraient à démontrer que Saint-Evremond croit à la vérité du christianisme. Il le compare, en finissant, à la philosophie d'Epicure,et il le place bien au-dessus d'elle. Tout en nous conseillant de ne pas songer à la mort , il semble ne pas perdre de vue ce que la religion nous montre au-delà du tombeau ; car il ajoute : « Il n'y a rien qui puisse adoucir le passage de la vie à la mort que la persuasion d'une autre vie attendue avec confiance^ dans une assiette à tout espérer et à ne rien craindre ». Le

SA VIE ET SES l^CRITS 'il

chrétien lo plus convaincu ne saurait mieux dire. Quelle contradiction ! Saint-Evremond ne paraît pas seulement s'en être aperçu.

Vauvenargues parle, lui aussi , de l'usage des plaisirs dans quelques-uns de ses discours. Certes, sa morale est loin d'être sévère ; elle pèche plutôt par excès d'indulgence. Ne considérant l'humanité qu'en dehors des données de la foi, Vauvenargues ne puise pas ses inspirations dans ce qui la rapproche le plus du Dieu qui l'a créée. Combien pourtant son langage est plus élevé que celui de Saint-Evremond! Ses conseils à un jeune homme sont tous frappés au coin d'une âme virile. Son idéal, à lui , c'est la gloire. Il en fait la plus belle récompense de l'homme. S'il oublie qu'il est pour le chrétien une récompense bien plus haute, une immortalité bien supérieure à l'immortalité du souvenir , il veut au moins que l'homme travaille avant tout à mériter la gloire par la pratique de la vertu. Sous l'influence de cette grande passion, à laquelle il subordonne toutes les autres, il flétrit en termes éloquents la mollesse et la frivolité.

Saint-Evremond, dans une autre lettre à peu

près de même date , prouve que , s'il prêche l'usage modéré du plaisir , ce n'est pas qu'il ne soit porté lui-même à s'écarter des règles de cette modération qu'il préconise ; car , il avoue « qu'il ne peut voir sans envie les gens somptueux et magnifiques en leurs dépenses ». On dirait qu'il est désolé de n'être point assez riche pour se permettre toutes les prodigalités. « Je hais , écrit-il , les Vivonne et les Saucours, pour ne pas pouvoir leur ressembler ». Et l'on ne saurait s'en étonner. Nous sommes si exposés à glisser sur la pente de la morale facile, n'étant pas retenus par le lien puissant du devoir! La modération dans les désirs a besoin d'une base plus solide que les lois plus ou moins étudiées d'une science dont nos passions ne sont point toujours prêtes à accepter les leçons.

Nous avons signalé la contradiction qui existe entre la morale de Saint-Evremond et le sentiment religieux, dont quelques passages de sa Lettre sur les plaisirs sont empreints. Cette contradiction est encore plus manifeste dans sa dissertation Sur l'impuissance où est l'homme qui veut connaître toutes choses , de se connaître lui-même. Il y soutient qu'il n'y a pas de certitude pour l'homme, s'il n'assujettit la raison à la foi. — Tous les philosophes ont vainement cherché à savoir ce que nous sommes et ce que nous serons un jour. — Aucun d'eux n'a pu réussir à démontrer l'immortalité de l'âme , à l'aide des seules lumières de la raison. — Pour lui, en pareille matière, la raison n'est rien; la foi est tout, et c'est en quelque sorte manquer au respect qu'on lui doit , que d'essayer même d'établir par le raisonnement les fondements de la philosophie spiritualiste. — Ne croirait-on pas qu'il appartient à l'école religieuse la plus exclusive , à celle qui ne sait pas concilier la

nécessité de la révélation divine avec la dignité de la raison humaine, à celle qui refuse à cette noble émanation de l'intelligence suprême le pouvoir d'arriver aux vérités premières et à leurs conséquences immédiates, comme si, pour exalter la foi, il fallait humilier la raison ? Il insiste avec complaisance sur les variations des philosophes, parmi lesquels il fait figurer le roi Salomon. Ni Socrate, ni Platon, ni Descartes ne trouvent grâce devant lui. Pascal ne traite pas plus durement l'illustre auteur des Méditations, quand il l'accuse d'avoir voulu se passer de Dieu. Après avoir nié les droits les plus légitimes de la philosophie qui découle de la raison pure, Saint-Evremond ira jusqu'à dire nettement, dans son Jugement sur les sciences auxquelles peut s'appliquer un honnête homme, que c'est une vraie folie d'étudier une science aussi vaine. Mais il ne proscrira pas moins l'étude de la théologie, et il le fera, ce semble, de manière à trahir le fond de sa pensée. — Tout ce qui est du domaine de la théologie doit, à son avis , « être traité avec mystère et secret ». — « On brûle, dit-il, un homme assez malheureux pour ne pas croire en Dieu ; et cependant on demande

publiquement s'il y en a un C'est de cette

manie de raisonner, poussée jusqu'à l'extrava-

gance par les théologiens , qii est venu le proverbe que le médecin et le théologien croient rarement aux remèdes et à la religion... Que nos docteurs en théologie traitent les matières de théologie avec plus de réserve , et que ceux qui leur doivent docilité et soumission aient moins de curiosité! »

Le lecteur attentif ne retrouve-t-il pas ici le sceptique qui, au fond, ne croit guère plus à la religion qu'à la philosophie? Cette docilité, cette soumission que Saint-Evremond conseille à l'égard de la doctrine, en lançant aux docteurs plus d'une malicieuse épigramme , ne sont-elles pas loin de porter le cachet d'une véritable conviction? Ne faut-il pas voir avant tout, dans de tels conseils, la prudence de l'épicurien, jaloux de vivre en paix avec les puissances dans un temps où les vérités de la foi étaient si bien admises comme des axiomes indiscutables, que la moindre profession d'incrédulité eût pris le caractère d'une révolte contre une autorité universellement reconnue? Si nous voulons bien , quant à nous, ne pas révoquer en doute la sincérité de Saint-Evremond, lorsqu'il proteste aussi hautement de son respect pour la religion , nous sommes plus que tenté de ne le

id SAINT - EVREMOND

considérer que comme un respect extérieur , qui n'a aucune racine dans le cœur. A nos yeux, le sentiment qui l'anime ne va pas au-delà de celui qui fera dire à J.-J. Rousseau lui-même : « Surtout apprenez à respecter la religion; l'humanité et la politique exigent ce respect ». Nous le croyons d'autant plus, qu'en écrivant à un de ses amis, Saint-Evremond se sert presque des mêmes expressions. Seulement, au lieu d'invoquer l'humanité et la politique, il invoque la bienséance; ce qui marque bien la différence entre le philosophe et « l'honnête homme » , pour qui la religion n'est que la plus haute des convenances sociales (1).

Néanmoins, c'est peut-être de bonne foi que ce singulier éclectique emprunte à l'épicuréisme sa morale, et au christianisme ses dogmes : nous le voyons si fortement enclin à tout effleurer sans rien approfondir ! Peut-on juger, d'après les règles de la logique, un écrivain qui déclare qu'il n'aime ni la méditation ni l'étude , et qu'il n'a que fort

(1) Après avoir dit, dans cette lettre, qu'il ne faut pas afficher l'incrédulité, il ajoute : « La seule bienséance et le respect qu'on doit à ses si'mblables défendent une telle licence ».

SA VMO KT si;s Kcmrs w

peu dégoût pour la Iccluic? « Si j'y emploie (pielques hciiics, dil-il, ce sont les plus inutiles, sans dessein, sans oidri^ (piand je ne puis pas avoir la conversation des honnêtes gens et cpie je me trouve éloigné du conunerce des plaisirs. Ne vous imaginez donc pas que je parle profondément de choses que je n'ai étudiées qu'en passant et sur lesquelles je n'ai fait que de légères réflexions. L'étude a je ne sais quoi de sombre

qui gâte les agréments naturels La méditation

produit encore de plus méchants effets ». On

se sent presque désarmé par de pareils aveux; ils n'expliquent que trop les contradictions les plus choquantes.

Ecoutez encore ce qu'il dit au sujet des mathématiques : « Quand je songe comme elles vous tirent de l'action et du plaisir pour vous occuper tout entier, leurs démonstrations me semblent bien chères , et il faut être amoureux d'une

vérité pour la chercher à ce prix-là Nous

avons bien plus d'intérêt à jouir du monde qu*à le connaître ». Voilà .tout Saint-Evremond. On comprend qu'un esprit aussi superficiel compose une religion à sa guise, dont la partie pratique ne l'oblige à aucun sacrifice , tandis que la partie

théorique conserve tous les dehors de l'orthodoxie. On comprend qu'il mène de front la direction de la conscience de Ninon, à qui il fait presque un devoir de l'inconstance (1), et la défense des vrais principes religieux. De telles natures ont plutôt des tendances instinctives qui les dominent que des convictions raisonnées qui les guident. Elles préparent, sans s'en douter, la voie où de terribles logiciens viendront tirer, de cet absurde amalgame des choses les plus disparates, toutes les conséquences qu'il renferme. Pour donner à la morale du plaisir une base rationnelle, ces logiciens réduiront l'homme à n'être qu'un corps , l'âme qu'une fonction , Dieu qu'un inconnu , ou , comme diront ceux qui viendront après eux, que le nom de l'inintelligible. Saint- Evremond a une certaine honnêteté innée , une certaine droiture de cœur et comme un sens supérieur, qui peuvent le préserver des délires de

(1) Voici la fin d'une pièce de vers où Saint-Evremond reproche à Philis la durée de son attachement pour le marquis de ViUarceaux, et où il développe à sa façon les avantages de l'inconstance :

Il faut brûler d'une flamme légère.

Vive, brillante, et toujours passagère ; Être inconstante aussi longtemps qu'on peut. Car un temps vient où ne l'est pas qui veut.

SA VI H irr sKs kciuts v»

l'orgueil aussi bien (juo des excès du vice, des grandes eri'curs aussi hien que des grands désordres. Il n'en est pas moins un des pères de la philosophie matérialiste du dix-huitième siècle : elle est contenue en germe dans ses pages légères.

Vers le même temps , la querelle des solitaires de Port-Royal avec les casuistes de la Société de Jésus inspire à Saint-Evremond un très-piquant badinage intitulé : Conversation du père Canaye avec le maréchal d'Hocquincourt. C'est comme une imitation des dialogues de Platon sur les sophistes , où il fait rire aux dépens de tous les personnages qu'il met en scène. Dans ce chef-d'œuvre de l'enjouement et de la fine ironie ^ il ne prend parti ni pour les soutiens de la morale relâchée, ni pour les rudes champions de la morale rigide. Il ne voit, dans leur célèbre débat, qu'une guerre d'amours-propres et une lutte d'influences. Il s'amuse à persifler tour à tour les deux adversaires, et il les persifle avec un merveilleux esprit. Les traits mordants se pressent sous sa plume. Pascal , deux ans après , n'aura pas plus de verve moqueuse dans les Provinciales. La raillerie du sectaire est parfois plus incisive que celle du sceptique; mais elle n'est pas plus plaisante. Les bouf-

SA VI K KV si:s l'currs

foMiicric^s (h' Molic'i'O , l<'s l'acrths de NOIlaiic ik; sont assaisonnées ni d»' |)liis de sd ^.iiilois ni do. plus do sel ;itti(jUO.

Saint-Evremond esquisse avec le crayon d'un Callot la silhouette de ce triste maréchal, qui se lit itattre honteusement à Bleneau pour avoir dédaigné les conseils de Turenne ; qui, au mépris du plus saint des devoirs, osa écrire à une femme sans pudeur et sans foi : « Péronne est à la belle des- belles » ; qui , après la défection de Gondé, offrit à ce nouveau connétable de Bourbon de livrer pour de Targent les places que son roi lui avait confiées , mit pendant quinze jours sa trahison aux enchères et l'eût infailliblement consommée , si le légitime propriétaire n'eût été en même temps le dernier enchérisseur ; qui, enfin, mourut en combattant contre sa patrie , gorgé de For de l'Espagne et flétri du titre du grand bailli de Gand. Qui n'applaudirait à cette exécution par le ridicule d'un homme si peu digne d'estime , incapable d'ailleurs et vaniteux à l'excès , aussi dénué d'esprit que d'honneur?

Ge qui gâte pour nous ce badinage étincelant.

c'est que le persiflage s'étend aux plus hautes questions philosophiques et religieuses. « Saint-Evremond , a dit Lamartine , y soulève les idées métaphysiques avec la grâce d'un enfant d'Athènes , jouant sous les portiques aux osselets, pendant que Platon y pérore » . Nous admirons la grâce de l'enfant d'Athènes , transplanté sous le ciel de Paris; mais nous lui voudrions un peu plus de respect pour les choses sérieuses. Nous n'aimons pas à voir les plus graves sujets de méditation, les vérités ou les problèmes de l'ordre le plus élevé, ainsi traduits en comique. Gela nous blesse comme une dissonance.

Il n'y a peut-être ni moins de malice ni moins de grâce dans le récit que fait Saint-Evremond d'une conversation de Bautru et de l'évêque du Mans, Lavardin, connus, l'un par son savoir et ses bons mots , l'autre par son langage fleuri , mais difl'us , avec le commandeur de Jars, qui se vantait, à la façon des anciens nobles, de ne rien devoir aux lettres ni aux sciences. Chaque phrase y pétille en fusée d'épigrammes. Ce récit peint très-bien l'état de la Cour au moment où la reine Christine de Suède se trouvait en France , et le contraste que présentaient les jeunes seigneurs, pénétrés de l'esprit de

s.v vu-: KT si']s l'icmrs

l'hôtol do Rambouillet , regardant l'instruction comme l'ornement , comme la fleur la plus exquise de la vie, et les partisans attardés des vieux préjugés d'une noblesse fière de son ignorance.

Saint-Evremond s'était bientôt réconcilié avec Mazarin, qui n'avait pas cessé d'apprécier à leur juste valeur et l'officier dont il connaissait la bravoure et l'écrivain dont il aimait , dit-on , à relire les pamphlets. Mais, dans sa Lettre au maréchal de Créqui sur le traité des Pyrénées , plus d'un trait semble indiquer que , de sa part , la réconciliation n'a pas été sincère , et qu'une sourde inimitié , un vieux levain de haine , fermentent dans l'âme de l'ancien prisonnier de la Bastille , devenu frondeur après la fronde. On croirait lire une de ces Mazarinades où les passions, surexcitées par la guerre civile, n'épargnaient aucune injure à l'étranger, quij français par le cœur, avait tant ajouté à la grandeur de la France. Le cardinal de Retz , cet implacable ennemi de Mazarin , n'a rien de plus fort dans ses Mémoires (1). Quoique la

(1) "La maxime do M. le cardinal est que le ministre doit être moins à l'Etat que l'Etat au ministre ; et, dans cette pensée, pour peu que Dieu lui donne de jours, il iera son propre bien de celui de tout le

SA VIK ET SKS l-CIUTS

satire soit spirituelle, on ne peut se défendre d'un sentiment pénible en voyant ainsi raillé et outrage le dif]jne successeur de Richelieu, à l'occasion d'un des actes qui l'honorent le plus.

Saint-Evremond manque de sens politique, quand il critique ce glorieux traité qui complétait l'œuvre du traité de Westphalie. Il lui oppose, sous une forme ironique, ce qu'eût fait Richelieu, s'il eût été à la place de Mazarin ; mais c'était le rêve même de Richelieu que Mazarin venait de réaliser. Ce redou taille adversaire de la maison d'Autriche dut tressaillir de joie dans sa tombe, le jour où fut si bien achevé ce qu'il avait si bien commencé. Le maître dût être content de son élève. L'Espagne définitivement vaincue ainsi que son orgueilleuse dynastie , la France élevée au rang qu'occupait sa rivale dans le monde sous Charles-Quint , l'abaissement des hautes barrières

royaume Il concevait, en trois gentilshommes vagal)onds, en

quelques pauvres paysans désespérés, toute la nohlesse soulevée et la révolte de toutes les populations. Tout le monde, à son avis, l'attaquait, parce qu'il se sentait odieux à tout le monde «. Un tel langage ne nous paraît pas mériter le nom de plaisanterie que lui a donné Voltaire dans le Siècle de Louis MV, en blâmant, du reste, avec raison la mosui'c arbitraire dont S;iint-Evremond fut victinje.

qui les séparaient préparé par l'union de l'infante Marie-Thérèse avec Louis XIV , nos conquêtes et notre prépondérance assurées par une paix qui ouvrait un champ sans limites aux merveilles du grand règne , Gondé achetant son pardon par une soumission absolue qui faisait disparaître jusqu'aux dernières agitations de la Fronde , et son retour sous un drapeau qu'il n'eût jamais dû quitter, marqué par de nouvelles acquisitions territoriales qui donnaient à cet heureux événement tout le prix d'une victoire , voilà certes de magnifiques résultats. Mazarin, plongeant dans l'avenir son regard d'aigle , les avait pour la plupart comme aperçus d'avance pendant les négociations de Munster , et il avait mis à les poursuivre , au milieu des plus rudes épreuves , une persévérance , une fermeté qui tiennent du prodige. Ne réparaient-ils pas complètement l'affront ou plutôt le malheur de Pavie (car il n'y a pas d'affront là où tout est perdu, fors l'honneur)? François 1er n'étaitil pas suffisamment vengé ? Et Mazarin ne pouvaitil pas à bon droit être fier de son ouvrage ? Fallait-il, pour que le but fût atteint, anéantir la puissance espagnole en l'attaquant à la fois et sur les bords du Rhin et au cœur même de l'Espagne , en chassant Charles II de Madrid , comme

SA Y II-; ET SKS l'XlUITS hl

reùt voulu Saint-Evroinond, sans tenir compte de répuisement de nos finances , de la lassitude des populations décimées par trente ans de guerre , des obstacles immenses que nous aurions eu à surmonter? (1).

Un jour un homme, plus grand que Mazarin et non moins grand que Richelieu , exécutera pour ainsi dire le plan tracé par Saint-Evremond. Les Espagnols verront leur roi dépossédé de son trône et les Français maîtres de leur capitale; mais leurs vainqueurs auront bientôt à regretter de s'être engagés dans une pareille entreprise , et le premier capitaine des temps modernes y trouvera recueil contre lequel son génie et sa fortune iront se briser. Mazarin eut le mérite de s'arrêter à propos. Il sut se contenter de réduire à de plus

(1) " Quelle dillërence d'une sagesse si profonde au dérèglement du cardinal de Richelieu ! Il me semble que je vois cette âme immodérée ne se contenter ni de la Flandre ni du Milanais, mais, dans une conjoncture qu'on n'avait pas eue depuis Cliarles-Quint, envoyer sept ou huit millions à Francfort, et faire marcher une grande armée sur les l)ords du Rhin pour venger notre nation , en la personne de Louis XIV, de l'alfront qu'elle reçut autrefois en celle de François l". Je lui vois prendre de nouvelles liaisons avec le Portugal après la défaite de Don Luis. Je lui vois joindre nos forces à celles de ce royaume jiour chasser le roi catholique de Madrid, sans aucun respect d'une itersonne sacrée et inviolable " .

justes proportions le colosse dont l'ambition démesurée avait si longtemps bouleversé l'Europe , et abaisser les Pyrénées sans s'exposer à compromettre les intérêts de la France dans de redoutables hasards. Méconnaître la portée d'un tel traité pour l'attribuer aux misérables calculs de la cupidité et de la peur , c'est une de ces aberrations que la passion seule peut expliquer. Mazarin eut le tort grave de s'enrichir aux dépens de l'Etat , et cette impardonnable faiblesse a terni sa gloire ; mais ce n'était pas au moment où il venait de rendre à la France un service aussi signalé qu'il fallait la lui reprocher, et encore moins s'en emparer pour dénaturer ses intentions. L'impartiale histoire a prononcé son arrêt sur le traité des Pyrénées, et cet arrêt est la condamnation formelle du jugement de Saint-Evremond.

La lettre au marquis de Gréquy n'était pas destinée à la publicité. Le cardinal mourut sans qu'elle fût sortie du cercle de quelques amis ; mais trouvée, deux ans après, parmi les papiers du malheureux Fouquet, dénoncée au roi par Golbert et Letellier, qui n'aimaient pas Saint-Evremond et redoutaient ses railleries, cette satire , bien excusable dans l'intimité d'une correspondance,

aniona coiitiv son aiilciii' un oidrc (rarreslatioii. Louis X[V vit un criuic diktat dans un ('ciit outrageant pour la mémoire du ministre qui lui avait appris le gr;nid art de réf^ner. Un tel écrit rappelait trop les libres allures d'une époque dont le souvenir lui était odieux, pour ne pas faire une IVichcuse impression sur son esprit.

Menacé par cette mesure arbitraire de perdre sa liberté, Saint-Evremond préfère l'exil à la captivité. Il passe d'abord en Hollande, puis de là en Angleterre, quand il est forcé de renoncer à l'espoir d'un prochain retour. L'année même où ce coup inattendu était venu le frapper, il avait fait un premier voyage à Londres avec le comte de Soissons, chargé de féliciter Charles II de son rétablissement sur le trône de ses ancêtres. Aussi le voyonsnous, dès son arrivée, honoré de l'amitié des plus grands seigneurs et des hommes de lettres les plus éminents. Sous un jeune roi, frivole et voluptueux, n'aimant le pouvoir que pour jouir de ta vie , la cour est alors partagée entre les viveurs et les mondains. Autour de ce prince, allié ou plutôt vassal de Louis XIV, qui le soutient par ses subsides, « tout est Français ou tâche de l'être ». Grâce à cette manie d'imitation, Saint-Evremond eût pu encore se croire en France; car, pour plaire au souverain, l'aristocratie anglaise a adopté nos usa-

SA viH i;r si:s l'icKirs (;i

ges, nos modes et notre langue (1). Mais trop souvent Wliite-îîiill n'oiri'c ([iic la parodie de Versailles, où Ton a Tart de donner au vice lui-même un cachet d'élégance et de distinction. Si c'est le règne de Tesprit et du plaisir, c'est bien plus celui du cynisme et de la débauche. Longtemps comprimée, la soif des jouissances matérielles déborde. Cette réaction contre le rigorisme sombre et farouche du temps de Gromwell a, comme toutes les réactions, dépassé le but. Charles II et la Castelmaine ressemblent plutôt à Louis XV et à la Dubarry qu'à Louis XIV et à Mme de Montespan. La cour de Charles II est à celle de Louis XIV ce que Rochester, ce poète gentilhomme toujours ivre, est au premier des poètes courtisans, au divin Racine. Une grossièreté licencieuse s'y mêle aux manières nobles et polies qu'elle cherche à lui emprunter, et ce ne sont pas ces manières qui dominent.

Eloigné des viveurs par sa délicatesse et son bon goût, Saint-Evremond est avec les mondains. On remarque, dans sa société habituelle, le duc de

(1) Villemain, Cours de Littérature. — M. Taine, Hifs/oire de la LUtéralnrc A nqlaisc .

Buckingham (1), ce spirituel et brillant favori qui se sentait attiré vers l'aimable exilé par une affinité naturelle; le poète Waller, ce souple adulateur de toutes les causes triomphantes (2), qui, dans ses poésies fugitives, fut à la fois l'Anacréon et le Racan de l'Angleterre; William Temple, écrivain, diplomate, homme d'Etat, et en même temps le parfait modèle du mondain. On y remarque aussi un homme moins illustre, d'Aubigny (3), qui, par la sûreté et le charme de son commerce, lui adoucira plus que tout autre les rigueurs de l'exil et sera le La Boétie de ce nouveau Montaigne. Vivant dans un cercle de beaux esprits qui;, pour la plupart, cultivent les lettres comme il les cultive lui-même, en amateurs, Saint-Evremond apprendra de l'auteur un peu superficiel des Essais sur le Gouvernement (4), de petits traités sur le beau, sur la philosophie de l'histoire, à écrire avec tout l'abandon de la causerie sur les sujets les plus sérieux, sans demander beaucoup à la méditation et au travail.

(1) Saint-Evremond l'avait connu au siège d'Arras.

(2) Saint-Evremond a dit de Waller : « Je n'ai point connu d*homnie à qui l'antiquité soit si obligée ; il lui prête sa belle imagination aussi bien que son intelligence fine et délicate ».

(3) Saint-Evremond l'avait déjà connu en France.

(4) William Temple.

SA VIE ET SES l'icnrrs 0:5

Saint -Evreinond coniposo , (1(» concert avec Buckinjîhani, sa comédie du Faux Politique (4), erreur de deux hommes d'esprit qui , en forçant leur talent , n'ont réussi à produire en commun qu'une œuvre sans couleur et sans art, une pièce tVoide et embrouillée, que n'animent ni la verve gauloise ni Vliu))wur anglais. Saint-Evremond est impuissant à donner la vie de la scène aux personnages qu'il fait mouvoir. Il a le trait; il excelle dans le langage de la conversation , qui est une des parties de la comédie; c'est un observateur sagace et pénétrant; mais, s'il est habile à dessiner un caractère dans une simple esquisse, à saisir et à fustiger un ridicule dans une courte satire, il ne saurait mener à bonne fin l'action la moins compliquée. Il ignore les lois de la perspective théâtrale. Le génie dramatique lui fait complètement défaut. Mais telle est sa réputation, qu'un libraire lui offre 500 guinées de cette pièce incolore. Il refuse, par dédain de gentilhomme pour ce genre de profit.

(1) Sir Politick wontd U.

Une plus grave occupation vient heureusement le détourner de ces jeux d'esprit. Sous l'impulsion d'un goût très-vif pour l'antiquité et surtout pour les grands historiens de Rome , il écrit ses Réflexions sur les divers génies du peuple romain aux diverses époques de la République. Polybe et Gicéron , dans les temps anciens, Machiavel et Balzac, dans les temps modernes, l'ont seuls précédé dans cette voie; car « Tite-Live, fait observer avec raison M. Villemain , a négligé de nous montrer les ressorts toujours agissants de la république romaine, comme s^il eût craint d'affaiblir le prodige en l'expliquant; et Tacite ne nous a montré que Rome avilie, sans même expliquer cet inconcevable esclavage, qui vengeait l'univers » (1). Saint-Evremond sera suivi, dans la carrière ouverte devant lui, par l'anglais Walter Moyle, qui, loin de le dépasser, ne l'égalera

(1) Villemain, Eloge de Montesquieu. .

SA Vil'] i;r si;s i:ciurs

pas, mais aussi par BossiU't et [)ar Montesquieu, (jui rrclipscroiit au point de le faire prescjue oublier.

Polybe applique à l'histoire de Rome la philosophie matérialiste et fataliste qu'il professa toute sa vie. Judicieux, mais sans élévation, il ne trouve les causes de la grandeur romaine que dans des considérations tout-à-fait secondaires. — Gicéron voit, dans les institutions de son pays, la réalisation de l'idéal de Platon , et il glorifie cet idéal réalisé, en orateur plutôt qu'en penseur. — Machiavel est de l'école de Polybe, mais avec une intelligence supérieure , une connaissance plus exacte et des faits et des lois qu'il est appelé à apprécier. Ce qu'il cherche uniquement dans les maximes et les exemples des Romains , ce sont les conditions auxquelles un peuple libre peut exister , sans se préoccuper de l'honnêteté des moyens, que ce théoricien de la corruption, de la fourberie et de la violence justifie tous par le succès. Il y a, dans tous les écrits du publiciste florentin, le même fond de scepticisme glacial et d'immoralité raisonnée. — Balzac , dans les dissertations trop déclamatoires qu'il adresse à Mme de Rambouillet, marque, avec beaucoup de vigueur, de pénétration

et d'éclat , les principaux traits du caractère romain; mais il ne va pas au delà (1). — Bossuet monte bien plus haut. Il embrasse d'un coup d'œil non-seulement l'histoire de Rome, mais celle de l'antiquité tout entière , et il les fait aboutir , sous la main de Dieu , à l'établissement du christianisme , sans anéantir pour cela la liberté humaine, sans cesser un instant d'apercevoir les causes secondes des événements qui se déroulent devant lui. Profondément ému du spectacle que présente le peuple romain, ce grand serviteur de la Providence dans ce mystérieux concours de l'univers à l'exécution du plan divin, il aime Rome et son (( assemblée de rois » comme un enfant de la ville éternelle, et son amour s'exhale en sublimes accents. De son Discours sur l'Histoire Universelle ressort cette vérité, que les vertus des citoyens, qui naissent du sentiment religieux , là même où la religion est fausse, font seules la grandeur de l'Etat et que cette grandeur s'évanouit avec elles. — Walter Moyle ne vaut guère l'honneur d'être nommé après Bossuet; mais il met bien en relief l'habile conduite de Rome envers les na-

[1) Kalzac, Lettres sur les Romains.

SA viK i:r si:s i-icuits (j?

lions vaincues, quand il dil : « Les Romains furent plulnl les protecteurs que les maîtres du monde ». — Montes(|ui<'U ne io eèdr en rien à Bossuet pour la liaidcnr et l'étendue des vues^ f^éiu'iales. S'il n'adopte pas ses idées sur riidnvention divini», s'il accorde davantage à la liljerlé humaine, il n'en soumet pas moins cette liberté aux règles de la raison et de la justice. C'est à la lumière de ces règles immuables qu'il juge le peuple romain, en le suivant rapidement depuis son origine jusqu'à la dissolution de l'Empire. Ainsi jugée , d'après les lois d'une saine critique, Rome perd quehpie chose de l'auréole dont Bossuet s'est plu à l'entourer; mais qu'elle nous apparaît grande encore dans le cadre étroit où le digne émule de l'aigle de Meaux a resserré un sujet immense! Montesquieu insiste bien plus sur les talents que sur les vertus des Romains. La religion , qui occupait chez eux une si large place , n'est, selon lui , qu'un instrument de domination pour la race patricienne. Il s'attache surtout à nous initier aux secrets de la politique du Sénat, que nul n'a connue mieux que lui ; mais, quand il arrive au tableau de la longue et orageuse décadence de Rome , quand il nous la montre écrasée sous le poids de sa propre puissance, il s'élève

jusqu'à l'éloquence de son immortel devancier.

Ne demandons rien à Saint-Evremond de ce qui est du domaine de la philosophie de l'histoire. Il ne s'est pas proposé pour but d'étudier d'une manière approfondie les causes des grandes péripéties que nous offrent les annales du peuple-roi. Une ambition si haute eût contrasté avec la tournure de son esprit , peu enclin , on le sait , « à enfoncer dans les choses » (1). Le cercle qu'il s'est tracé est moins vaste , et encore ne le parcourrat-il pas tout entier ; il n'en touchera que quelques points presque sans suite et sans enchaînement. Il fera plutôt un recueil de réflexions qu'un livre; mais , en général, il découvrira la vérité là oiï se portera son attention , et il y puisera des observations pleines de finesse, des aperçus ingénieux, de curieux détails, auxquels se mêleront parfois des vues neuves et hardies.

Ce qui frappe d'abord le lecteur , c'est l'indépendance de jugement dont il fait preuve en signalant l'invraisemblance du récit de Tite-Live en ce qui concerne les rois de Rome. Il a comme entrevu

(1) Expression de Sainte-Beuve.

SA VIH ET SES KCHITS >,'.)

les objections de Niebuhr, (|iii attaquera si savamment l'autiicnticité de ce récit admise par Montesquieu avec tant de confiance , et la critique moderne lui donnera raison. Cette indépendance de jugement, qui n'accepte sans examen aucune opinion reçue et qui est en complet désaccord avec les tendances de l'époque , est un des côtés les plus saillants de l'originalité de Saint-Evremond. Elle n'éclate pas moins dans son appréciation de la conduite de Brutus condamnant lui-même ses deux fils et assistant à leur supplice. Il la juge tout autrement que Bossuet, qui ne s'éloigne pas assez de Machiavel, cet admirateur enthousiaste du consul romain, quoiqu' « il frémisse en voyant la triste fermeté » que Machiavel exalte. Il est tenté de l'attribuer à des calculs intéressés. « La grandeur , dit-il , d'une république admirée de tout le monde fit qu'on admira le fondateur sans examiner ses actions ». Et il dit vrai. C'est en effet cette grandeur qui a ébloui Bossuet et transformé à ses yeux en acte de patriotisme une telle violation des plus saintes lois de la nature. Mais est-il vrai aussi que Brutus n'ait obéi qu'aux suggestions de l'ambition , ou , ce qui serait pire encore de la part d'un père , n'ait cherché qu'à assurer son salut en perdant les siens? Saint-Evremond nous

paraît aller trop loin dans ses conjectures. Nous le lui pardonnerions , quant à nous , volontiers , si ce n'était chez lui le résultat d'un système qui le porte trop souvent à rabaisser les actions les plus nobles, les sentiments les plus généreux. Comme Larocliefoucauld, il tend à réduire toutes les vertus de l'homme au déguisement de l'àmourpropre et de l'intérêt. Serait-ce parce qu'il a , comme lui , vu de près la Fronde, dont tous les héros n'eurent que l'intérêt pour mobile ? — Si Curius ne garde rien pour lui des riches dépouilles enlevées aux Sabins, si Fabricius dédaigne l'or des Samnites et les présents de Pyrrhus , c'est qu' « il y avoit alors de l'habileté à savoir rester pauvre; car par là on s'élevoit aux premières charges de la république. Fabricius et Curius ne sont que des hommes prudents et avisés ». Qui sait même s'ils ne trouvaient pas un plaisir secret dans cette pauvreté volontaire ? — Et il épuise les arguties du bel esprit pour démontrer les avantages de la pauvreté.

Ce n'est pas tout encore ; il prend en pitié le dévoûment des Décius, ces martyrs du paganisme, ces païens si dignes d'être chrétiens, qu'il traite de fanatiques et d'insensés. Se dévouer « pour le bien

d'une société dont on va cesser d'être membre » ! N'est-ce pas là le comble de la folie?... Combien ce même Fabricius que rabaisse Saint-Evremond avait raison de répondre à Cinéas lui vantant la doctrine d'Epicure:((Ob! que Rome aurait bientôt fait , si toute la terre était épicurienne » !... On a besoin de se rappeler que l'écrivain a versé son sang pour son pays sur plusieurs champs de bataille. L'homme vaut mieux que la doctrine qui égare son esprit sans éteindre dans son cœur ce sentiment de Fhonneur, qui y sera toujours vivace. Par bonheur le sceptique n'a pas tué en lui le gentilhomme.

On reconnaît encore l'épicurien à la légèreté avec laquelle il parle des institutions religieuses fondées par Numa. Le sens profond de ces institutions lui a échappé. Il n'a pas compris leur importance et Fimmense influence qu'elles exercèrent sur les doctrines d'une république où l'Etat et la religion se pénétrèrent à tel point, que le gouvernement ne faisait qu'un avec le culte et que l'amour des dieux se confondait avec l'amour de la patrie.

Mais comme il fait bien ressortir les inconvénients de l'instabilité du commandement des

armées chez un peuple si belliqueux, à qui l'unité et la fixité de direction étaient si nécessaires ; les nombreuses améliorations qu'amena, dans la tactique romaine, la guerre contre Pyrrhus, à peine mentionnée par Montesquieu ! Gomme il nous montre clairement qu'à Rome jusqu'aux Scipion la grandeur eut ce caractère général que rend si bien cette belle expression : Majestas populi romani , et qu'elle ne devint individuelle que lorsque, l'esprit républicain s'étant affaibli, ces illustres patriciens devinrent les idoles du peuple ! Comme il fait finement remarquer que la mort de Lucrèce ne causa pas la chute de la royauté , qu'elle n'en fut que l'occasion! Gomme, en quelques mots, il peint merveilleusement Tarquin , « qui ne savoit ni gouverner selon les lois ni régner contre» !

Les grandes figures de Pyrrhus et d'Annibal sont encore mieux dessinées. Si Saint-Evremond est bien inférieur à Montesquieu dans le parallèle de Rome et de Garthage , il lui est peut-être supérieur, quand il siiit le vainqueur du Tésin et de Gannes dans cette admirable campagne qui mit Rome à deux doigts de sa perte. Peu d'historiens ont aussi sainement apprécié et les exploits

SA VIF'l ET SES 1-:GRITS T.i

cl les fautes de c«'t illnslid capitaine II y u beau- (•()U[) (Tr-lrvalioii dans les ivjlcxioiis do Saint-Evrenioiid sur la guerre cl les conquérants , sur les vertus ou les qualités ([ui méritent encort; plus d'être honorées ([ne le génie militaire, l^llles ont toutes Tenipreinte de la plus haute philosophie (1).

Nulle part, Montesquieu ne donne une plus juste idée de rindonq)table orgueil des Romains que dans la phrase suivante : « Rome n'imaginait pas qu'elle pût être, si elle ne commandait ». Mais Saint-Kvremond avait dit avant lui : « Un peuple si magnanime aimoit autant périr que décheoir, et tenoit ih)ur une chose indifférente de n'être plus , quand il ne seroit plus le maître des autres ». Il y a certes plus de fierté dans la phrase à la fois si concise et si énergique de Montesquieu ; mais la phrase de Saint-Evremond est vraiment belle ; elle a comme un reflet des beaux vers de

(1) « Savoir simplement tuer les gens, être plus entendu que les autres à désoler la société et à détruire la nature, c'est exceller dans une science bien funeste. H faut que l'application de cette science soit juste. ...» (Gh. vu).

« La beauté de l'esprit, la grandeur de l'àmc, la magnanimité, le désinléressement, la justice font la meilleure partie du mérite des grands hommes- (Mèmecliapitre).

armées chez un peuple si belliqueux, à qui l'unité et la fixité de direction étaient si nécessaires ; les nombreuses améliorations qu'amena, dans la tactique romaine, la guerre contre Pyrrhus, à peine mentionnée par Montesquieu ! Gomme il nous montre clairement qu'à Rome jusqu'aux Scipion la grandeur eut ce caractère général que rend si bien cette belle expression : Majestas populi romani , et qu'elle ne devint individuelle que lorsque, l'esprit républicain s'étant affaibli, ces illustres patriciens devinrent les idoles du peuple ! Gomme il fait finement remarquer que la mort de Lucrèce ne causa pas la chute de la royauté , qu'elle n'en fut que l'occasion! Gomme, en quelques mots, il peint merveilleusement Tarquin , « qui ne savoit ni gouverner selon les lois ni régner contre » !

Les grandes figures de Pyrrhus et d'Annibal sont encore mieux dessinées. Si Saint-Evremond est bien inférieur à Montesquieu dans le parallèle de Rome et de Garthage , il lui est peut-être supérieur, quand il suit le vainqueur du Tésin et de Gannes dans cette admirable campagne qui mit Rome à deux doigts de sa perte. Peu d'historiens ont aussi sainement apprécié et les exploits

et les t'autos de cet illustre capitaine. 11 y a beaucoup (rrlrv.tlion dans les ivllexions de Saint-Evreiiioiid sur la ^ueire et les conquérants, sur les vertus ou les ((ualités (jui méritent encore plus d'être honorées (pie le génie militaire. Elles ont toutes Tempreinte de la plus haute philosophie (4).

Nulle part, Montesquieu ne donne une plus juste idée de l'indomptable orgueil des Romains que dans la phrase suivante : « Rome n'imaginait pas qu'elle pût être, si elle ne commandait ». Mais Saint-Evremond avait dit avant lui : « Un peuple si magnanime aimoit autant périr que décheoir, et tenoit p(^ur une chose indifférente de n'être plus , (piand il ne seroit plus le maître des autres ». Il y a certes plus de fierté dans la phrase à la fois si concise et si énergique de Montesquieu ; mais la phrase de Saint-Evremond est vraiment belle ; elle a comme un reflet des beaux vers de

jl) « Savoir simi)Ienient tuer les gens, être plus entendu que les autres à désoler la société et à détruire la nature, c'est exceller dans une science bien funeste. Il faut que l'application de cette science soit juste. ...» (Ch. vn).

« La beauté de l'esprit, la grandeur de l'àmc, la magnanimité, le dcsiriléressement, la justice font la meilleure partie du mérite des grands hommes- (Même chapitre).

deux opinions sur Tibère , « un des cinq ou six monstres » dont parle ce grand publiciste. Saint- Evremond le flétrit comme Tacite ; mais que son esquisse est pâle à côté de l'effrayant tableau de ce peintre sans pareil ! Les couleurs fortes et les tons sombres ne conviennent guère au pinceau de Saint-Evremond.

Ce qui manque le plus à l'étude de Saint-Evremond, c'est la perfection du style, cette beauté de l'expression qui seule assure l'immortalité aux œuvres de la pensée. La recherche, l'affectation, la subtilité prétentieuse gâtent souvent le style de cet écrivain homme du monde , contemporain de Balzac et de Voiture , témoin de leurs succès. On est quelquefois tenté de se demander si ce héros des Précieuses de Molière, à qui l'histoire romaine avait inspiré une idée si originale , n'a pas un peu déteint sur lui , sinon pour

« Auguste se lit appeler empereur pour conserver son autorité sur les légions, créer tribun pour disposer du peuple, prince du Sénat pour gouverner; mais, s'il réunit en sa personne tant de pouvoirs ditTérents, il se chargea de divers soins et devint l'homme des armées, du peuple et du sénat, quand il s'en rendit le maître. Le peuple ne l'ut moins libre que pour être moins séditieux ; le sénat ne fut moins puissant que pour être moins injuste; la liberté ne perdit que les maux qu'elle peut causai", rien du bonlieur qu'elle peut produire v.

SA viH i;i" SHS l'Xiuns

le loud, (lu moins pour la forme, qui n'est pas toujours eu liaiiuonie avec la ^^ravité du sujet. Boileau taisait , dit-ou, ilitlicilement des vers faciles. Saint-Evrcniond est d'une t'cole tout opposée. 11 écrit avec la rapidité d'un homme accoutumé à niéditer tout eu causant , à s'al)audonner au courant de l'improvisation ; et, néanmoins, son style sent le travail : il a rarement le tour aisé. Il ne se distingue pas davantage par la clarté, la netteté , la précision , qualités que possèdent à un si haut degré les grands écrivains de la seconde moitié du dix-septième siècle. Saint -Evremond verra la lin de ce siècle incomparable^ et ses derniers écrits sembleront encore appartenir à la première moitié: sa manière ne se modifiera pas.

Les Réflexions sur les divers génies des Romains , le seul des écrits de Saint-Evremond auquel on puisse donner le nom d'ouvrage , constituent son principal titre littéraire. Disons , en outre , sans vouloir diminuer en rien le mérite de Montesquieu , que nous leur devons peut-être , dans une certaine mesure, un des livres qui honorent le plus la littérature française (1); ce qui ajoute beaucoup

(1) Grandeur et Décade fwe des Romains.

7S SAINT- ÉVREMOiND

à l'importance qu'elles ont à nos yeux, quoiqu'elles ne nous soient parvenues qu'incomplètes. Cette particularité même nous fournit un trait de mœurs que nous ne saurions passer sous silence. Ce qu'il y a dïncomplet dans l'œuvre de Saint- Evremond complète en quelque sorte pour nous son caractère. Saint-Evremond confie son manuscrit à un ami ; la partie relative aux guerres civiles s'égare. Malgré les instances de son entourage, Saint- Evremond ne voudra jamais prendre la peine de la refaire. Pourquoi reproduirait-il ces pages perdues ? Il ne les a écrites que pour charmer les ennuis de sa solitude , quand il ne pouvait se livrer au plaisir de la causerie. Ne lui ont-elles pas donné, en occupant un nioment son esprit, tout ce qu'il leur avait demandé? Il est loin d'aspirer à la gloire d'écrivain; la grande passion de Vauvenargues lui est inconnue. Il estime que ce serait payer la gloire trop cher que de l'acheter au prix de la moindre fatigue, du moindre dérangement. Il laissera sans regret son ouvrage inachevé, par le même motif qui l'empêchera de désavouer « les sottises » (1) imprimées sous son nom. «Une heure

(1) c'est ainsi qu'il qualifie lui-même, dans une lettre à Nnion, certains écrit-; qui circulent à tort sous son nom.

SA VM'Î i:r bKS liCHITS

(le vie l)i('ii iiiriiafjfôo, dit-il (int-hinc pari, m'est plus coiisidrralilr (jiic TiiilrrcM (rniic lurdiocre rt''l)iilati()ii ». (loiiuuc il aime le rariiiiciiiciit en toute chose, il « sentii'a même une volupté se('rùte à négliger ce qui fait le soin de tous les autres » (1). Un criti(pi(; éminent attril)uo en paitie l'infériorité de Saint-Evremond, dans un pareil sujet, à ce dédain et à cette insouciance : « Saint- Evremond manquait , dit-il , de cet amour de la louange et des grandes choses qui animait toujours le peuple-roi. Faute de ce ressort généreux , il n'a laissé qu'une ébauche supérieure là où Montesquieu a laissé un monument » (2).

(1) Il dit dans cette mêaie lettre : .• Qu'on se défait de l'amour- ])ropre diflicilcmont ! Je le quitte comme auteur ; je le reprends comme philosophe, sentant une volupté secrète à négliger ce qui fait le soin de tous les autres » .

(2) Sainte-Beuve.

Privés de son jugement sur César, nous retrouvons quelques-unes de ses idées dans son Parallèle de César et d'Alexandre. Ce parallèle est un des meilleurs morceaux qui soient sortis de la plume de Saint-Evremond. Le style y est toujours simple et grave. C'est le véritable style de l'histoire. Là où Saint-Evremond nous montre César aussi profond politique que grand capitaine, moins impétueux qu'Alexandre, mais, par cela même, ayant sur lui l'avantage de savoir mieux se maîtriser; s'élevant au premier rang plus encore par son habileté que par sa valeur, dans cette république « dont les citoyens s'estimoient plus que des rois » ; profitant « des travaux de tous les Romains, même de ceux de ses ennemis »; recueillant, « en une heure de combat, le fruit de ce qui s'était fait depuis six cents ans », Voltaire juge sa prose digne d'être mise en vers et lui fait l'honneur de s'en emparer ; elle inspire à l'auteur de

SA ME ET Si:S ÉCRITS 81

la Mort tUi César un de ses plus beaux passages (1).

Trop indulgent pour tous les excès qui ternirent la gloire d'Alexandre, Saint-Evremond n'est que juste lorsque, appréciant en lui le conquérant, il le place au-dessus de César. Le rang qu'il lui assigne est bien dû à celui qui , en quelques années et avec de si faibles ressources , soumit à ses lois tant d'empires. Qui a mieux mis en relief que Saint-Evremond ce qu'il y eut en quelque sorte de surhumain dans la grandeur d'Alexandre ? « Il n'étoit proprement , dit-il , dans son naturel

( 1 ) Voici les vers de Voltaire.

Nos impriiili'nls aïeux n'ont vaincu que poui' lui : Ces dépouilles des rois, ce sccittre de la terre, Six cents ans de vertu^., de travaux et de guerre. César jouit de tout, et dévore le fruit Que six siècles de gloire à peine avaient produit.

• Voici la prose de Saint-Evremond :

" (!lésar profita des travaux de tous les Romains ; les Scipions, les Emiles, Marcellus, Marius, Sylla et Pompée, ses propres ennemis, avoient combattu pour lui : tou' ce qui s'étoit fait en six cents années fut le fruit d'une heure de combat ».

que dans les choses extraordinaires. S'il falloit courir , il vouloit que ce fût contre les rois. S'il aimoit la chasse , c'étoit celle des lions. Jamais si résolu , jamais si gai que dans l'abattement des troupes; jamais si constant, si assuré que dans leur désespoir. En un mot , il commençoit à se posséder pleinement, où les hommes ordinaires ont accoutumé de ne se posséder plus » .

Saint-Evremond met dans la bouche de Gondé cette réflexion sur Alexandre : « Abandonné des siens parmi les barbares mal assujettis , il se sentoit si digne de commander qu'il ne croyoit

pas qu'on pût refuser de lui obéir Il pensoit

trouver des sujets où il trouvoit des hommes ». Dans ce précieux souvenir de ses entretiens avec « cet autre Alexandre, qu'il fallut réveiller d'un profond sommeil à Rocroy » , Saint-Evremond puisera la belle pensée qui termine son parallèle : « Vous diriez qu'Alexandre est né le maître de l'univers et que , dans ses expéditions , il alloit moins combattre des ennemis que se faire reconnaître de ses peuples ». Signalons encore une fine allusion à Louis XIV, qu'il a évidemment en vue , quand il parle de ces héros « que nous vénérerions comme des dieux, s'ils vouloient vivre

SA VIH ET SHS l^CItlTS 83

comme (les liommes, s'ils suvoient mieux s'accommoder à notre faiblesse, s'ils faisoiciit moins sentir leur supériorité et lem* puissance ».

A la critique historique succède la critique littéraire, dans les capricieuses évolutions de Saint- Evremond. Sénèque , Plutarque et Pétrone fixent tour à tour son attention. Le philosophe stoïcien ne pouvait plaire au disciple d'Epicure. L'austérité de sa morale , son mépris fastueux pour l'infirmité humaine, devaient l'éloigner de lui. Saint -Evremond s'attache à relever les contradictions de ce rhéteur qui prêche la pauvreté au sein de l'opulence , le mauvais goût qu'il tient à la fois et de sa propre nature et des travers de son temps , cette imagination trop hardie qui « force les idées aussi bien que la langue », cette profusion de traits et de couleurs, « qui, dit-il, sentent bien plus la chaleur d'Afrique ou d'Espagne que la lumière de Grèce ou d'Italie ». Mais il n'a pas un mot d'éloge pour l'éloquence avec laquelle Sénèque développe souvent ses profondes observations sur l'homme ; pour les fortes pensées qu'il a semées à pleines mains dans tous ses ouvrages ; pour cette vue

SA vu: HT si'is i-:cnirs

perçante du moraliste, (jui saisit et tlémùle avec tant de sa<'acité le jeu délié des passions. C'est à peine s il lui accorde les agréments d'un esprit fin et orné. Si (jnelque chose l'attire vers lui, ce sont ses faiblesses, ou plutôt celles que lui a prêtées la malignité de ses ennemis.

Saint-Evremond préfère le philosophe de Chéronée, ce Montaigne des Grecs. Plutanpie est également « grand prêcheur de sagesse et de vertu »; mais « il insinue doucement la sagesse et veut rendre la vertu familière dans les plaisirs mêmes ». Voilà ce qui charme en lui Saint-Evremond. Dans cette infinité de petits traités qui, par leur peu d'étendue et par la variété des sujets, ont quelque ressemblance avec ses nombreux opuscules, il n'est pas insensible à cet heureux mélange de gaîté sans bouffonnerie, de saillies et de maximes , d'anecdotes et de raisonnements , qui offre si bien l'image d'une conversation animée ; mais il y voudrait « un goût plus exquis » , je ne sais quoi (( de plus ingénieux et de plus délicat » , tout en se déclarant incompétent pour apprécier son style. Il admire sa grande galerie d'hommes illustres, qu'il considère avec raison comme le plus beau diamant de sa couronne ; mais il lui reproche

d'avoir jugé l'homme « trop en gros ». — « Il y a , dit-il , des détours dans notre âme qui lui ont échappé». Plutarque n'est pas un analyste assez subtil du cœur humain; il n'a pas le sentiment des nuances.

L'auteur de prédilection de Saint-Evremond , c'est Pétrone. Pour ce courtisan , ce voluptueux , ce rieur en prose et en vers , que Tacite appelle arbiter elegantiarum, il prend le ton de l'enthousiasme. Son étude sur Pétrone est presque un hymne , mais un hymne des plus profanes. Selon lui , Pétrone « est admirable en tous points...; il est poète, il est orateur, il est philosophe, quand il lui plaît ». Térence n'a pas plus de naturel, plus de verve comique dans la peinture des vices et des ridicules , et ses types sont moins variés. — Nul n'a jamais si bien manié que Pétrone la langue de la galanterie , si ce n'est Horace dans quelques odes. Autant nous l'emportons sur les autres interprètes des sentiments amoureux , autant Pétrone l'emporte sur nous dans cet art charmant où il déploie toutes les grâces de son esprit... — Quelle exagération dans la louange !

Saint-Evremond n'est pas de ceux qui pensent que Pétrone a voulu faire la satire des mœurs de

SA VIK KT SHS l'iCHITS ,S7

son siècle. Ce n'est pas pour lui un censeur indigné de la corruption qu'il décrit; car, à la manière dont il présente le vice , il semble plutôt chercher à le rendre aimable. C'est un épicurien qui raconte des histoires moqueuses pour divertir les épicuriens de la cour de Néron , et son panégyriste n'a pas une parole de blâme pour l'historien d'Encolpe et de la matrone d'Ephèse. Pour justifier ses éloges , Saint-Evremond émaille son dithyrambe de citations où Pétrone abuse du privilège qu'a le latin de braver dans les mots l'honnêteté, et il ajoute encore par sa traduction à ce que cette poésie malsaine a d'enivrant.

Mais rien à ses yeux n'est comparable à la mort de son poète favori. Il n'hésite pas à la proclaclamer « la plus belle de l'antiquité ». L'indifférence avec laquelle Pétrone reçoit l'arrêt d'un tyran réduit, par l'excès de son infamie, à rougir devant le vice élégant , et la façon dont il exécute cet arrêt terrible le jettent dans le ravissement. Le frivole Pétrone , mourant comme il a vécu , dans cette molle et nonchalante insouciance qui ne laisse aucun accès dans son âme aux graves pensées, ne demandant à ceux qui l'entourent, pour se préparer au redoutable passage de la vie à la mort, que des chansons et des vers badins , lui paraît

bien supérieur à Socrate dissertant avec ses amis au moment suprême , à Thraséas faisant entendre au licteur qui lui apporte l'ordre de mourir les sublimes enseignements de la philosophie , transporté par la méditation , avant de quitter ce monde , sur ces hauteurs d'où l'homme voit à ses pieds les choses mortelles dans toute leur petitesse, et où il se sent plus près de Dieu. En présence d'une pareille admiration, l'esprit se reporte involontairement à celle qu'excita, parmi les disciples des philosophes matérialistes du siècle suivant, la mort de Mirabeau voulant , sur son lit de douleur, qu'on l'enveloppât de parfums, qu'on le couronnât de fleurs , qu'on fit résonner à ses oreilles une harmonieuse musique, « pour entrer dans le sommeil éternel ». Voltaire, se plaçant au point de vue purement humain pour juger l'attitude de l'homme sur le bord du tombeau, est bien loin du sentiment de Saint-Evremond : « Que d'autres , dit-il , louent les morts fastueuses de ceux qui entrent dans la destruction avec insensibilité ; c'est le sort de tous les animaux. Nous ne mourons comme eux avec indifférence que quand l'âge ou la maladie nous rendent semblables à eux par la stupidité de nos organes. Quiconque fait une grande perte a de grands

SA VIE ET SES ECUirs ,S'J

regrets; s'il les ('toiilVc, ("tst (juil porte la vanité dans les bras de la moit ». Saiiit-Kvremond, on le voit, a prc^gressé dans le scepticisme au contact du philosophe Holihes, ce hardi précurseur du parti des (hu(curf<, (|ui ne croyait qu'à l'omnipotence royale. Belle doctrine, en vérité, ({ue celle dont les adeptes, même les meilleurs, traitent de folie le dévouement de Décius et s'extasient devant la triste lin de Pétrone, c'est-à-dire devant l'ostentation de la frivolité poussée jusqu'au délire (1) !

(Il Dans los Mclaiigcs curieux des meilleures pièces qui sont allribui'cs à Saint-Eorcmond (Tome ix, paje 57. Edition de 1753), ou reman[ae une dissertation en trois cliapitres S«/' lavraieclla fausse beauté d:s ouvrages d'esprit. Dans le chapitre intitulé de l'honnêteté des expressions, l'auteur désavoue les louanges qu'il a données au licencieux Pétrone, et il fuit cette réflexion fort sage : « Je ne sais s'il y a un égarement plus extrême que de s'adresser à tous les hommes de son temps et à tous ceux qui viendront dans la suite des siècles, sans avoir rien que de malhonnête à leur dire ». Mais rien ne prouve que cette dissertation, que Desmaizeaux a cru devoir, après une miiuiticuse enquête, no pas insérer dans les OEuvres de Sainl-Evre- V ond, soit réellement de lui. Voilà pourquoi nous n'en avons pas tenu compte.

Nous en dirons autant des dissertations Sur l'Etude et la Conversation et Sur r Amitié , qui suivent celle-là dans les Mélanges curieux, et du jugement sur Bussy-Rabutin (page 119 de ce môme tome ix) que Walckenaër cite comité étant de Saint-Erremond. Nous avons voulu no baser notre opinion que sur des écrits dont l'origine ne put être révoquée en doute.

Cette indifférence de Pétrone pour la mort, Saint-Evremond cherche à se la donner pour l'exil. Il écrit au comte de Grammont, qui le presse de solliciter son rappel : « Dans la condition où je suis, mon plus grand soin est de me défendre de ces sortes d'attendrissements, qui sont inséparables de la mauvaise fortune Je n'aime

pas ces résistances inutiles qui, au lieu de nous garantir du mal, retardent l'habitude que nous aA'ons à faire avec lui ». Saint-Evremond se fait illusion; sa résignation n'est pas exempte d'amertume , ses regards sont toujours tournés vers ce doux pays de France, « le plus beau royaume après celui du ciel » (1), où tout exilé laisse en partant son cœur, la meilleure partie de lui-même, comme gage de retour, a II vit à Londres en émigré , sans étudier la langue et la littérature

(1) Grotius.

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