‹ Saint-EvremondChapitre 4 sur 4 · SA VII-: KY SRS KCUITS · texte numérisé non relu

SA VII-: KY SRS KCUITS

anglaise (1) ». Une maladie de langueur loliligo à s'éloignor de TAngleterre et le ramène en Hollande. Le grand pensionnaire de Witt, le jeune prince d'Orange , dont il se plaira à vanter la haute intelligence, comme s'il entrevoyait quelque chose de ses futures destinées; les savants les plus célèbres, Hensius, Vossius, Spinoza, tous les étrangers de distinction le comblent d'égards et lui prodiguent les témoignages d'estime et de sympatliie. Dans une lettre qu'il adresse au maréchal de Créqui pendant son séjour à La Haye, il se félicite d'être délivré de la contrainte des cours et de respirer un air plus libre, quoiqu'il soit olfusqué de la pruderie qu'il remarque « chez cette bonne nation, peu savante dans les plaisirs délicats et dans les mœurs polies ». Mais on sent que son bonheur ne sera pas de longue durée, qu'un tel milieu ne saurait convenir à sa nature : « Tyrannie heureuse que celle des passions qui font les plaisirs de notre vie ! s'écrie-t-il en terminant. Fâcheux empire que celui de la raison, s'il nous ôte les sentiments agréables ! »

Pour faire diversion au chagrin que lui cause

(l) Villemain, Cours de Littérature.

la mort d'un de ses amis les plus chers (1), il écrit alors sa Conversation du duc de Candale, souvenir d'un passé qu'il aime à se rappeler. On dirait quelques pages détachées des bons mémoires de l'époque. Ces trois seigneurs de la cour de Louis XIV, qui « font des mystères de rien et se retirent en particulier dix fois par jour, sans aucun plaisir d'être ensemble que celui d'être séparés des autres » , ne ressemblent-ils pas un peu à ces « cinq ou six mélancoliques » du car" dinal de Retz, « qui avoient la mine de penser creux » ? Les silhouettes des principaux personnages de la régence d'Anne d'Autriche se succèdent sous nos yeux ; et, si le crayon de Saint-Evremond n'a pas la vigueur du pinceau de Retz, il en a quelquefois toute la finesse. Gomme lui , il mêle volontiers à son récit et à ses portraits des maximes et des sentences.

Les conseils qu'il donne à ce jeune seigneur, dont la beauté séduisait toutes les femmes , sont ceux d'un courtisan consommé qui, « nourri dans le sérail », en a étudié tous les détours. Quel esprit sagace et pénétrant que celui qui a ainsi

(I) D'Aubigny.

SA VIK ET SHS KCRITS ÎKi

sondt'' le cd'iir luiiii;ii!i! « C'est un grand secret, dans la t'aniiliaritr d'un commerce, de tourner les hommes autant qu'on le peut honnêtement à leur amour-propre. Quand on sait les chercher à propos et leur faire trouver en eux des talents dont ils n'avoient pas l'usage , ils nous savent gré de la joie secrète qu'ils éprouvent de ce mérite découvert , et peuvent d'autant moins se passer de nous , qu'ils en ont besoin pour être agréablement avec eux-mêmes ». Gomme il connaît bien cette inquiète mobilité du caractère français, d'où sont nées tant de révolutions ! « Le Français, dit-il, ne sauroit recevoir de maîtres sans chagrin, ni demeurer le sien sans dégoût».

Le moraliste facile et enjoué reparaît dans ses réflexions « sur ces gens d'honneur, qui ont je ne sais quoi de rigide », sur ces hommes, « qu'on appelle solides , dont la gravité importune et la pesanteur ennuie » , et surtout dans celle-ci , qui forme comme la péroraison du discours : « Une seule passion est plus avantageuse à la réputation des femmes, que de n'avoir jamais aimé ». Il faut lire la page charmante où Saint-Evremond nous fait le tableau du désespoir de toutes les dames de la cour, à la mort de ce brillant héritier des

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d'Epernon, que pleurèrent tant de beaux yeux. Il prête à cette explosion de douleur universelle tout l'intérêt d'un événement public : c'est une curieuse peinture des mœurs du temps.

Un autre jour, ce spirituel fantaisiste s'amusera à esquisser le portrait de la Femme qui ne se trouve point et ne se trouvera jamais. Il aura soin de nous expliquer en finissant pourquoi il a plutôt cherché l'idéal d'une personne accomplie parmi les femmes que parmi les hommes, et il rachètera, par la galanterie de l'explication, l'impertinence du titre.

Puis, de la même main qui aura crayonné cette esquisse de fantaisie, il écrira ses Observations sur Sallustc et sur Tacite. Là, s'il ne rend pas au génie dramatique et profond du grand peintre de la décadence romaine toute la justice qui lui est due, il oppose , sous certains rapports , aux éloges hyperboliques de plusieurs de ses contemporains, les réserves d'un esprit ferme et juste. Il accuse Tacite, non sans motif, « d'assigner souvent des causes bien recherchées aux actions les plus simples et les plus naturelles », de ne voir en tout que les calculs et les raffinements de la politique (1). La pittoresque exactitude de Salluste, qui nous montre les hommes tels qu'ils sont, soit qu'il les peigne lui-même, soit qu'ils nous dévoilent, par leurs propres discours , les secrets mobiles de

(I) « Dans l'histoire de Tacite, dit-il, on parle toujours avec dessein; on n'agit point sans mesure. La cruauté y est prudente et la violence avisée. Le crirn* y est trop délicat » .

leur conduite, lui semble bien préférable à l'art étudié de Tacite , qui est parfois à côté de la vérité. Selon nous, vrai dans quelques parties , son jugement sur les deux historiens romains est en général trop favorable à Salluste. Serait-ce parce que Salluste était un homme de loisir qui n'écrivait, comme lui, que pour remplir ses heures inoccupées?

Certes, si Tacite ne mérite point d'être regardé comme le premier des historiens, la profondeur et l'art de peindre ne suffisant pas pour constituer la perfection de l'histoire , Salluste , malgré tout son génie, n'est pas plus digne d'un pareil honneur. Il y a dans Tacite une grandeur, une élévation, qui n'appartiennent qu'aux convictions fortes. On y sent comme un souffle supérieur qu'il doit à la sincérité de sa vertueuse indignation contre le mal. Salluste, qui n'est pas moins artiste dans son style que Tacite, est artiste, lui, jusque dans sa morale, à laquelle il ne croit pas et dont il ne se pare que pour l'effet qu'il veut produire.

Saint-Evremond a une telle tendance à exalter Salluste aux dépens de Tacite, qu'il va jusqu'à dire « qu'il préfèreroit ses portraits de Gaton et de César, tant ils sont beaux , à des histoires tout

entières ». L'exagération, nous le savons déjà, est un des défauts de Saint-Evremond : elle ne saurait être poussée plus loin que dans cette singulière appréciation, qui rappelle le fameux vers de Boileau sur le sonnet. Nous nous trompons : il trouvera encore moyen de se surpasser à cet égard , quand il écrira à M. de Lionne, au sujet d'une ode de Corneille sur le retour de Louis XIV à Paris : « Si nous avions un poème de cette forcelà, je ne ferais pas grand cas des Homère, des Virgile et des Tasse ».

Ce grand nom de Corneille nous amène naturellement à la célèbre Dissertation sur r Alexandre de Racine; car cette dissertation de Saint-Evremond, provoquée par ses amis de France, qui sollicitaient comme une faveur l'expression de son opinion sur les ouvrages nouveaux, est moins une critique de Racine qu'un panégyrique de Corneille.

Saint-Evremond a entendu les acclamations qu'excitèrent à leur naissance le Cid, Horace, Cinna, Pompée. Il a vu Gondé verser des larmes à la représentation de ces immortels chefs-d'œuvre, et l'impression qu'il a éprouvée est encore toute vivante dans son âme. Les défauts même du poète, qui tombe souvent dans le bel-esprit, ajoutent encore à ce qu'il y a d'instinctif dans cette vive sympathie littéraire. L'enthousiasme, d'ailleurs si légitime, que Corneille lui inspire, l'aveugle au point de lui faire admirer sa Sophonisbe et

SA VIE i:t ses 1';(:iuts oa

son Œdipe, et il tend à le reiidro trop sévère envers son jeune rival. Mais peut-on mettre au nombre des adversaires de Racine l'écrivain qui commence ainsi son jugement sur ce brillant essai du futur auteur à^Athalie : a Depuis que j'ai lu le Grand Alexandre , la vieillesse de Corneille me donne bien moins d'alarmes, et je n'appréhende plus tant de voir finir avec lui la tragédie. Mais je voudrois qu'avant sa mort il adoptât l'auteiu' de cette pièce, pour former avec la tendresse d'un père son vrai successeur ». Ce début, plein de grâce, renferme un double éloge sous une forme qui a quelque chose de touchant. Ne semble-t-il pas qu'il ait été dicté par un secret pressentiment de la gloire réservée à Racine?

Les critiques viennent ensuite; mais Saint-Evremond y mêle encore quelques encouragements flatteurs, et elles sont toujours bienveillantes et mesurées. Il rend hommage « aux pensées fortes et hardies » , qui abondent dans la tragédie d'Alexandre, au talent dramatique qu'elle révèle ; mais il reproche à Racine d'avoir comme à plaisir rapetissé Alexandre pour grandir Porus, et sacrifié le vainqueur au vaincu, dont la fierté ne le cède en rien à celle des héros de Corneille. Cet

BIBLIOTHECA .P^tavierwi»

ÎOO SAINT- ÉVREiMOiND

Alexandre, que Racine nous représente uniquement occupé de l'amour de sa Gléophile , remettant au hasard le succès d'une bataille au moment où elle devient douteuse, pour revoir plus tôt son amante , cet Alexandre qui se fait l'interprète et le protecteur de l'amour d'un traître, qui « appuie les soupirs » (1) de Taxile auprès d'Axyane et finit par se retirer en confident discret pour ne pas gêner leur entretien, ne répond pas , en effet, à la grandeur de l'Alexandre de l'histoire, à cette grandeur que Saint-Evremond a déjà si bien exprimée et qu'il exprime encore si bien ici en disant : « La victoire ne lui paroissoit assez pleine que lorsqu'il avoit détruit ou pardonné ».

Saint-Evremond veut avec raison que « ces grands personnages de l'antiquité, si célèbres dans leur siècle et plus connus parmi nous que les vivants mêmes , ne perdent jamais leur caractère » ; car le drame diffère essentiellement du roman et ne peut s'en permettre les licences. Il veut aussi avec raison qu'en faisant revivre sur la

(1) Expression que Racine met dans la bouche d'Alexandre : Cependant de Taxile appuyons les soupirs.

S.V VIK KT SES ÉCRITS lui

scène ces Ik'tc^s h'pfondairos, « on entre clans le génie » de ItMii- lenips et (le leur pays. Mais devons-nous Ijeaucoup regretter, comme le voudrait Saint-Evremond, que Racine n'ait pas donné à la tragédie plus de cette couleur locale qui s'achète parfois au prix de beautés d'un ordre supérieur et dont le drame moderne a tant abusé ? L'art suprême du poète tragique ne consiste-t-il pas dans la peinture ou l'analyse des passions du cœur de l'homme, qui sont les mêmes dans tous les temps et sous toutes les latitudes ? Saint- Evremond paraît, lui aussi, convaincu de cette vérité, quand il loue Corneille d'avoir su « tirer de ces grandes âmes leurs plus secrets mouvements », quand il blâme Racine de s'être trop arrêté aux simples dehors, de n'avoir pas assez pénétré dans l'intérieur pour y découvrir « ce qui se cache ».

Ce qu'il faut plutôt regretter, comme lui, c'est que l'amour semble éteindre, chez tous les personnages de la pièce, les sentiments nobles ; c'est que Porus, par exemple, ne songe en combattant ni à défendre sa patrie ni à sauver son royaume, mais seulement à plaire à la belle Axyane en vrai Céladon du doux pays de Tendre. Mais en le regrettant,

il faut faire remarquer que c'est moins la faute de Racine que celle de son siècle, pour lequel Alexandre n'était pas encore assez doucereux. La tragédie, ne l'oublions pas, s'adressait à la société polie qui se délectait à la lecture des romans de La Galprenède et de M^e de Scudéry, où le premier de tous les mérites^ c'est d'être éperdument amoureux, où réellement tous les autres ne sont rien sans celuilà. Le genre romanesque, si goûté dans un tel milieu, et pour le fond et pour la forme, exerçait une influence à laquelle Pascal lui-même ne s'est pas toujours soustrait (1), et qui se faisait sentir

(1) Discours sur les 2J<-issio)is de l'amour. « L'amour n'a point d'âge; il est toujours naissant, les poètes nous l'ont dit : c'est pour

sela qu'ils nous le représentent comme un enfant Tant plus le

chemin est long dans l'amour, tant plus un esprit lélicat sent de plaisir. Il y a de certains esprits à qui il faut donner longtemps des espérances, et ce sont les délicats ; il y en a d'autres qui ne peuvent pas résister longtemps aux difficultés, et ce sont les plus grossiers. . , Le premier effet de l'amour, c'est d'inspirer un grand respect. .. . Les auteurs ne nous peuvent pas bien dire les mouvements de l'amour de leurs héros; il faudroit qu'ils fussent héros eux-mêmes.... En amour, un silence vaut mieux qu'un langage. Il est bon d'ètro interdit. . .. Qu'un amant persuade bien sa maîtresse, quand il est interdit, et que d'ailleurs il a de l'esprit »! Ah ! qu'en termes galants ces choses-là sont mises ! Ne dirait-on pas que ces divers passages son empruntés au Grand Cyrus ? Vraiment y a-t-il bien loin d'un pareil langage à la théorie de Madelon ? N'est-ce pas la quintessence du sentiment, ou plutôt de la sentimentalité? Hélas ! Molière lui-même, dans Don Garde de Navarre, n'a-t-il pas sacrifié sur l'autel des Précieuses ?

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jusque dans la chaire clirétienne (1). Alexandre et Porus sont comme des Français du xviic siècle, ayant respiré l'air de l'hôtel de M'»e de Rambouillet. Racine les a façonnés selon les idées qui régnaient autour de lui; il leur a prêté, pour plaire à son auditoire, les mœurs et le langage du jour.

Saint-Evremond ne rejette pas l'amour de la tragédie ; se séparant sur ce point de presque tous les amis de Corneille, il l'admet comme ressort dramatique, mais à la condition qu'en parlant sa langue, les héros « ne descendront pas au-dessous d'eux-mêmes». Il convient que l'amour est le seul sujet d'entretien que les femmes puissent avoir entre elles; que la joie, la tristesse, la crainte, tout en

(1) Mascaron est poiit-être, de tous les orateurs sacrés, celui qui a le plus subi l'inHuence de la littérature précieuse et romanesque.

C'est lui qui a dit, dans ses Oi'aisons funèbres -. « L'ombre est la lille du soleil et de la lumière, mais une fille bien différente des pères qui la produisent .... L'illustre mourante se voit attaquée par la douleur de ceux qiii pleurent sa mort, plus vivement que par la douleur même qui la fait mourir ; tous les cœurs des témoins de ses maux attaquent sou cœur. . , Le grand, l'invincible, le magnanime Louis, à qui l'antiquité eût donné mille cœurs, elle qui les multipliait dans ses héros selon le nombre de leurs grandes qualités, se trouve sans cœur à ce spectacle. La mort, indignée de ne pouvoir l'ébranler sous des formes terribles par la crainte, prend une autre fonne plus douce et plus touchante pour l'émouvoir. . . Cependant cette princesse s'avance vers la mort avec autant de majesté que le soleil vers son couchant»!

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un mot, dans ce sexe enchanteur, doit porter l'empreinte de l'amour pour nous charmer : quelle justification de la poétique de Racine! Mais il n'aime pas « les mères et les veuves désolées » sur le théâtre (1) : il n'y a pour lui de douleur touchante que celle d'une amante pleurant la mort d'un amant. Son système a le tort d'exclure du drame qui est l'image de la vie humaine, les sentiments les plus naturels à l'homme, les affections qui honorent le plus la vie ; il recevra bientôt un éclatant démenti à l'apparition d^Andromaque,

En définitive, la plupart des observations de Saint-Evremond sont d'une justesse incontestable, quoiqu'il nous avertisse, dans une de ses lettres, qu'il les a écrites en courant et qu'« il a pris à peine le temps de lire la tragédie». Racine ne tardera pas à le reconnaître, et il saura mettre ces sages observations à profit, quand il ouvrira par son premier chef-d'œuvre une ère nouvelle à la scène française. Si la merveilleuse transformation du génie de Racine est en partie le fruit des critiques de Saint-Evremond, quelle reconnaissance

(1) Il no fait d'exception que pour Gornélie , « parce que, dit-il, les sentiments tout romains rappellent avant tout dans mon esprit l'idée de l'ancienne Rome et du grand Pompée ».

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ne lui devons-nous pas? Par malheur, sous l'empire de sa passion pour Gornoille, Saint-Evrcmond n'applaudira que faihlomont à l'immense progrès auquel il aura contril)ué, et en même temps il portera aux nues Attila. Rien n'est plus superficiel et plus vague que son appréciation à'Ayidroynaquc qu'il appelle « une belle pièce», mais après bien des précautions oratoires et des réserves mal motivées. Disons toutefois qu'à travers les louanges embarrassées qu'il lui donne, perce une véritable admiration qui se fait jour comme malgré lui.

Toujours désireux de revoir la France, Saint- Evremond écrit au comte de Lionne une lettre destinée à être mise sous les yeux de Louis XIV, pour implorer indirectement son pardon. Cette lettre est une longue glorification du règne de Louisle-Grand, dans laquelle il n'y a peut-être guère plus d'habileté que de dignité. Saint-Evremond y prodigue l'encens au souverain le plus sensible à la flatterie; et, s'il ne rétracte pas le jugement qui lui a valu son exil, s'il persiste à condamner la politique du cardinal Mazarin, il s'arrange de manière à rendre par cela même l'adulation plus saillante et plus raffinée. Mais comment peut-il espérer de persuader à Louis XIV, si plein de respect pour la mémoire de ce grand ministre , que c'est en faisant tout le contraire de ce qu'avait fait son illustre précepteur, qu'il se couvre de gloire^ et que les prodigieux succès de l'élève sont la condamnation du système du maître ? Le roi sera sourd à cette humble supplique, malgré les pressantes

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sollicitations de ïurennc et de Lauzun . Une ode, que Saint-Evremond composera après la paix de Nimègue, ne recevra pas un meilleur accueil. Il restera avec sa disgrâce et quelques mauvais vers de plus.

Saint-Evremond s'était bien vite dégoûté de cette liberté républicaine qui avait eu d'abord pour lui tant d'attrait. L'ennui le gagne chaque jour davantage au milieu de ce peuple froid, méthodique, taciturne, dont la gravité contraste avec son humeur enjouée: « J'avois, écrit-il alors, cinq ou six années à aimer la comédie, la musique, le plaisir, et il faut se repaître de police, d'ordre, d'économie et se faire un amusement languissant à considérer des vertus hollandoises peu animées». Il lui prend envie « de sentir quelque chose de plus vif »; et, ne pouvant retourner à Paris, ce paradis des épicuriens du monde lettré, il porte de nouveau ses regards vers Londres, où il voit, dans l'aristocratie anglaise , « comme un milieu entre les courtisans françois et les bourgmestres de Hollande » . Charles II l'y rappelle en le gratifiant d'une pension qui lui permette d'ajouter les douceurs de l'existence aux jouissances de l'esprit. Saint-Evremond saura, malgré cela, conserver

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son indépendance au sein de cette cour frivole qu'il avait déjà appris à connaître, et où il retrouvait quelques amis fidèles. Nous le verrons encore partager son temps entre les plaisirs du monde et la culture des lettres ... la culture des lettres comme il l'entend, toujours à l'état d'agréable distraction.

Le maréchal de Gréqui lui a demandé ce qu'il pensoit sur toutes cJioses dans sa vieillesse. Un champ si vaste a de quoi séduire son imagination vagabonde. Aussi répond-il avec empressement à cet appel de l'amitié, parcourant d'un vol rapide le cercle des connaissances humaines, touchant à tout du bout de l'aile suivant le caprice du moment, mêlant d'une façon inattendue de grands objets et des bagatelles , semant çà et là, sur son chemin , de judicieuses réflexions et d'ingénieux paradoxes, de fines critiques et des traits piquants, aimant surtout à nous dévoiler le fond de son âme. Nous avons là, sous nos yeux en quelque sorte, cette âme indolente, qui n'a presque jamais senti (c'est Saint- Evremond qui nous l'apprend ) le combat intérieur de la raison et de la passion , pour laquelle la sagesse, « état doux et tranquille » , ne saurait être confondu avec la vertu , « état violent et dur » , qui est « aussi éloignée du dérèglement que de la contrainte » , et vise « à désirer sans ardeur , à

espérer sans inquiétude,à jouir sans transport».

La lecture, le choix des livres, la littérature française et étrangère, la conversation, la jurisprudence, la religion lui fournissent tour-à-tour, et dans l'ordre le moins logique, les considérations les plus variées.

Montaigne n'eût pas désavoué tout ce qu'il dit de la vieillesse (1) . Il explique très-bien pourquoi les jeunes gens, malgré leur penchant pour le plaisir, ont un goût si vif des choses de l'esprit, tandis que les vieillards tendent à les négliger pour s'occuper davantage de « celles qui sont de la matière » (2). — « C'est que les uns courent après ce qu'ils veulent acquérir, et que les autres s'attachent à ce qu'ils craignent de perdre » . Saint-Evremond est, du reste, un vieillard aimable, trop aimable

(1) « Quand nous sommes jeunes, l'opinion du monde nous gouverne, et nous nous étudions plus à être bien avec les autres qu'avec nous. Arrivés à la vieillesse, nous trouvons moins précieux ce qui nous est étranger. Rien ne nous occupe tant que nous-mêmes, qui sommes sur le point de nous manquer. Il en est de la vie comme de nos autres biens : tout se dissipe, quand on pense en avoir un grand fonds ; l'économie ne devient exacte que pour ménager le peu qui nous reste ».

(2) Molière, Les Femmes savantes.

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peut-être, qui ne ressemble en rien au castigator minorum d'Horace. Plein d'indulgence pour la jeunesse , il blâme ces vieillards moroses qui sans cesse louent le passé en dénigrant amèrement le présent, qui condamnent les plaisirs qu'ils ne peuvent plus se donner, « plaisirs, dit-il avec une spirituelle malice , qui n'ont d'autre crime que de leur manquer ». — Il nous avoue qu'il cherche plus dans les livres ce qui lui plaît que ce qui l'instruit, et nous le savions déjà ; mais il prétend y chercher aussi plutôt le bon esprit que le bel esprit , et il nous autorise à en douter, quand il place à peu près sur la même ligne les œuvres de Voiture et celles de Montaigne. Il a une préférence marquée pour les ouvrages latins ; mais , à son avis , ce n'est pas au temps d'Auguste qu'on trouve « les grâces pures et naturelles de la langue romaine ». Il décoche, en passant, un trait de satire contre Gicéron « qui, dans ses lettres, ne se défait jamais de son art de rhétorique et qui insinue la moindre recommandation qu'il fait au meilleur de ses amis aussi artificieusement que s'il voulait persuader un inconnu pour la plus grande affaire du monde ». Qui ne conviendra qu'il a mis ici le doigt sur }a plaie ?

Privé du sens poétique, il parle de la poésie comme en parleront plus tard Fontenelle et La Motte. Il y voit tantôt le langage des dieux, tantôt le langage des fous et jamais celui de la raison. Fontenelle, nous montrant, dans une bizarre allégorie , « entre la haute et la basse poésie , des solitudes qu'on appelle les déserts du bon sens », ne se rapproche-t-il pas beaucoup de Saint-Evremond ? C'est au fond la même idée exprimée en termes différents. En voyant l'incroyable abus qu'on faisait alors des petits vers dans un certain monde, nous ne pourrions qu'approuver Saint-Evremond d'interdire la- poésie, disons mieux, la versification « à l'honnête homme », s'il avait joint, lui qui se piquait tant d'être « honnête homme », l'exemple au précepte. Applaudissons à ses railleries contre cette poésie pastorale qui ne cessait de mettre à contribution « l'aurore, le soleil, la lune, les étoiles, le chant des oiseaux, le bruit des ruisseaux , les bergères couchées sur des fougères » ; et sachons-lui gré de préférer à ces fades lieux communs l'expression dramatique de nos sentiments et de nos passions , « de ce qui est (comme il dit) de l'humanité ».

Dans sa courte excursion sur le domaine de la

littérature étrangùre, il s'arrête particulièrement au Don Quichotte de Cervantes, et, comme son ami William Temple, il le met au premier rang, parmi les grandes œuvres de l'invention moderne. S'il n'eût été en quelque sorte étranger à la littérature anglaise, il n'aurait pas passé sous silence Vlludibras de Butler, cette imitation de Don Quichotte , qui eut tant de retentissement.

Ses idées sur la science du droit considérée au point de vue le plus élevé , au point de vue du philosophe et de l'homme d'Etat, se ressentent du séjour qu'il a fait dans la patrie de Grotius qu'il vante à juste titre (1 ). Mais la justice, telle qu'il la comprend comme moraliste, ne pèche pas assurément par excès de sévérité. Citons, et vous apprécierez : (( En certaines occasions , le pardon est de la justice plutôt que de la clémence. Dans une faute d'erreur , pardonner est une justice à notre nature défectueuse. L'indulgence pour les femmes galantes est moins une grâce à leur péché

(1) " Ses livres, dit-il île Grotius, éclaircissent aujourd'hui les difficultés les plus importautes ; et, si la justice seule étoit écoulée, ils pourroient régler toutes les nations dans les droits de la paix et do la guerre. Celui de Jure Belli et Pacis devroit faire la principale élude de tous les souverains et de tous les ministres ».

qu'une justice à leur faiblesse ». Quel que soit le sujet qu'il traite, un gracieux visage de femme se rencontre toujours sur son chemin.

Dans cet art de converser où il excelle, ce qu'il connaît le mieux par expérience , et ce qu'il nous enseigne le plus volontiers, c'est l'art de converser avec les femmes, de leur plaire et de les intéresser en causant : « La première qualité auprès des dames , dit-il , c'est d'aimer. La seconde est d'entrer dans la confidence de leurs intentions. La troisième , de faire valoir ingénieusement tout ce qu'elles ont d'aimable... Ou faites-vous aimer, ou flattez-les sur ce qu'elles aiment , ou faitesleur trouver en elles de quoi s'aimer mieux ». Le talent de la conversation , ce talent « qui s'exerce entre un compliment et une révérence, qui sait glisser sur la glace fragile des bienséances sans la briser », a été refusé à beaucoup d'hommes illustres. Le grand Corneille avait la parole pesante et vulgaire dans les entretiens de salon. Ce contraste est bien rendu dans cette réflexion de Saint-Evremond : « Il prête à ses vieux héros tout ce qu'il a de noble dans l'imagination , et vous diriez qu'il se défend l'usage de son propre bien, comme s'il n'étoit pas digne de s'en servir ».

SA VIE ET SES i:CIUTS 110

Dans 1(3 développement de ses pensées sur la religion, on retrouve, en ce qui concerne le dogme fondamental de l'immortalité de l'àme, la même incertitude que nous avons déjà signalée. On retrouve le même respect apparent pour les mystères du christianisme et les mêmes doutes sous l'expression de ce respect. Cependant, non-seulement Saint-Evremond reconnaît la supériorité de la religion chrétienne sur toutes les autres et la sublimité de sa morale, mais encore il fait une véritable profession de foi catholique; il déclare que la religion dans laquelle il est né est celle qu'il choisirait de préférence, s'il avait à choisir. Comparant l'un à l'autre le catholicisme et le protestantisme , il indique, en moraliste plus qu'en théologien, plusieurs des points qui les séparent, et il émet le vœu que Leibnitz essaiera vainement de réaliser, celui de les voir se rapprocher et se confondre dans une harmonieuse unité. Il expose en fort bons termes les vrais principes de la tolérance religieuse. Il vit dans un temps où les esprits, fermés à l'idée de la tolérance, s'irritent ou s'affligent de l'exercice des cultes dissidents comme d'un désordre public; mais il ne partage pas l'erreur commune. Il regarde la conscience comme Tasile inviolable et sacré de la liberté

UG SAINT -ÉVREMOND

humaine, et il proclame hautement cette vérité, presque à la veille de la persécution connue sous le nom de dragonnades et de la fatale révocation de l'Edit de Nantes, qui devait porter une si grave atteinte à la gloire et à la force de la France. Il s'étonne qu'il y ait des nations parmi les chrétiens , « où l'on impose la loi de se persuader ce qu'on ne peut croire » , et il s'en indigne. L'impuissance des moyens violents en matière de croyances est noblement mise en relief dans cette phrase : « Les temples s'ouvrent et se ferment comme il plaît aux souverains ; mais notre cœur en est un secret où il nous est permis d'adorer leur maître ». Ici Saint-Evremond touche au dix-huitième siècle par le plus beau côté.

Quand il parle des effets de l'amour de Dieu , il tient le langage d'un doux et tendre disciple de Fénelon. Quand il insiste sur les merveilleux résultats de la morale chrétienne sincèrement pratiquée, on croirait entendre un de nos plus fervents apologistes. Mais, hélas ! tournez la page , et vous serez promptement désabusé, si, par impossible, ses doutes sur l'immortalité de l'âme vous ont encore laissé quelque illusion ; car vous verrez la preuve de la part qu'il prendra aux

intrigues ourdies pour substituer, dans l'intérêt de la politique française, M^e de Quérouailles à la duchesse de Gleveland, maîtresse en titre d'un roi voluptueux, qui était gouverné par ses favorites. Quoi de plus opposé à la morale si pure du christianisme que les tristes conseils qu'il donne à la future duchesse de Portsmouth , en l'invitant « à se laisser aller aux douceurs des tentations, au lieu d'écouter sa fierté », à suivre les préceptes d'une morale plus que relâchée, qui prescrit seulement « de n'aimer qu'une personne à la fois » ? C'est Méphistophélès murmurant à l'oreille de Marguerite d'enivrantes paroles pour la livrer à Faust. Cette lettre à Mlle de Quérouailles, qu'il ne suppose sans doute un moment tentée de se retirer dans un couvent que pour avoir l'occasion de lancer quelques traits malins contre la vie du cloître, met tout à fait son cœur à nu. Sceptique au fond, Saint-Evremond est parfois artiste dans sa doctrine, comme Salluste l'est toujours dans sa morale. On comprend qu'on a affaire à un indifférent en matière de religion, et on prise bien moins sa tolérance ; car la tolérance n'a de prix qu'autant que le respect du droit s'allie à de profondes convictions.

Bientôt sa lettre au comte d'Olonne exilé , nous montrera que, si l'âge n'a guère modifié ses idées, il a singulièrement développé sa tendance naturelle aux raffinements de la sensualité. Que de vives saillies, que de charmants aphorismes dans ce long et savant exposé des règles les plus subtiles de la science qui a rendu Apicius célèbre I II y a là l'expression bien accentuée d'une vanité de gourmet octogénaire satisfaite, qui est comme un portrait vivant (1). Un courant d'esprit tout français dissimule ou atténue ce qu'un tel sujet a de vulgaire. C'est le triomphe de l'esprit dans un domaine qui n'est pas le sien.

(l^ « A quatre-vingt-huit ans, je mange des huîtres tous les matins. Je dîne bien ; je ne soupe pas mal. On fait des héros pour un moindre mérite que le mien ».

Dans sa dissertation sur la Tragédie ancienne et moderne, qui suivit de près sa lettre au maréchal de Gréqui , au milieu d'excellentes réflexions sur l'intervention incessante , dans le théâtre des anciens, de divinités mues par des passions humaines , une chose nous frappe : c'est que , malgré son enthousiasme pour Corneille, Saint-Evremond condamne en partie Polyeucte. Et pourtant, s'il est une pièce qui justifie ce qu'il dit de ce grand homme, qui « a trouvé, selon lui, des beautés inconnues aux anciens », c'est assurément celle-là ; car elle étincelle de beautés neuves et originales, et le style s'y élève avec la pensée. L'héroïsme religieux de Polyeucte ne le touche pas ; il ne s'intéresse qu'à l'amour de Sévère et de Pauline. A l'entendre , la représentation des choses saintes « fait perdre au théâtre tout son agrément »; l'esprit de la religion chrétienne est « directement opposé à celui de la tragédie » ; de leur côté, « les choses

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saintes perdent, à être ainsi transportées sur la scène, de la vénération qui leur est due ».

Saint-Evremond s'associe, d'une part, aux préventions profanes qui dominaient parmi les beaux esprits du temps, à l'apparition de Polyeucte, de l'autre, aux sévères appréciations de ceux « dont la foi sérieuse et janséniste ne concevait pas la religion sous un point de vue d'art et de poésie » (1). A une époque sincèrement chrétienne, mais profondément enthousiaste de l'antiquité, le paganisme semblait régner de droit sur un théâtre « où, suivant le mot d'un éminent écrivain , on n'osait prononcer le nom de Dieu qu'au pluriel » (2). Pour le plus grand nombre, comme l'insinue Saint- Evremond , Polyeucte, dont le succès trompa les prévisions des Aristarques du jour, n'avait réussi que par son côté profane et malgré son côté religieux. La froideur avec laquelle sera accueillie, quelques années après, VAthalie de Racine, la plus belle des tragédies sacrées , prouvera combien de pareilles idées étaient enracinées dans les esprits, par une sorte de réaction contre les anciens

(1) Villomain, Cours de Littérature.

(2) Gmzo[, Etude sur Corneille.

Mystères. Saint-Evromond subit le joug de l'opinion dominante, tout habitué qu'il est à le secouer.

Il se conforme aussi aux tendances de son temps, mais cette fois avec bien plus de raison, en préférant l'amour comme ressort dramatique à la terreur et à la pitié si familières aux tragiques grecs. Mais ce qu'il demande par-dessus tout dans la tragédie, « c'est une grandeur d'ame bien exprimée », je ne sais quoi de noble et de généreux dans l'amour qui inspire « une tendre admiration ». — « Il y a, dit-il, dans cette espèce d'admiration quelque ravissement pour l'esprit ; Fâme y est à la fois élevée et touchée ». La poétique de Saint- Evremond est celle du peintre de Ghimène , qui a su si bien exciter en nous l'admiration par l'amour. Nous n'avons jamais assisté à cette lutte douloureuse entre l'héroïsme de l'honneur et l'héroïsme de l'amour, sans éprouver « la tendre admiration » dont parle Saint-Evremond.

Chose remarquable! Saiiit-Evremond écrit plusieurs fois sur la tragédie pendant son séjour en Angleterre, et c'est à peine s'il fait allusion à quelques tragédies de Ben Johnson et à une tragédie d'Otway. Le voilà dans la patrie de Shakespeare ,

Vl-l SAINT- ÉVREMOND

et il semble que Shakespeare lui soit inconnu. C'est à l'auteur de Séjan et de Catïlina, non à celui de Macbeth et d'Hamlet, que se rapportent ses courtes observations sur la profusion de meurtres et tout l'attirail de mort de la scène anglaise, qui seront reproduites, mais avec plus de force, par Voltaire. Ne perdons pas de vue que les œuvres d'origine française, traduites ou imitées , passionnaient alors l'Angleterre, et lui faisaient oublier ou méconnaître ses propres écrivains , même les plus grands de tous , Shakespeare et Milton. Le silence de Saint-Evremond étonne moins, quand on voit Addison citer Dryden plutôt que Shakespeare, en cherchant à donner à Boileau une idée de la littérature anglaise.

Dans un Discours sur les Historiens français, composé vers la môme époque, Saint-Evremond se plaint de la médiocrité de nos historiens, et il l'explique par des considérations ingénieuses. Applitiué à des hommes tels que les du Hallay et les Dupleix, son jugement n'est que trop fondé : nous comptions alors plus de savants chroniqueurs, plus de lahorieux érudits que de véritables historiens. Mais de Thou etMézerayne sauraient être confondus dans la foule. De Thou, non moins distingué par sa science que par son impartialité, avait choisi, il est vrai, pour revêtir sa pensée, le vieil idiome que la Renaissance venait de rajeunir; mais son livre, où respirent à chaque ligne l'amour de la patrie , la passion de toutes les grandes choses qui jetteront tant d'éclat sur le règne de Louis XIV, est néanmoins digne de figurer parmi les œuvres historiques dont la France a le droit de s'enorgueillir. Avec

moins d'élévation, mais avec une certaine originalité due à son humeur gauloise, Mézeray a, lui aussi, de l'indépendance et de la vigueur. Il aime également son pays et prend à cœur les intérêts de sa gloire. Quelques-unes de ses pages rappellent la manière des historiens antiques. Quand il embrasse dans leur ensemble les guerres civiles du seizième siècle, les luttes ardentes de l'Eghse et de la Réforme, il fait revivre pour nous ces temps orageux, qu'il nous présente sous les plus vives couleurs. Saint-Evremond n'eût été que juste envers de Thou et Mézeray, en les mentionnant avec éloge.

Du reste , il détermine merveilleusement les conditions de l'histoire proprement dite, de celle qui a pour but d'instruire, par les enseignements du passé, les peuples et ceux qui les gouvernent , de celle qui non-seulement expose les faits dans des récits animés, mais pénètre profondément dans les institutions et dans les mœurs : « Ces diversités de lois, de religion, de politique , de guerre, doivent , dit-il, être artistement mêlées et ménagées avec beaucoup de discernement». Il part de là pour montrer l'incontestable supériorité des historiens romains. Il fait

SA VI H HP SHS l'iCmrS 12.^

justement observer que si, à Rome, les diverses connaissances nécessaires à l'historien se trouvaient plus souvent réunies, c'était parce qu'il n'y avait guère de personnages considérables qui n'eussent passé successivement par les plus grandes charges de la république, depuis le sacerdoce jusqu'au commandement des armées, et que ces personnages seuls écrivaient l'histoire. « Un Salluste, un Tacite, ont appris à manier les hommes et les affaires dans les camps et dans les conseils ». Salluste a joué un rôle dans les factions de son temps. Tour à tour questeur, tribun, proconsul, il a commandé une flotte et une armée. Tacite a exercé sous l'Empire des fonctions élevées ; il a connu les dangers et les angoisses que des despotes ombrageux et cruels avaient rendus inséparables de la dignité de sénateur. Des exemples éclatants confirmeront de nos jours l'opinion de Saint- Evremond sur l'importance de l'avantage dont ont joui les historiens latins. Deux anciens ministres, arrivés de bonne heure à la renommée par les lettres , non moins illustres comme orateurs et comme hommes d'Etat que comme écrivains , puiseront, dans les épreuves de la vie publique, dans les tournois journaliers de la tribune, dans l'exercice du pouvoir, le génie de la grande

histoire, et ils élèveront des monuments qui ne laisseront rien à envier aux maîtres de l'art dans l'antiquité.

Saint-Evremond termine son discours par deux digressions sur le gouvernement de Hollande, qu'il accuse « d'être composé de pièces fort mal liées», et sur les funestes résultats de l'action des femmes dans les cours. Les digressions sont fréquentes chez Saint-Evremond. Il n'a pas de plan tracé d'avance ou du moins bien arrêté. Un mot qui se rencontre sous sa plume, une idée qui surgit tout à coup dans son esprit, l'entraînent. Il se détourne volontiers de sa route pour aller où le mènent les fantaisies de son imagination. Il sait qu'il viole les règles, il en demande quelquefois pardon au lecteur ; mais, si ce pardon lui est refusé, il s'en consolera aisément ; « il s'est satisfait lui-même »; cela lui suffit (1).

(1) " On me pardonnera, j'espèce , (iit-il; dans tous les cas, je me serai satisfait moi-même ».

XXT.

Dans ses Réflexions sur les Traducteurs , sans être aussi sévère que Boileau envers Brébeuf, Saint-Evremond reconnaît, malgré la vogue qu'avait alors la traduction de la Pharsale, qu'il lui arrive d'affaiblir les plus belles pensées de Lucain et d'exagérer ses défauts. Il apprécie sainement la Pharsale elle-même, qui n'est à ses yeux « qu'une histoire en vers, où des hommes célèbres font presque tout par des moyens purement humains ». L'intervention des Dieux lui parait nécessaire au poème épique, et il blâme Lucain d'avoir dédaigné les puissants effets qu'il eût pu tirer de la fable sans nuire à l'intérêt ni à la dignité de l'histoire. Mais il admire la grandeur et la vie qu'il a su donner à son œuvre en élevant le caractère de ses héros au-dessus de celui des dieux de VHiade et de VEnéide , dont les actes et le langage sont trop souvent empreints des faiblesses de l'humanité.

Virgile lui semble au cojQtraire avoir abusé du merveilleux : l'homme est trop effacé dans V Enéide par la divinité, qui intervient à tout propos. Saint- Evremond critique vivement le caractère d'Enée et de ses compagnons, « entourage vulgaire d'un chef médiocre ». Il combat sur ce point l'opinion de Segrais, qui exalte en tout son modèle. Il reproche au pieux Enée « de n'avoir de piété que pour craindre les dangers et pour se défier de toutes les entreprises ». Il se moque, d'une manière piquante, de la frayeur qui s'empare de lui aux premiers signes avant-coureurs d'une tempête: « Il y a, ditil, mille jeunes garçons et autant de femmes en Hollande qui s'étonnent à peine là où le héros témoigne son désespoir ». La pusillanimité de ce triste héros d'épopée, qui est constamment en larmes ou en prière , a frappé, suivant lui , les dieux eux-mêmes ; car « ils se fient si peu à sa capacité et à son courage qu'ils font presque toujours ce qu'ailleurs de grands hommes ont accoutumé d'entreprendre et d'exécuter ; ils ne lui abandonnent que les matières de pleurs ». L'ironie est trop mordante peut-être ; on la dirait empruntée à la burlesque parodie de Scarron, dont la malignité a souvent bien saisi , sous la forme bouffonne , les côtés les plus vulnérables du chef-d'œuvre qu'il

SA VIK ET !SK8 KCHITS \Vù

a travesti; nous n'aimons pas la raillerie, quand elle s'adresse à un poète tel que Virgile : respectons le génie jusque dans ses erreurs. Mais, au fond, n'est-elle pas méritée? Nous inclinons , quant à nous, à penser, avec Saint-Evremond , que celui qui avait reçu du ciel la haute mission de fonder Rome, devait avoir « une magnanimité digne des Romains».

Ce qui nous surprend , c'est que Saint-Evremond n'ait pas remarqué, lui qui s'intéresse particulièrement aux femmes, que le tendre Virgile avait bien mieux réussi à peindre les femmes que les hommes; c'est qu'il ne se soit pas plu à opposer au faible Enée, à l'insignifiant Achate, Faîtière Junon, l'ardente Didon, ces types saisissants de l'amour blessé et de l'orgueil déçu, et surtout cette ravissante Camille, heureux mélange d'audace, de naïveté et de grâce , que Virgile a parée de toutes les séductions. Mais nous aimons à le voir rendre pleinement hommage à cette divine poésie du cygne de Mantoue, qui l'égale presque à Homère, quoique les héros de V Enéide soient bien inférieurs à ceux de VIliade.

Il y a deux hommes dont le souvenir ne saurait être séparé de celui de Saint-Evremond, le chevalier de Grammont, son compagnon d'exil, « le plus fin et le plus spirituel badinage vivant » (1), et Hamilton, l'aimable et gracieux conteur qui s'est fait le Plutarque de l'aimable et gracieux gentilhomme comme dans un accès de bonne plaisanterie. « Cœur de même trempe, esprit de même grâce » (2), Saint-Evremond vit à Londres avec eux dans Tintimité la plus étroite. Grammont, qu'Hamilton peint d'un mot en disant : « On ne s'ennuya plus à l'armée, quand il y fut », rapporte tout au plaisir et à la gaieté, et fait par ses saillies les délices de la cour, après y avoir excité l'admiration par ses prouesses. Saint-Evremond ne Tap-

(1) Lamartine.

(2) Lamartine.

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pelle que son héros et pousse pour lui la louange à l'excès, ainsi que pour Pétrone (1).

Grammont appelle Saint-Evremond son philosophe, parfois, dans ses folles boutades, « son petit faquin de philosophe », quand, à la suite de quelque remontrance , il l'accuse de faire « le Caton de Normandie »; singulier Caton, en vérité, qui ne lui prêche que la prudence en amour, qui lui enseigne « que le mariage est ridicule », et qui plus tard le blâmera seulement d'avoir trop longtemps aimé sa femme ! Quel philosophe et quel héros ! La philosophie de l'insouciance est en parfaite harmonie avec l'héroïsme de la légèreté. Ce philosophe et ce héros, unis par une si vive sympathie, ont l'un et Tautre en réalité, selon les expressions d'Hamilton, « ce que l'expérience du

(1) Et chacun, réjoui do tes moindres paroles,

Redit, après Saint-Evremond :

- Il n'est qu'un comte de Grammont ».

Saint-Evremond va encore plus loin, dans l'épitaplie qu'il composa d'avance pour son héros :

Il peut revenir un Condé , Il peut revenir un Turenne ; Un comte de Grammont est en vain demandé ; La nature aurait trop de peine !

grand monde et le commerce des honnêtes gens peuvent ajouter aux naturels heureux ».

L'écossais Hamilton , vrai courtisan des belles années de Louis XIV, qui a su prendre, dans une langue étrangère, le ton de la raillerie délicate, de cette ironie presque imperceptible qui touche en glissant et n'insiste pas, s'est formé à l'école de Saint-Evremond. On s'est souvent demandé comment un livre si éminemment français , où brille à un si haut degré l'art de dire plaisamment des choses sérieuses et sérieusement des choses frivoles, de raconter des bagatelles de façon à les faire valoir, a pu sortir de la plume d'un anglais. C'est que l'auteur de la Conversation du père Canaye avec le maréchal d'Hocquincourt a communiqué de bonne heure à cet anglais sa verve malicieuse, son tour d'esprit original et badin, son atticisme plein d'élégance. Saint-Evremond a ainsi contribué à doter notre littérature d'un livre inimitable, que Voltaire, dans ses meilleurs jours, semble avoir pris pour modèle , d'un livre d'autant plus précieux pour nous qu'il joint au mérite littéraire celui d'être un hommage éclatant rendu à la France par un étranger. On a dit, en parlant du précepteur de deux femmes célèbres, que Mme de

S.V VII-: ET SHS KCKITS 133

Lafayctte et M>nc de Sévigné étaient ses plus beaux ouvrages. Ilamilton est le plus bel ouvrage de Saint-Evremond. Entre le disciple et le maître les traits de ressemblance sont si frappants que, pour louer dignement Hamilton à son retour en France, La Chapelle rendra grâces « à la Tamise d'avoir fait une restitution à la Seine, en lui donnant un autre Saint-Evremond » ; mais le disciple a dépassé le maître. Son style est plus alerte et plus naturel. Dans la délicieuse épître , habilement entremêlée de vers et de prose, qu'Hamilton adressera à Grammont après la mort de son philosophe , nous verrons apparaître Saint-Evremond « avec son air goguenard et sa loupe à double étage », qui tracera lui-même à Hamilton le plan des Mémoires de Grammont et fera le portrait le plus flatteur de son héros. Cette fiction ingénieuse témoignera de l'influence exercée par Saint-Evremond sur Hamilton qui, en toute occasion, épuise envers lui l'hyperbole (1). Ces éloges exagérés de l'amitié

[1) Hamilton répond à un ami qui l'a comparé à Saint-Evremond ;

Epargnez vos amis , de grâce ; Ils savent trop bien ce qu'ils sont Pour avoir seulement l'audace De regarder Saint-Evremond.

seront du reste comme les dernières lueurs d'une renommée près de s'éteindre. « Comment se fait-il, dit un de nos plus fins critiques, que, dans les ouvrages d'esprit qui ont plu en naissant à de bons juges, il entre ainsi toute une partie qui se mortifie avec le temps et qui passe ? Il y a du Voiture dans chaque homme d'esprit qui n'est que cela. J'appelle Voiture cet esprit de mode qui n'a qu'une saison et qu'un souffle fane (1)». Il y a beaucoup de Voiture dans Saint-Evremond. Il y a un peu de Voiture, mais beaucoup de Sévigné et de Voltaire dans Hamilton. C'est ce qui explique la différence de leurs destinées.

(1) Sainte-Beuve.

Une vie nouvelle commence pour Saint-Evremond à l'arrivée de la duchesse de Mazarin en Angleterre. Hortense Mancini , l'une des sept merveilles de beauté qui firent l'ornement de la puissance du cardinal Mazarin, fuyait un époux maniaque dont Saint-Evremond nous a retracé les incroyables bizarreries dans cette prose alignée en rimes qu'il affectionne. La digne nièce du ministre de la séduction vient-elle essayer le pouvoir de ses attraits sur son ancien prétendant? Les hommes politiques de l'Angleterre, qui, par patriotisme, sont hostiles à la duchesse de Portsmouth, ont en effet jeté les yeux sur elle pour détrôner la belle pensionnaire de Louis XIV. Mais ils ont compté sans les entraînements de son cœur, qui déjoueront tous leurs calculs. Saint-Evremond, que Mme Mazarin avait connu à Paris, trempera-t-il dans ces misérables intrigues où il n'aura pas, lui, l'excuse du patriotisme ? Pour la pousser dans la voie d'où son penchant pour le prince de

Monaco va la détourner, jouera-t-il auprès d'elle le rôle qu'il a déjà joué auprès de M^e de Quérouailles ? . . . Gomment le doute serait-il possible, quand il ira jusqu'à se plaindre, dans un langage fort peu voilé, de n'avoir pas été écouté (1) ?

Maintenant le voilà lui-même , malgré ses cheveux blancs, aux pieds de la noble aventurière qui justifie si bien ce mot de Ninon : « La source des charmes est dans le sang des Mazarins ». La fée l'a touché de sa baguette magique , et il s'est pris à adorer « cette Gléopâtre italienne ». C'est sans doute un de ces amours tranquilles et désintéressés qui faisaient soupirer Ronsard et Malherbe dans leurs vieux jours pour Hélène de Surgères et pour Mme de Rambouillet ; mais Saint-Evremond a le tort de soupirer en vers fades et prosaïques, dépourvus pour la plupart d'élégance et d'harmonie.

(I) Voici les vers dans lesquels Saint-Evremond exhale ses plaintes à ce sujet :

Il ne vous restoit plus qu'à régner sur les mers ,

Et , de nos îles fortunées , Vous pourriez des mortels régler les destinées. . . Vous feriez des sujets de tous les souverains, Si vous n'apportiez pas plus de soin et d'étude Pour votre liberté que pour leur servitude.

SA VIE KT SES ECKirS 137

Ces froides galanteries, qui partent de la tête et non du cœur, ont je ne sais quoi de triste chez un vieillard. « Vive la jeunesse, a dit Lamartine ;, mais à condition qu'elle ne dure pas toute la vie. . . Le faux rire est la plus lugubre des tristesses ». Ce qui est vrai du faux rire ne l'est pas moins de la fausse sensibilité.

Mais, par contre, qui ne saurait gré à Mme Mazarin d'avoir inspiré à Saint-Evremond le morceau suivant, où il est bien plus poète que dans ses vers, un de ces morceaux qui rachètent bien des faiblesses littéraires. Ecoutez, et dites-nous si jamais le culte de la beauté pratiqué jusque dans la vieillesse a été défendu avec plus d'esprit et de grâce : « Le plus grand plaisir qui reste aux vieillards, c'est de vivre, et rien ne les assure autant de leur vie que leur amour. Je pense, donc je suis, sur quoi roule toute la philosophie de Descartes, est une conclusion bien froide et bien languissante. Xaime, donc je suis, est une conséquence toute vive, toute animée, par où l'on rappelle les désirs de la jeunesse jusqu'à s'imaginer quelquefois être jeune encore ». Tant d'esprit et tant de grâce disposent à l'indulgence le censeur le plus sévère. Cet amour tardif, ou plutôt ce sentiment tendre que, dans ses douces

velléités de rajeunissement, Saint-Evremond prend plaisir à traiter comme une passion pour rendre l'illusion plus complète, a d'ailleurs un très-bon côté : l'égoïste épicurien apprend, sous son empire, à connaître le dévouement. Les affaires d'Hortense sont les siennes ; il est son secrétaire , son conseil, son avocat. Il plaide sa cause contre son mari dans un mémoire remarqué par La Harpe. Il négocie ses emprunts , intervient auprès de ses amis et de ses proches, partage avec elle les modestes revenus qui lui restent , déploie enfin pour la servir un zèle qui ne saurait se lasser : rien ne lui coûte pour adoucir ses peines. Bien plus , il devient le souffre-douleur de cette capricieuse Gélimène, qui met sa patience à de rudes et humiliantes épreuves. Ce n'est pas Géhmène s'amusant à exciter le courroux d'Alceste; c'est Gélimène s'évertuant, par une sorte de gageure, à exaspérer Philinte luimême ; car, alors surtout, Saint-Evremond se rapproche beaucoup plus de Philinte que d'Alceste. Sa causticité s'est émoussée avec l'âge ; l'abeille, en vieillissant, a presque perdu son dard (1).

(1) Je perds le goût de la satire ;

L'art de louer malignement Cède au secret de pouvoir dire Des vérités obligeamment.

(Sonnet à M"e de Lenclos) .

Parfois il se plaint, non sans amertume, des brusqueries do la fantasque duchesse (1) ; mais le plus souvent il se résigne à tout supporter en esclave soumis et obéissant. Si quoique ridicule s'attache à ses plaintes et aux déclarations qui les accompagnent , un dévouement aussi absolu anime en (pielque manière cette physionomie insouciante et lui donne une expression qui n'est pas sans charme.

Désormais Saint-Evremond n'écrira qu'en vue d'être agréable à M'ne Mazarin. La pensée qui le guidera se fera jour, là même où le sujet semble exclure de telles préoccupations. Dans sa dissertation sur les Poèmes des Anciens, vient-il à parler de l'abus qu'on faisait de certains astres dans les comparaisons, il trouve moyen de louer la beauté de Mme Mazarin d'une façon presque naturelle : « Dire qu'une femme est aussi belle que Mme Mazarin , c'est la louer mieux que si on la comparoit au soleil ; car le sublime et le merveilleux

(1) « S'il faut, dit-il dans une lettre, veiller des nuits entières, on ne me donne pas quarante ans. S'il faut faire un long voyage avec le vent et la pluie, quelle santé que celle de M. Saint-Evremond ! Veuxje approcher ma tète de la sienne, sentir ses cheveiux et lui baiser le bout de l'oreille, on me demande si j'ai connu M>"e Gabrielle et si j'ai fait ma cour à Marie de Médicis ». (Lettre au comte d'Olonne).

font honneur ; l'impossible et le fabuleux détruisent la louange qu'on veut donner». L'éloge, ainsi glissé au milieu d'une réflexion vraie, est ingénieux et fin : un encens si finement offert devait chatouiller doucement l'orgueil de M^e Mazarin.

XXTV.

C'est à elle que Saint-Evremond adresse son petit traité sur VAmitiéy que la spirituelle et malicieuse Hortense intitulera, après l'avoir lu, V Amitié sans amitié. Saint-Evremond professe les principes du sage Bias, qui nous enseigne d'aimer nos amis avec discrétion (1). L'amitié, telle que la conçoit Saint-Evremond, n'est pas ce sentiment des grandes âmes, que, dans tous les temps, on éleva au rang des plus belles vertus : l'idée de force inhérente au sens antique de virtus répond à l'esprit de sacrifice, à l'abnégation qu'exige l'amitié vraiment digne de ce nom ; et l'esprit de sacrifice, l'abnégation, ne sauraient trouver place dans la théorie de Saint-Evremond. Ce n'est pas même l'union de deux âmes sympathiques l'une à l'autre, qui, s'étant une fois rencontrées , se confon-

(1) « Si l'on me demande plus que de la chaleur et des soins pour les intérêts de ceux que j'aime , plus que mes petits secours dans le besoin , plus que le secret dans les confidences , qu'on aille chercher ailleurs les amitiés ; la mienne ne sauroit donner davantage » .

dent pour toujours, comme celles de Gicéron et d'Atticus, d'Horace et de Virgile, de Montaigne et de La Boétie. L'amitié de Saint-Evremond n'est qu'une liaison plus ou moins durable, formée «dans un mélange de divertissements et d'affaires», basée sur l'utilité ou sur l'agrément, une liaison d'homme du monde, «qui se dégage insensiblement et avec bienséance », quand la base fragile sur laquelle elle repose vient à se briser. Elle n'a pour but que de « rendre la vie plus tranquille et plus douce ». Cette amitié-là, où l'esprit a bien plus de part que le cœur, où, loin de se sentir porté à s'oublier soi-même, on ne cherche jamais que sa propre satisfaction, est fille de la morale qui substitue partout le plaisir au devoir, qui nous recommande plutôt d'être avisés que d'être vertueux ; c'est l'amitié épicurienne, laquelle n'est, au fond, pour ses adeptes, qu'une volupté d'un ordre supérieur ; comme on l'a fort bien dit, elle ne va pas au-delà de la sociabilité.

La prétendue sagesse que conseille Saint-Evremond peut sans doute nous épargner dans la vie quelques mécomptes; mais ne vaut-il pas mieux s'exposer à être quelquefois victime de généreuses illusions que de renoncer par . système aux

fortes amitit's, que de repousser comme un fardeau de nobles devoirs, qui sont pour tous les cœurs bien faits une véritable source de jouissances ? Faisons cependant remarquer que, malgré ses principes et par une heureuse inconséquence de son caractère, Saint-Evremond, sans aller assurément aussi loin qu'Horace et que Montaigne qui ont dû à Tamitié une partie de leur célébrité, mérita d'avoir des amis sincères et dévoués qui ne l'abandonnèrent pas dans le malheur. Il y a, dans l'expression des regrets que lui causa la mort de d'Aubigny, une note sensible qui rappelle la douleur qu'éprouva l'ami de La Boétie, quand il perdit celui qui faisait sa joie. « Les maximes des hommes , a dit Vauvenargues, décèlent leur cœur ». Généralement vraie , cette sentence a pourtant quelque chose de trop absolu; car les hommes sont souvent meilleurs, au fond, que leurs doctrines, et ils ne sont pas toujours logiques dans leur conduite.

C'est encore pour Mme Mazarin que Saint- Evremond écrit la piquante dissertation dans laquelle il essaie de lui prouver, quand sous le poids d'un violent chagrin, elle paraissait disposée à tourner vers le ciel ses regards fatigués des choses

de la terre, que la dévotion est le dernier de nos amours. Toute l'originalité de son talent se montre dans ces petites pièces semi-sérieuses, qui sont si fortement empreintes du génie français, où, à travers une sensibilité douce et un enjouement calme, perce une pointe d'ironie courtoise. Saint-Evremond se souvient de ces grandes dames de la cour d'Anne d'Autriche, de ces belles pécheresses de la Fronde, qui passaient tour à tour du plaisir à la pénitence, de la pénitence au plaisir, selon le vent qui soufflait autour d'elles. Le sceptique veut démêler les secrets ressorts des conversions éclatantes qui servent de dénouement à leur aventureuse existence. Si ces âmes tendres, après avoir abusé de l'amour, sont retournées à Dieu, c'est encore, à son avis, je ne sais quoi d'humain qui les a attirées comme à leur insu : « L'âme, dit-il, qui croit aspirer seulement à la félicité de l'autre vie, cherche, sans y penser, à se faire une douceur nouvelle dans celle-ci )).Et il développe cette idée en homme qui s'y complaît. Il y a tant de bizarrerie dans notre nature, tant de tours et de détours, tant de plis et de replis dans les profondeurs de notre cœur, qu'on ne saurait affirmer que l'analyse morale où ce subtil casuiste semble avoir entrevu les dangers du quiétisme pour certaines

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âmes, que cette sorte d'unatoiiiie des sentiments les plus mystérieux, manque entièrement de vérité : le bien et le mal sont tellement mêlés en nous qu'on les rencontre rarement l'un sans l'autre, surtout dans les imaginations exaltées et romanesques. Un habile et savant analyste du cœur des femmes dira de M'"« de Krudner : « L'inépuisable besoin de plaire s'était changé chez elle en un immense besoin d'aimer, ou même s'y continuait toujours » ; et il lui appliquera quelques-unes des réflexions de Saint -Evremond. Mais au scepticisme de notre épicurien nous préférons l'enthousiasme qu'excitaient, chez Mme de Sévigné, peu suspecte d'être trop crédule, les austérités de Mn^e de Gonti etdeMfue de Longueville, touchées de la grâce divine, régénérées, transfigurées, pour ainsi dire, par la religion. C'est un triste symptôme que l'incrédulité systématique en matière de repentir.

Mme de Mazarin a le goût de la littérature : il lui sera beaucoup pardonné dans le monde des lettres, parce qu'elle aura beaucoup aimé les jouissances de l'esprit , tout en s'abandonnant à des penchants moins nobles. Pour lui plaire, tantôt Saint- Evremond étend le cercle de ses études et aborde les sujets les plus divers , tantôt il revient sur ceux qu'il a déjà traités et complète ou modifie ses jugements.

Il retouche le Parallèle de Condé et de Turenne, qu'il avait composé en Hollande, et le rend presque digne de figurer à côté des portraits de ces deux grands capitaines , que le cardinal de Retz a tracés d'une main si ferme. Il a appris à les connaître sur les champs de bataille, où il s'est luimême distingué en combattant sous leurs ordres. Il a été témoin de l'héroïsme impétueux de l'un et de l'héroïsme réfléchi de l'autre. Il n'a donc, pour les bien peindre, qu'à consulter ses souvenirs.

11 ajoute, à ce qu'il a écrit sur la Tragédie, des considérations qui feront dire à Voltaire que seul Saint-Evremond a découvert la plaie secrète du théâtre français, en lui reprochant de ne pas produire sur Tesprit du spectateur une impression assez forte (i). Dans le parallèle qu"il fait alors de Corneille et de Racine , il commence par rendre également justice à ces deux génies immortels, qu'il est permis de confondre dans une commune admiration, malgré la diversité de leurs caractères. Empruntant à Lucain quelque chose de la comparaison de Pompée et de César, il dit que « dans la tragédie, Corneille ne souffre pas d'égal, et Racine pas de supérieur». Mais il cède bien vite à l'entraînement de la préférence marquée qu'il a pour Corneille; et, tandis qu'il lui accorde « la grandeur, la passion, l'éloquence, la hardiesse et la nouveauté des plans et de l'intrigue », sans signaler aucun de ses défauts, il n'accorde à Racine que le « naturel des sentiments, la netteté des idées, la pureté du style, la régularité timide de l'action » ; comme si le poète qui a mis un langage si mâle, si noble, si

(1) « Ce qui doit être tendre n'est souvent que doux; ce qui doit former la pitié fait à peine la tendresse ; l'émolion tient lieu du saisissement, l'étonnemenl de l'iiorreur. Il manque à nos sentiments quelque chose d'assez jjrofond » .

sublime dans la bouche de Mithridate, d'Acomat et de Joad, le poète qui a tiré de la passion de l'amour des effets si puissants et si dramatiques, ignorait le secret d'élever l'esprit et de remuer le cœur ! Vauvenargues, si amoureux de la perfection soutenue de Racine, fera la contre-partie de ce parallèle.

Saint-Evremond est plus juste envers Boileau, quoique le grand satirique ne l'ait pas épargné. Il apprécie sainement Molière et La Fontaine, en donnant à sa pensée cette forme concise, ce tour rapide et incisif qu'il aime tant. Quelques coups de crayon lui suffisent pour grouper convenablement, dans le même tableau, Malherbe, Voiture, Sarrazin, Benserade et Perrault. Si l'on veut bien juger du mérite de Saint-Evremond, on ne doit pas oublier qu'à cette époque, la critique qui^ de nos jours, a été portée si haut et brille d'un si vif éclat, était à peine créée. M. Villemain l'appelle « une occupation des littératures vieillies ». Or, le feu sacré qui venait de produire tant de chefsd'œuvre avait encore une certaine vivacité. Imitateur^ mais uniquement à la surface, dans son culte pour l'antiquité, le siècle de Louis XIV est en réalité original et créateur. Le goût s'y affirme par

S\ Vlli ET SHS KCMirs 1',')

ses œuvres avant de s'affirmer p.ir ses théories. La critique ne s'exerce guère que dans quelques réunions de beaux-esprits. On la rencontre aussi dans des préfaces, dans dos lettres, où elle est comme disséminée. Ce ne sera que beaucoup plus tard qu'elle se constituera sérieusement en ait spécial. Saint-Evrcmond se rapproche^ plus que tous ses contemporains , de l'état où nous la verrons au dix-huitième et au dix-neuvième siècles. Il n'est pas , ce semble , sans quelque analogie avec Sainte-Beuve. Il a, dans une mesure assez sensible , plusieurs de ses qualités particulières , et notamment cette souplesse de talent qui se prête aux genres les plus variés, cette tendance à étudier de préférence les écrivains dans leurs rapports avec le milieu où ils ont vécu. Malgré de nombreuses différences, dont la plus saillante assurément est que l'un ne fait qu'effleurer là où l'autre se plaît à creuser le plus pùssible , malgré , reconnaissons-le bien vite, une très-grande infériorité, on peut, à bon droit, sinon le regarder comme le Sainte-Beuve de son temps, du moins le compter parmi les aïeux, dans l'ordre littéraire, de l'éminent auteur des Causeries du lundi. Il y a chez lui Tétoffe d'un vrai journaliste.

Saint-Evremond s'occupe ensuite de la comédie et de l'opéra. Il compare la comédie française avant Molière à la comédie espagnole, et il détermine les principaux traits qui les distinguent. Du côté de la comédie française, plus de régularité et de vraisemblance dans la contexture des pièces , plus de convenance et de délicatesse dans l'expression des sentiments amoureux. Du côté de la comédie espagnole, plus de complications dans l'intrigue, plus d'incidents artificiels, plus d'aventures bizarres, je ne sais quelle « vieille impression de chevalerie errante », d'où naissent les situations les plus extraordinaires.

Des pointes de mauvais goût, de froides déclarations d'amour, de fades bouffonneries , de grotesques caractères, de voluptueuses pantomimes renouvelées des Romains de la décadence , tel est le fond des pièces italiennes : Saint-Evremond ne les croit pas dignes du nom de comédies.

La comédie anglaise lui paraît procéder de Térence et de Plante : elle tend à imiter, pour les corriger, les ridicules et les vices. C'est que Saint- Evremond n'a encore en vue que les comédies de Ben Johnson, qui a pris en effet les anciens pour modèles. Sir Epicure Mammon ou la sensualité

SA VIE ET SES l':CRITS ir,l

acharnée aprùs lor, sir Volpono ou la ruse alliée à la cupidité, le voyageur Amorphus ou la sottise pédante sous les belles manières, voilà les personnages qu'il a devant lui. Ne lui parlez point de Shylok et de Portia, de Jacques le mélancolique et de Rosalinde , d'Obéron et de Titania. Ses amis ne l'ont pas plus initié à la comédie romanesque et sentimentale de Shakespeare qu'à ses tragédies et à ses drames. C'est Ben Jonhson qu'il cite comme exemple à l'appui de la plupart de ses réflexions. Il flatte singulièrement Fauteur de VAlchymistc, en le mettant au niveau de l'auteur du Misanthrope. Ben Johnson a sans doute quelque chose de l'art de Molière , mais il est moins observateur et moins philosophe. Il n'a pas connu comme lui tout l'homme. Quand il imprime avec vigueur sur les vices régnants « les sillons de son fouet d'acier» (1), il n'excite que le gros rire. Non moins capable de l'exciter, quand il veut, Molière, en nous montrant une image de la vie , provoque le rire délicat et « comme le sourire de la raison émue et réjouie » (2).

(1) Traduction d'une phrasodc Ben Johnson,

(2) M. Nisard , Histoire de la Littérature française.

L'opéra, que le ciel riant de l'Italie vit naître de trois arts enchanteurs, est condamné par Saint- Evremond. Voltaire le raille à ce sujet, en disant que cette condamnation prouvait tout simplement qu'il avait l'oreille dure. Après les brillants succès de Quinault associéà Lulli, on pouvait croire la cause du drame lyrique si bien gagnée parmi nous qu'elle n'aurait plus besoin d'être défendue. Mais Saint-Evremond a résisté aux séductions du chantre d'Armide, dont on a pu dire : « Quand nous venons de lire Quinault, il nous semble que l'amour et les grâces viennent de passer près de nous ». Le voluptueux épicurien ne juge pas moins sévèrement l'opéra que le janséniste Despréaux. Et pourtant Saint-Evremond aime passionnément la musique, et il compose parfois des airs agréables. Sa critique de l'opéra serait-elle un simple jeu d'esprit? ou les opéras anglais, qui paraissent surtout lui déplaire, l'auraient-ils dégoûté du genre lui-même?

Les arguments que fait valoir Saint-Evremond contre l'opéra, pourraient aussi bien s'appliquer à la poésie, et la condamneraient, elle aussi, s'ils étaient fondés. Dans le train ordinaire de la vie, (( un maître s'adressant à son valet , un ami faisant u^e confidence à son ami », ne parlent pas plus en

SA VIK ET SES ÉCRITS ir,3

vers qu'ils lu» chantent. Ce n'est pas à ce point de vue qu'il faut se placer pour juger une des plus délicieuses créations de l'esprit humain. L'imagination a des droits non moins légitimes que ceux de la raison, et l'opéra est du domaine de cette précieuse faculté, que la bonté divine a chargée, pour ainsi dire, d'embellir notre existence.

L'alliance de la poésie et de la musique, cette autre langue descendue du ciel pour nous permettre d'exprimer ce que les langues parlées sont impuissantes à rendre, est si naturelle que, partout et toujours, on a fait c/ian^cr le poète comme le musicien, n'ayant qu'un même mot pour l'inspiration poétique et l'inspiration musicale. « La poésie, a dit l'illustre chantre des Méditations, est l'incarnation de ce que l'homme a de plus intime dans le cœur, de plus divin dans la pensée, en ce que la nature a de plus magnifique, les images, et de plus mélodieux, les sons. Elle est à la fois esprit et matière ; et voilà pourquoi c'est la langue complète, la langue par excellence, qui saisit l'hamme par son humanité tout entière, sentiment pour l'âme, image pour l'imagination , musique pour l'oreille ». L'alliance, hélas ! trop rare, de la vraie poésie et de la bonne

musique ne répond-elle pas encore mieux à cette admirable définition ? Si Saint-Evremond s'était borné à déplorer que la poésie fût si souvent sacrifiée à la musique dans l'opéra, nous nous garderions bien de le contredire : que de fois le musicien est appelé à recouvrir de riches broderies un tissu léger ou grossier! Mais c'est au genre que Saint-Evremond s'attaque et non à l'abus qu'on a pu en faire. Plaignons-le d'être tombé dans une si grande erreur en se montrant insensible aux plus ineffables jouissances, et opposons-lui ces charmantes réflexions d'un spirituel écrivain (1) : « Si , pendant un opéra supportable , on ferme les yeux et qu'on se laisse aller, de rêverie en rêverie, à se représenter les immenses déserts de notre planète , les tristes grèves battues par les flots , les peuples sauvages qui chassent pour subsister dans ces froides nuits , et qu'on se réveille tout à coup au milieu de ces vives lumières, de ces gracieux costumes et de ces molles harmonies, on sentira qu'avoir réuni tant de moyens heureux et divers d'enchanter l'oreille et les yeux, et de bercer notre âme, n'est pas, après tout, un des moindres efforts de l'imagination créatrice de

(1) Prévost-Paradol , Journal des Débats .

SA VIK ET Si:S KCHITS 155

riioinmc ni une des marques les plus méprisables de sa royauté sur la nature ».

Non content d'avoir développé une idée fausse, Saint-Evremond a voulu encore la mettre en scène. Il s'est donné un tort de plus, en faisant une mauvaise comédie qui est le digne pendant de sir Politick.

Sa dissertation sur le mot vaste est pleine de sel et d'érudition. Sa verve d'écrivain est exempte de vieillesse. Son esprit a gagné en solidité et en étendue ce qu'il a perdu en vivacité, et il a conservé cette liberté de jugement, ces libres allures qui lui sont propres. Ici non-seulement il fait preuve de connaissances philologiques ; mais encore il sait rendre attrayant un sujet aride, qui semblait ne promettre que des discussions grammaticales , en s'appuyant sur l'analyse des lois de la pensée, sur les témoignages de l'histoire, sur les préceptes du goût. C'est tout à la fois une application raisonnée des vrais principes qui servent de fondements à la science du grammairien , et une étude critique, historique et littéraire d'un style ferme et sain. Saint-Evremond soutient qu'appliqué à l'esprit, le mot vaste ne saurait être

Î56 SAINT- EVRE MONO

pris en bonne part : un esprit vaste est un esprit démesuré, dont les desseins ne sont pas assez concertés ; les grandes et belles choses qu'ont faites les hommes supérieurs à qui l'on donne un esprit vaste, doivent être attribuées aux autres qualités de leur esprit , et la plupart de leurs erreurs viennent précisément de ce que cet esprit a eu de vaste, c'est-à-dire d'excessif. Et Saint-Evremond puise^ dans la revue qu'il passe de ces hommes supérieurs, des arguments à l'appui de sa thèse , qui n'est autre chose que le développement ingénieux du sens de l'étymologie latine du mot vaste. L'usage, qui règle en souverain la signification des mots, n'a pas consacré l'opinion de Saint-Evremond, malgré le talent avec lequel il l'a défendue.

Dans ses Observations sur le goût et le discernement des Français, qui sont en général frappantes de vérité, il y a une réflexion qu'il eût pu particulièrement s'appliquer à lui-même : « Quand une personne est à la mode, elle peut donner du prix aux choses où elle se connaît et à celles où elle ne se connaît pas ». Saint-Evremond est à la mode: c'est pour cela qu'on applaudit indistinctement tout ce qui porte son cachet.

SA Vil] KV SKS ECUITS 1J7

Dans son discours sur la Retraite, les inconvénients de la vieillesse, les faiblesses des vieillards, les raisons qui doivent les décider à mettre un certain temps entre la vie et la mort, à ne pas attendre que le monde s'éloigne d'eux, sont parfaitement indiqués. C'est aussi un des morceaux qui le peignent le mieux (1). Nous le louerions encore davantage, s'il ne se terminait par des vers de madrigal. Mais n'est-ce pas là un trait de caractère qu'il est bon de saisir au passage ? Dans les sujets les plus graves, on est sûr de rencontrer chez Saint- Evremond la note légère (2).

(1) - Chaque jour, jG me dérobe aux connoissances qui me fatiguent et aux conversations qui m'ennuient. Chaque jour, je cherche un doux commerce avec mes amis, et fais mes délices les plus chères de la délicatesse de leur entretien De la façon que je vis, ce n'est ni une

société pleine ni une retraite entière: c'est me réduire innocemment à

ce qui m'accommode le plus Dégoûta du vice comme trop

grossier, et blessé de la pratique de la vertu comme trop rude, je me fais d'innocentes douceurs, qui conviennent au repos de la vieillesse et qui sont justement sensibles à proportion de ce que je puis encore agréablement sentir » .

(2) Il n'est plus de beaux jours , Quand il n'est plus d'amours

Installée par ordre du roi dans le pavillon de Saint-James, la belle Hortense est bientôt entourée d'une cour brillante. Toutes les notabilités du monde aristocratique et du monde lettré , tous les Français réfugiés à Londres pour y vivre librement , se pressent dans les salons où elle trône en reine de l'intelligence, comme la duchesse de Bouillon, sa sœur, trône à Paris. En France, ces réunions de beaux esprits sous le patronage d'une femme sont depuis longtemps dans les mœurs, et cette mode a passé la Manche comme toutes les autres. Si , dans la société de Mme Mazarin, qui est déjà loin des beaux jours de V incomparable Arthénice, on ne discute pas sur les sonnets de Job et d'Uranie et sur la carte de Tendre, on se plaît à associer les discussions sérieuses et les propos plaisants. On se livre avec enjouement à de vive^ ou à de douces causeries, et l'on dispute savamment sur la religion, sur la philosophie, sur l'histoire, sur le théâtre, sur la

poésie , mais surtout on parle de la France. Saint- Evremond est l'Ame de ce cercle choisi. Il y attire, avec Grammont et Hamilton, le docte Vossius, ce sceptique chanoine de Windsor ; le théologien Justel, protestant érudit; l'historien Saint-Réal, esprit fin et plein de traits. On y voit aussi autour de lui Dryden , Swift et Temple. Il ne manque jamais d'y lire les lettres de Ninon, de La Fontaine, du vieux Corneille lui-même, et ce n'est pas un des moindres attraits de ces soirées délicieuses : on attache alors tant de prix à une lettre bien faite! En y répandant journellement les trésors de son imagination, toujours aussi français d'idées et de langage que s'il n'eût jamais quitté la cour de Versailles, il y naturalise, avec un aimable abandon , la légèreté et la grâce françaises ; il y propage les idées françaises ; il fait aimer et admirer de plus en plus les lettres françaises. Dans toutes les controverses qu'amènent la lecture et l'examen des ouvrages nouvellement arrivés de Paris , on accepte ses décisions comme des arrêts souverains. Elles seront acceptées avec le même empressement, quand elles auront franchi le détroit. La perspective qui résulte pour Saint-Evremond de l'éloignement;, l'avantage qu'il a sur ses compatriotes d'être à l'abri des influences de co-

terie, sont favorables aux saines appréciations; et l'autorité qu'il exerce sans pédantisme, tout à la fois autour de lui et loin de lui , est généralement justifiée. C'est une sorte de colonisation littéraire qu'opèrent la langue et le génie français par l'intermédiaire de ce causeur à la verve intarissable, et ce sera là sans contredit un de ses premiers titres de gloire. Nous lui devrons d'avoir largement contribué à maintenir chez nos voisins l'ascendant de la haute civilisation du règne de Louis XIV, en dépit de l'orgueil patriotique et de la ferveur protestante, au milieu même de l'hostilité des deux pays ; et les Anglais lui seront en partie redevables de cette gaieté originale qu'ils s'attribuent sous le nom d'humour. Le souvenir de Saint-Evremond ne sera peut-être pas étranger à l'accueil que recevra Voltaire , quand , exilé à son tour, il ira vivre à Londres dans l'étude des lettres anglaises, dans le commerce des hommes les plus célèbres de son temps, et emprunter à la libre Angleterre bien plus encore que Saint-Evremond n'aura pu lui donner.

Habituée à tenir le sceptre de l'esprit dans la ville la plus polie de l'univers , Marianne Mancini , duchesse de Bouillon , vient à Londres

SA VIE KT SES ECUns l(,j

partager les hommages prodigués à sa soiur, dont elle a tous les charmes, mais aussi tous les travers. Elle avait alors racheté, par la sincère amitié q-u'elle témoignait à La Fontaine , le tort d'avoir ourdi une intrigue indigne d'elle en faveur de la Phèdre de Pradon contre la Phèdre de Racine. Pendant son séjour en Angleterre, elle suscitera, entre La Fontaine et Saint-Evremond, une espèce de lutte poétique. Cet intéressant tournoi, où les deux chevaliers exalteront à Fenvi les dames de leurs pensées , piquera la curiosité des nombreux adorateurs d'Hortense et de Marianne, et prêtera un attrait de plus aux salons de Mme de Mazarin. « Faisons-nous chevaliers de la table ronde, écrit La Fontaine en jetant un défi à Saint-Evremond ; aussi bien est-ce en Angleterre que cette chevalerie errante a commencé. Nous aurons deux tentes en notre équipage, et, au haut de ces deux tentes, les deux portraits des divinités que nous adorons ». Puis il entonne le chant d'amour. Saint-Evremond répond au défi qui lui est jeté ; mais est-il besoin de nommer le vainqueur dans cette lutte inégale, malgré les éloges que La Fontaine adresse à son rival, qu'il appelle le chef des dévots d'Hortense, de ses dévots à toute outrance? Ce dernier mot, qui a tout l'air d'un trait de satire , est ce qu'il y

a de plus vrai au milieu de louanges peu méritées ; car , dans les hymnes que chante Saint-Evremond en l'honneur d'Hortense, le lyrisme va souvent jusqu'au délire. Jugez vous-même : « Avec une beauté de l'ancienne Grèce, Mme Mazarin eut une

vertu de l'ancienne Rome Cette Rome, de

tout temps si glorieuse, est plus vaine de l'avoir donnée au monde que d'avoir produit tous ses héros » (1). Peut-on être étonné , lorsqu'on se souvient de ses vers sur l'âme de Ninon , que « l'indulgente et sage nature avait formée, selon lui, de la volupté d'Epicure et de la vertu de Caton ? » La Fontaine semble quelquefois faire indirectement la leçon à Saint-Evremond sous une forme plaisante. Le bonhomme ne se permet-il pas à son égard un peu de fine raillerie, quand il l'associe au poète Waller dans ses félicitations « aux anacréons octogénaires chez qui l'imagination et l'amour ne vieillissent pas » , quand, s'amusant à décrire un quadrille fantastique où il figure lui-même à côté de son vieil ami,

(1) Oraison funbbix de /l/™" Mazarin. — Saint-Evremond avait fait (l'avance l'oraison funèbre de M™" Mazarin, comme l'épitaphe du chevalier de Grammont, par ce que M"": Mazarin avait exprimé un jour le désir de savoir ce qu'on dirait d'elle après sa mort.

SA Vil'] ET SES I-ICIUTS HV.i

avec Waller et Anacréon ressuscité pour la circonstance, il s'écrie :

Il nous feroit beau voir, parmi des jeunes g:ong, Inspirer le plaisir, danser ot nous ébattre, Et de fleurs couronnés, ainsi que le printem[.s , Faire trois cents ans à nous quatre !

Ne voyons là qu'un simple badinage. La Fontaine, qui déguisait mal, hélas! sous les fleurs anacréontiques , ses honteuses faiblesses de vieillard, ses vices d'arrière-saison, ne pouvait avoir la pensée de remontrer Saint-Evremond , même en plaisantant.

Ce sont les jours les plus brillants des réunions de Mme Mazarin. Bientôt la passion du jeu l'emportera sur le goût des choses de l'esprit, et la bassette détrônera la conversation et la lecture. Saint- Evremond exhale en vers les regrets que lui inspire cette révolution de salon, qui le réduit ou ({uolque sorte à l'état de roi déchu. « Ces amitiés, dit un charmant auteur trop tôt enlevé aux lettres (l), d'écrivains célèbres pour des femmes longtemps jeunes et belles, ressemblent à l'amour, sinon par

(\) Hippolyte Rigault.

Î6i SAINT- ÉVREMOND

la flamme, du moins par la jalousie. Ils ne permettent pas qu'on préfère quelque chose à l'esprit, parce que l'esprit, c'est eux-mêmes, et ils souffrent dans leur bonheur, quand le salon dont leur parole a été longtemps la seule fête s'ouvre à d'autres plaisirs ». Toutefois la morale facile de Saint-Evremond s'accommodera bien vite de la nouvelle faiblesse de son amie, qui triche au jeu ses cavaliers servants, et lui-même ne se montrera pas plus scrupuleux à la bassette que ne le fut son héros (1) au trictrac, chez l'hôtelier Cerise.

(1) Le chevalier de Grammont , Mémoires du chevalier de Grammont, par Ilaniilton.

Quand il est las de ces tristes distractions, Saint-Evremond en va chercher de plus nobles dans un club littéraire, où commence à se réunir le monde savant de Londres , et où Dryden , Swift et Temple sont heureux de se retrouver avec lui. C'est là que s'agite la grande question de la prééminence des anciens et des modernes, interminable querelle, soulevée d'abord par Desmarets au nom de la foi chrétienne, rallumée par Perrault, et que réveilleront, dans le siècle suivant, Fontenelle et La Motte. Cette querelle, qui fit tant de bruit, n'est qu'une des phases de l'éternelle lutte entre l'esprit du passé et celui de l'avenir, que nous avons vue se renouveler encore de nos jours sous les bannières des classiques et des romantiques. L'idée du progrès y fut hardiment opposée à la tradition absolue , à l'autorité pure ; mais il y eut de part et d'autre de regrettables exagérations.

Saint-Evremond s'est fait en Angleterre l'écho des longs débats qui ont eu lieu en France, où la discussion de ce grave sujet ne s'est pas renfermée dans le cercle des érudits et des hommes spéciaux. Il joue le rôle de modérateur entre le parti qui tient pour Perrault et les modernes, et le parti qui tient pour Boileau et les anciens, le rôle que Gallières attribue à Apollon dans son Histoire poétique.

Macaulay nous a représenté les deux partis aux prises , sous les yeux et comme sous la présidence de cet Aristarque. A la tête du premier est, avec Dryden, l'élégant traducteur de Virgile, de Perse et de Juvénal, le chevalier Temple , ce grand ami de l'antiquité, qui exagère le mérite des anciens au point de proclamer leur supériorité, même pour les sciences, dans la patrie de Bacon, de Halley et de Nev^ton. Il apporte dans son argumentation le ton spirituel et dégagé qui lui est familier, et son secrétaire Swift met au service de la même cause ses mordantes épigrammes. A la tête du second, nous voyons l'énergique et véhément Bentley, qui suit de près Wotton, moins ardent et moins systématique, à qui est réservé l'honneur d'indiquer plus tard, dans un -ouvrage

SA VIK KT SKS KCHITS

justomoiit estimé, la vraie manière de poser la questiou et de la résoudre.

Saint-Evremond est là comme un arbitre ([ni s'est donné la mission de concilier deux plaideurs, en faisant la part de chacun d'après les règles de la raison et de la justice. Il formule et développe, avec autant de netteté que de mesure , les pensées qu'il résumera pour Mme Mazarin, dans son écrit sur les Poèmes des anciens. On retrouve, dans ce résumé, les meilleures idées de Desmarest épurées et condensées. Tout en payant un juste tribut d'hommages au génie des anciens, qu'il ne rend pas responsables des défauts de leur siècle , tout en reconnaissant qu'il est des principes immuables qui ne sauraient varier selon les temps, l'homme demeurant le même malgré la mobilité des mœurs et des coutumes, il conclut « à la nécessité d'un art nouveau dans une société nouvelle, où tout est changé, les dieux, la politique, le goût, les manières (1) ». — « Les

(1) " Si Homère, ajoute-t-il , vivoit présentement, il feroit des poèmes admirables, accommodés au siècle où il écriroit. Nos poètes en font de mauvais, ajustés à ceux des anciens, et conduits par des règles qui sont tombées, avec des choses que le temps a fait tomber. , , Peu de règles portent le caractère de celte raison incorruptible qui subsistera toujours. Celles qui regardoienl les mœurs, les alFaires, les

poèmes d'Homère, dit-il, seront toujours des chefs-d'œuvre , mais non pas en tout des modèles ». Il avait déjà dit, dans sa Dissertation sur la tragédie ancienne et moderne , à propos de la poétique d'Aristote : « Il n'y a rien d'assez parfait pour régler toutes les nations et tous les siècles ». Horace soutenait sous Auguste, contre les admirateurs exclusifs des anciens, « que le génie ne dépendoit pas d'une date , et que la gloire littéraire n'étoit pas une affaire de chronologie ». L'opinion de Saint-Evremond s'accorde avec celle d'Horace.

coutumes des vieux Grecs, ne nous touchent guère aujourd'hui. On en peut dire ce qu'a dit Horace des mots : elles ont leur âge et leur durée. Les unes meurent de vieillesse ; les antre? périssent avec une nation, aus*i bien que les maximes du gouvernement, lesquelles ne subsistent pas après l'Empire. Il n'y en a donc que bien peu qui aient droit de diriger nos esprits dans tous les temps, et il seroit ridicule de vouloir toujours régler des ouvrages nouveaux par des lois éteintes C'est à une imitation servile et trop affectée qu'est due la

disgrâce de la plupart de nos poèmes ... ».

Saint-Evremond applaudit à la révolution de 1G88, comme lous les Français réfugiés à Londres, qui saluèrent avec transport l'avènement de Guillaume d'Orange. Tout l'y portait, ses tendances libérales, sa haute estime pour le prince qu'il avait connu à La Haye. Il pouvait sans ingratitude suivre son impulsion naturelle ; car il était resté à l'écart sous le règne sanglant de Jacques II, que l'histoire nous présente « joignant à l'obstination d'un esprit étroit et stérile la dureté d'un cœur froid et sec » (1); et, pour conserver toute sa liberté, il n'avait rien voulu accepter d'un souverain dont il blâmait la politique.

Au moment où la guerre éclate entre les deux peuples , Louis XIV lève l'interdit qui le tenait depuis si longtemps éloigné de la France ; mais ,

(l) Guizot, Histoire des Révolutions d'Angleterre.

d'une part, de douces amitiés, la contlance que Guillaume III lui témoigne ; de l'autre , les infirmités de la vieillesse, l'habitude, si puissante dans un âge avancé, peut-être aussi un secret ressentiment des refus qu'il avait essuyés, la crainte de remettre en question, devant une nouvelle génénération de courtisans, jusqu'à sa réputation d'homme d'esprit, le retiennent en Angleterre. Il repousse une faveur longtemps sollicitée en vain. Il restera sur la terre hospitalière qui l'a si bien accueilli dans sa disgrâce. Il se résignera à mourir loin de son pays , quoique la suprême consolation de l'homme soit de placer son tombeau là où la Providence a elle-même placé son berceau. Lorsque, pour accomplir le grand dessein qui fut le but unique de sa vie, Guillaume III allait mettre en mouvement la coalition formée contre la France, la place de Saint-Evremônd était où l'appelait Louis XIV ; il aurait dû s'empresser de se rendre à cet appel. On éprouve une impression douloureuse en le voyant prodiguer (1) la flatterie à l'ennemi

(1) Saint-Evremond a plusieurs lois adressé à Guillaume III des félicitations en vers. C'est une grande tache dans sa vie. L'action ellemême est encore plus mauvaise que les vers, et ce n'est pas peu dire. Il est heureux qu'en pareille matière Saint-Evremond n'ait fait que des vers détestables. Là où manque le patriotisme, on ne peu^ qu'applaudir à l'absence du feu sacré.

le plus redoutable de sa patrie, après des batailles dans lesquelles a coulé le sang français.

Quand la mort l'a séparé de sa chère Hortense, sa correspondance avec Ninon devient presque son seul délassement. Ninon , qu'il a aimée au printemps de la vie, a, comme lui, ressenti les atteintes de l'âge ; mais son esprit charmant a encore toute la fraîcheur et toute la grâce de la jeunesse. On comprend l'attrait en quelque sorte irrésistible de ce mélange de raison, d'enjouement et de charme qui désarmera la sévérité de Saint-Simon , Tun des hommes les plus rigides de son temps.

Les lettres de Ninon à Saint-Evremond ont un tour simple et original qui rappelle la manière de M'»e de Sévigné. Elles se distinguent surtout par le naturel, qui manque trop souvent à Saint-Evremond. Tout l'avantage est du côté de Ninon, dans ces entretiens épistolaires de deux spirituels vieillards, qui semblent chercher à se faire illusion l'un à l'autre, en échangeant des louanges où la délicatesse de la forme ne rachète guère la frivolité du fond (1). Parfois la causticité de Saint-Evremond

(1) Saint-Evroniond cent à Ninon : " La nature commencera par

se réveille, et alors ils font assaut de malice aux dépens d'autrui. Qui ne verrait la satire des dehors austères de la cour de Louis XIV sous l'influence de Mme de Maintenon, dans ce passage d'une lettre de Saint-Evremond? « Vous vivez dans un pays où le vice n'est pas moins opposé à la mode qu'à la vertu, où, pécher, c'est ne savoir pas vivre et choquer la bienséance autant que la religion. Il ne falloit autrefois qu'être méchant, il faut être de plus malhonnête homme, pour se damner en France présentement. Ceux qui n'ont pas assez de considération pour l'autre vie sont conduits au salut par les égards et les devoirs de celle-ci ». Ninon n'est pas moins mordante, quand elle écrit :« M. de Glérambault me demande souvent s'il ressemble par l'esprit à son père : Non, lui dis-je; mais j'es-

vous à faire voir qu'il est possible de ne vieillir pas Vous êtes

de tous les pays, aussi estimée à Londres qu'à Paris; vous êtes de tous les temps, et quand je vous allègue pour faire honneur au mien, les jeunes gens vous nomment aussitôt pour donner l'avantage au

leur ; vous voilà maîtresse du présent et du passé ». Ninon lui

répond : « Plût à Dieu que vous pussiez penser de moi ce que vous dites ! Je me passerois de toutes les nations. Aussi est-ce à vous que la gloire en demeure. C'est un chef-d'œuvre que votre dernière lettre... Vous retournez à la jeunesse : vous faites bien de l'aimer. La philosophie sied bien avec les agréments de l'esprit. Ce n'est pas assez d'être sage ; il faut plaire, et je vois bien que vous plairez tant (jue vous penserez ce que vous pensez ».

SA VII'] ET si:s Kcurrs it.j

pure de sa présomption (fu'il croit ce non avantageux ».

Malgré le ton léger et le langage frivole qui caractérisent ces mutuels épanchements, on serait peut-être touché d'une amitié qui a résisté au tt'Uips et à Tabsence, si quelques nobles accents venaient se mêler aux vives saillies et aux tendres effusions. Mais ce qui frappe le plus dans cette correspondance, c'est qu'à l'âge des graves pensées et des sérieux retours , ils sont tous deux absorbés par la partie inférieure de leur être, dont ils voudraient prolonger les jouissances, mais qu'ils sentent dépérir chaque jour ; c'est qu'ayant déjà un pied dans la tombe, ils ne portent pas leurs regards au-delà de l'étroit horizon de cette vie qui leur échappe ; c'est qu'ils ne se souviennent pas un seul instant qu'ils ont une âme faite à l'image de Dieu , une âme immortelle qui a besoin de puiser dans le repentir une seconde innocence , avant de paraître devant son juge. Ils ne redoutent qu'une chose , la douleur ; ils ne désirent qu'une chose, « l'aise ou le repos ». Ainsi le roi de Prusse, Frédéric, et le philosophe d'Alembert se lamenteront, dans leur vieillesse, sur leurs maux d'estomac et « verront, dans les infirmités qu'ils se

raconteront l'un à l'autre, le gage de leur prochaine rentrée dans le néant » (1). Ainsi Voltaire, le protégé et le légataire de Ninon, écrira, sur son déclin, à Mme du Deffand : « Levons-nous en disant : Que ferai-je aujourd'hui pour me procurer de la santé et de l'amusement ? C'est à quoi tout se réduit, à l'âge où nous sommes ».

Que de fois le lecteur est tenté de s'écrier, comme si Ninon et Saint-Evremond étaient là devant lui : « Sur sum corda, élevez vos cœurs; ne les tenez pas toujours courbés vers la terre; tournez-les enfin vers le ciel. Heureux celui qui embellit son couchant des perspectives de l'infini ! » A peine , dans toutes ces lettres , trouve-t-on une allusion à la vie future, et c'est dans une lettre de Ninon que cette allusion se rencontre : « Si on pouvoit , dit-elle, penser comme M^e de Ghevreuse, qui croyoit en mourant qu'elle alloit causer avec tous ses amis dans l'autre monde , il seroit doux de le penser ». Mais elle refoule bien vite en elle-même ce bon mouvement, et elle se hâte de terminer par cet adieu significatif : « Portez-vous bien ; c'est à cela que tout doit aboutir y). Y oliaire, on le voit,

(1) Villemaiu, Cours de Littérature .

SA VIH ET SES l'iCHITS

n'aura fait que reproduire, à peu près textuellement, la phrase malencontreuse de sa protectrice, dont les tristes leçons n'auront pas été perdues pour lui.

Même dans l'ordre purement humain, Saint- Evremond borne ses vues au temps présent. Il n'a pas foi dans cet avenir que souvent les plus incrédules ambitionnent pour leur mémoire : l'immortalité du souvenir ne le préoccupe pas plus que l'immortalité de l'âme, et c'est là sans contredit une cause d'affaiblissement pour son talent; car nos facultés ne peuvent avoir toute leur force qu'à l'aide d'un ressort ou d'un mobile qui leur imprime un grand élan.

Voilà donc le fruit de cette morale épicurienne dont, presque à la veille de sa mort, Saint-Evremond retracera encore les préceptes, d'une main débile, à celle qu'il appelle « la moderne Léontium » . De tels préceptes, on ne saurait trop le redire, rabaissent l'humanité et tendent à tarir la source des sentiments qui font sa grandeur ; ils exercent une action dissolvante sur les cœurs les plus droits, sur les esprits les mieux doués. Dans ses derniers jours, le sceptique vieillard fera ses délices du

fameux Dictionnaire où Bayle ébranle en se jouant toute certitude, et il le défendra en persiflant un de ses adversaires. Mais son dernier acte sera un acte de charité , et les pauvres auront sa dernière pensée. Quel que soit l'effet logique des doctrines matérialistes, elles ne parviennent pas toujours à étouffer tous les bons instincts ; souvent, au fond de l'âme même qu'elles ont le plus pervertie, il y a, pour certains de ces bons instincts, comme un refuge où elles ne peuvent les atteindre. Si , moins heureux que La Fontaine et Hamilton , il ne doit point mourir en chrétien, Saint-Evremond aura du moins, avant de rendre son âme à Dieu, une de ces inspirations vraiment chrétiennes qui effacent sans doute bien des erreurs et bien des fautes, là où le moindre verre d'eau donné au plus petit d'entre les déshérités de la fortune pèse d'un si grand poids dans la balance de la bonté divine.

Saint-Evremond , si liabile à faire les portraits, a voulu esquisser le sien vers la fin de sa vie ; il n'a eu pour cela qu'à réunir les traits épars dans ses divers écrits. C'est bien là le portrait d'un honnête homme du xvii« siècle, doublé d'un épicurien délicat (1). Saint-Evremond se pose en philosophe « également éloigné du superstitieux et de Timpie».

(1) Voici un extrait de cette esquisse : a C'est un philosophe i'>galonient éloigné du supertitieux et do l'impie, un voluptueux qui n'a pas moins d'aversion pour la débauche que d'inclination pour les plaisirs Il vit dans une condition méprisée de ceux qui ont tout ,

enviée de cevLX qui n'ont rien, goûtée de ceux qui font consister le bonheur dans la raison. ... Il se loue de la nature; il ne se plaint pas de la fortune. Il hait le crime, il soulFre les fautes, il plaint le malheur. Il ne cherche point dans les hommes ce qu'ils ont de mauvais pour les décrier; il trouve ce qu'ils ont de ridicule pour s'en réjouir ; il se fait un plaisir secret de le connoître ; il s'en feroit un plus grand de le découvrir aux autres , si la discrétion ne l'en empèchoit ....

A l'égard de la religioa , De justice et de chanté , "beaucoup plus que de pénitence.

Il compose sa piété , Mettant en Dieu sa confiance . . . » .

Rien, en effet, même dans ses œuvres les moins estimables , n'est de nature à motiver contre lui une accusation d'impiété. Mais, pour qu'il fût complètement dans le vrai, que de choses éminemment dignes du respect et de la vénération des hommes devrait comprendre le domaine de la superstition agrandi outre mesure ! A cela près , ce croquis, d'une touche si fine, est l'expression exacte de la vérité. Il donne une juste idée de cette modération et de cette droiture innées , qui , chez Saint-Evremond , avaient arrêté le développement du germe fatal contenu dans ses principes. Il rend à merveille le calme reflet de cette paix intérieure que Saint-Evremond devait moins au témoignage d'une conscience à bon droit satisfaite qu'à l'indifférence d'une conscience facile , ennemie de la lutteet de l'excès. Et quand, en même temps, il nous le présente « trouvant un plaisir secret à observer les ridicules et regrettant que la discrétion l'empêche d'en prendre un plus grand encore à les découvrir aux autres », on croit voir, pour ainsi dire, sur les lèvres du malin personnage, devenu prudent et circonspect, mais, en réalité, toujours enclin à la satire, l'ironique et fin sourire de l'homme du monde, qui se contient pour ne pas laisser échapper un mot piquant.

Considérée dans son ensemble, la figure originale qui nous occupe s'offre à nous sous deux aspects bien distincts : elle a un côté léger et un côté sérieux.

Le côté léger nous montre l'épicurien, le favori des ruelles et des boudoirs, le poète ou plutôt le versificateur, et, nous le disons à regret, le philosophe et le moraliste. Qu'est-ce qu'un philosophe qui nie l'importance de la philosophie, qui conteste à la raison le pouvoir de démontrer les vérités fondamentales de la loi naturelle ? Qu'est-ce qu'un moraliste dont l'idéal est la modération dans la volupté ou l'utopie du devoir agréable ; pour qui la vertu n'est que la bienséance ; qui fait consister l'honnêteté dans l'art de vivre en galant homme; qui, enfin, a le malheur de ne pas comprendre qu'une règle émanée du souverain législateur peut seule nous protéger contre les défaillances de notre pauvre cœur, et nous empêcher de tomber dans l'abîme vers lequel nous sommes incessamment entraînés par nos passions? Ce philosophe, si peu digne d'un tel nom , ce moraliste, si éloigné de la grande morale qui fonde le vrai bonheur sur les saintes joies du sacrifice, nous ne les plaçons pas plus haut dans notre estime que le

prétendu poète, si fécond en vers prosaïques qu'on aurait de la peine à lui pardonner, sauf de rares exceptions, s'il ne les appréciait pas lui-même à leur juste valeur en disant : « Je fais de méchants vers, mais si enjoués, qu'ils font envier mon humeur, quand ils font mépriser ma poésie ».

Le côté sérieux nous montre l'homme de guerre, le gentilhomme fidèle à son roi pendant la Fronde, le publiciste, le critique, l'observateur du cœur humain. Gomme écrivain, il a plus de finesse que de profondeur, plus de grâce que de force : la force n'est pas le partage de ces sybarites que blesse le pli d'une feuille de rose. Saint- Evrernond est de ceux qui s'imposent moins qu'ils ne s'insinuent. Ce qui domine en lui, c'est l'esprit qu'on a si bien défini sentiment pro^npt et brillant; c'est ce bon sens superficiel et moqueur, qui s'arrête volontiers à la surface, qui ne creuse pas. On sent, quand on parcourt ces pages où tout devient texte à belles pensées et à beau langage, qu'il ne travaillait pas en les écrivant, qu'il s'amusait, et que ce n'était pour lui qu'une autre manière de converser. On y retrouve , plus qu'il ne faudrait, le discoureur, dont l'improvisation est la seule muse, jaloux d'éblouir plus que de convain-

SA viK i:t sks i;(;iuts isi

cre, passant d'une idée à peine effleurée à une autre qu'il n'approfondit pas davantage, et masquant son ignorance ou sa faiblesse par la prestesse de ses bonds capricieux. Le style seul, par un»; anomalie singulière, accuse parfois un effort qui n'est qu'apparent; il n'a pas, malgré d'innoni])rables négligences, le laisser-aller, le naturel, la fluidité, si l'on peut s'exprimer ainsi, de la conversation : l'eau vive jaillit toujours facilement de sa source ; mais elle semble courir difflcilement sur le papier. Si le style de Saint-Evremond est, en général , élégant ou ferme, pittoresque ou incisif, il mêle trop d'obscurité et de recherche à ce qu'il a de gracieux et de délicat.

Mais poussa-t-on jamais plus loin que Saint- Evremond cette science du monde qui demande un tact social si pénétrant? Que d'observations judicieuses, que de conseils pratiques inspire à cet optimiste avisé son expérience consommée des hommes et des affaires, sa parfaite connaissance de Vêtre ondoijant et divers et des réalités de la vie ! Et, avec tout cela, que d'aperçus neufs et lumineux ! Que de vues ingénieuses et séduisantes ! Que de mots heureux ! Que de traits de maître ! En vérité, si l'on réunissait en faisceau toutes les sa-

j 8-: SAINT- ÉVREMOND

ges pensées qu'il a disséminées çà et là, on aurait un excellent livre de maximes que l'on pourrait intituler le code de l'homme de bonne compagnie. Gomme on l'a dit de La Motte, quand il émet de spécieux paradoxes, il provoque la réflexion bien plus que la contradiction; il fait méditer le lecteur, alors qu'il ne le satisfait pas pleinement.

Disons encore que, dans les nombreux opuscules de l'exilé, on ne surprend nulle part l'accent de la colère ou de la passion. Saint-Evremond a su, dans son exil, maîtriser des ressentiments auxquels n'ont que trop cédé ses compagnons d'infortune ; il a , sous ce rapport , noblement supporté sa disgrâce, justifiant par sa réserve ce mot de Mme de Sévigné : « L'esprit est une dignité ». Sa plume n'a pas connu l'âpreté de ce qu'on est convenu d'appeler le style réfugié; elle n'a pas trempé dans le fiel dont ce style est imprégné.

En résumé, si la plupart des écrits de Saint- Evremond appartiennent à cette littérature du plaisir et du passe-temps , qui n'a d'autre loi que la fantaisie ; s'il ne faut y voir, comme l'auteur même, que des bagatelles bonnes tout au plus à

SA VŒ ET SHS KCHITS 183

charmer les loisirs d'un écrivain gentilhomme (1), des binettes éphémères qu'il confiait aux brises de la faveur mondaine sans songer à la postérité, plusieurs d'entre eux ont des parties supérieures ou des éclairs de beauté littéraire qui dénotent une intelligence d'élite, quelque chose qui n'est pas le génie assurément, mais qui est plus que le bel esprit. Appuyés sur dos convictions fortes, fécondés par l'étude et la méditation , les dons que lui avait départis la Providence, l'auraient sans doute rendu capable de produire des œuvres d'une haute portée. Sous l'action d'un travail persévérant et d'une culture assidue, cette verve primesautière, cette imagination vive et riante, auxquelles il a dû d'être mis au nombre « de ces hommes printaniers , âmes à doubles fleurs et sans fruits, qui accomplissent leur destinée en fleurissant, en embaumant leur vie et celle de leurs contemporains » (2), eussent, selon toute probabilité , perdu de leur originalité et de leur grâce ;

(1) Lettres au marquis de Grammont et à M. de Lionne. — Saint- Evremond y dit, à plusieurs reprises, que ses écrits ne sont que des bagatelles, dont il ne fait cas que « par l'amusement qu'elles lui donnent en des heures fort ennuyeuses ». Il leur recommande « de n"cn donner copie à personne ».

(2) Lamartine.

mais ses ailes de papillon se seraient transformées en ailes vigoureuses et hardies ; et, renonçant à voltiger sur des fleurs qui devaient se faner à peine écloses, il aurait pris un essor qui eût pu le mettre à la hauteur des La Bruyère, des Vauvenargues et des Montesquieu. Son insouciance épicurienne , sa morale relâchée , puis une célébrité trop précoce , des applaudissements trop facilement obtenus, paralysèrent, pour ainsi dire, ses belles facultés et ne permirent pas « qu'il remplît tout son mérite ». Aussi, malgré sa riche organisation, Saint- Evremond n'a-t-il été , à tout prendre, qu'un La Bruyère, un Vauvenargues, un Montesquieu de

salon quelquefois même de boudoir. Peut-être,

si l'arrêt d'une volonté despotique ne l'eût condamné à vivre loin du vrai courant du grand siècle, s'il eût respiré l'air de cette atmosphère vivifiante où tout concourait à répandre le goût du beau et l'amour du bien , une révolution salutaire se serait-elle opérée en lui ; et nous n'aurions pas à regretter que le côté léger l'ait emporté sur le côté sérieux. Mais les pensées neuves et variées qu'il a semées, par sa parole plus encore que par ses écrits, qui ne sont qu'une épreuve affaiblie de lui-même ; l'éveil qu'il a donné à l'esprit de critique, dans un temps qui lui était si con-

SA VIlî ET SES KCUITS 185

traire; rinfluence <iifil a exercée en Angleterre au profit des idées françaises et par conséquent de l'ascendant de la France, en servant de trait d'union entre les deux pays, suffisent à nos yeux pour sauver son nom de l'oubli ; et sa place nous paraît marquée parmi les précurseurs de la société moderne, mais à une grande distance des plus fameux. Quoique bien inférieur à Montaigne et à Voltaire, il fait avec eux la chaîne dans le domaine intellectuel; et quelques rayons de cette lumière mêlée d'ombre, qui forme l'auréole de ces illustres novateurs, projettent sur lui comme un doux éclat. Quiconque veut sérieusement étudier l'histoire ancienne des idées nouvelles ne saurait négliger Saint-Evremond. Sans afficher la moindre velléité révolutionnaire, Saint- Evremond s'est mis au-dessus des conventions reçues. Il a voulu tout soumettre à l'examen de sa raison, et du creuset de son analyse est sorti un libéralisme modéré, basé sur les légitimes exigences d'un ordre social nouveau.

De tous les écrivains du xviie siècle, celui à qui Ton peut le mieux comparer Saint-Evremond , c'est Fontenelle qui eut , comme lui , une longue et verte vieillesse. Tous les deux ont

excellé dans la conversation et ont passé , de leur vivant, pour les premiers écrivains de France, parce qu'ils en étaient les plus délicieux causeurs. Tous deux ont allié au bel esprit un peu d'esprit fort, et, par l'indépendance de leurs jugements, ont préparé, sous le règne autoritaire de Louis XIV, la transition à un âge bien différent , où la liberté finira par dégénérer en licence. Mais le scepticisme du discret Fontenelle semble encore plus timide dans ses manifestations que celui de Saint-Evremond, quoiqu'il fût peut-être plus profond; sa hardiesse ne consiste qu'en allusions plus ou moins malignes. Tous deux ont manqué de ce souffle qui fait les beaux vers, et ont mieux réussi dans la prose ; mais , s'ils prirent l'un et l'autre pour la poésie ce qui n'en est que l'apparence, ce qui n'est en quelque sorte que le squelette d'un corps où l'âme est absente, Fontenelle, en allant jusqu'à la nier, a , bien plus que Saint-Evremond , érigé son impuissance en doctrine (1). Tous deux ont échoué

( I ) Dans VEpitre à Fontenelle, l'abbé de Bernis n'en loue pas moins, d'une manière, il est vrai, indirecte, ses poésies légères; car nous y lisons :

On vit un céleste génie T'apporter tour-à-tour le compas d'Uranie, La plume de Clio, la lyre des amours.

Cette lyre anacréontique ne rendit jamais, sous les doigts de Fonte-

SA VIK ET SKS KCUITS 187

dans l'art dramatique , et si VAspar et la Comète eurent plus de retentissement que sir Politick et la comédie des Opéras, réservés à un cercle d'amis, c'est ([lie, moins modestes, ils osèrent affronter les sifflets du parterre. Exempts de passion, privés de cette tlamme intérieure à laquelle nous devons nos sentiments les plus nobles et les plus généreux, non moins dépourvus de cet idéal qui est comme l'apanage des grandes âmes, qui élargit leur horizon et les élève à une hauteur inconnue au vulgaire, tous deux se sont bornés à louvoyer, pour ainsi dire, entre les vertus et les vices, joignant seulement une certaine délicatesse de cœur à une suprême élégance de manières et à toutes les finesses de l'esprit. Tous deux ont professé une admiration outrée pour Corneille; mais, chez Saint- Evremond, cette admiration est mieux raisonnée que chez Fontenelle, qui goûte surtout , dans les pièces de Corneille , les beautés douteuses, celles qui sont entachées d'affectation, celles que ternissent les défauts qu'avaient alors tous les personnages de roman, celles qui se ressentent d'un moment de faiblesse, quand le génie du grand

nelle , des sons assez harmonieux pour charmer l'oreille a du céleste génio «([ui lui en avait lait don, en oubliant de lui apprendre à s'en servir .

homme sommeille ; et elle est loin de le rendre aussi injuste envers Racine. Tous deux ont apporté de la modération dans les discussions soulevées par la querelle des anciens et des modernes ; mais la modération de Saint-Evremond est plus sincère que celle de Fontenelle. Ce qui, de la part de l'un, est vraiment le résultat d'une sage réserve, n'est, de la part de l'autre, qu'une affaire de tactique ; car Fontenelle n'aime pas plus les anciens que Perrault, qui ne fait que suivre l'impulsion qu'il lui donne en secret; mais, cachant par prudence la main qui dirige les coups, parce qu'il veut avant tout que rien ne vienne troubler la douce quiétude dans laquelle il se complaît, il cherche, pour emprunter une expression heureuse, « à servir la cause sans exposer l'avocat». Tous deux ont, en plus d'un endroit, un style apprêté, obscur à force de prétention, tout en prodiguant avec la même légèreté les réflexions solides et les réflexions frivoles ; mais Fontenelle ne se contente pas de viser à l'effet par le jeu calculé des mots ; il soutient le précieux, comme il a nié la poésie, par esprit de système ; il s'efforce de le faire revivre, longtemps après que l'opinion l'a condamné.

Hâtons-nous d'ajouter qu'il y eut deux hommes

SA VIE ET SES KCUrrs IHD

dans Foiitenollo, le Fontenello du xviifi siècle et le Fontenelle du xviii« , et ce n'est guère qu'au premier que nous avons comparé Saint-Evremond. Le second Fontenelle, sans rompre tout à fait avec le premier, le dépassera de plus d'une coudée. Le jour où, stimulé par le désir de se faire un nom, il aura l'idée de vulgariser, sous une forme attrayante, qui , sans trop les abaisser, en tempère ingénieusement la sécheresse, ces vérités scientifiques que dédaignait Saint-Evremond , son goût s^épurera , son style deviendra plus clair, plus net, plus dégagé. Le savant, chose rare, perfectionnera le lettré; et V Histoire çte V Académie des sciences, de Fontenelle, sera, ainsi que ses Eloges, un des beaux monuments de notre littérature. Si nous voulions parler le langage de l'auteur de VEpitre à Fontenelle, nous pourrions dire que, mariée « au compas d'Uranie », la « plume de Clio » fit merveille entre ses doigts.

Saint-Evremond , nous l'avons vu , eut aussi un grand côté ; mais , nonchalant , indifférent à la renommée, il ne le développa, il ne le mit en relief qu'à demi, et il ne nous a guère laissé, en définitive , selon le mot de Sainte-Beuve, que de remarquables « ébauches ».

Pour qui sait réfléchir, il y a d'utiles enseignements dans la destinée littéraire de Saint-Evremond ; car il en ressort clairement que les réputations durables sont celles qui commencent par l'estime du petit nombre, de ce qui partout et toujours constitue V élite ; que les succès faciles et bruyants, les engouements passagers du public contribuent beaucoup aux avortements de la pensée, et que l'élévation morale n'est pas moins nécessaire à l'épanouissement du talent que la chaleur et la rosée à l'épanouissement des fleurs.

Niraea. Typographie Clavel-Ballivet, rue Pradier, 12.

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