CHAPITRE PREMIER
SOMMAIRE DE l'hISTOIRE D*£SPÀGNE JUSQu'a l'ePOQUE DE LA NAISSANCE DE SAINT FERDINAND.
Dès le début du v* siècle de notre ère, l'Espagne fut envahie par les Barbares du Nord :
les Suèves s'établirent au nord-ouest de la péninsule , les Alains au centre, et les Vandales au midi. En 4i4i ^^^ Yisigoths, conduits par Âtaulphe, pénétrèrent également dans cette riche contrée ; Ataulphe s'installa à Barcelone ; il avait épousé Placidie, fille du grand Théodose. La royauté, chez les Visigoths, était élec-
SAIIiT FERDINAND III. i
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tîve; Wallia, beau-frère d'AtauIphe, devenu chef de sa nation, fixa sa capitale à Toulouse; Théodoric P'^, son successeur, fonda une dynastie, dont le domaine s'étendit au nord jusqu'à la Loire. En 477> le roi visigoth Euric s'empara de toute l'Espagne, à l'exception de la Galice, où les Suèves se maintinrent pendant un siècle encore ; mais en 607, Qovis, roi des Francs, défit et tua Âlaric II à la bataille de Vouillé : les Yisigoths ne conservèrent plus en, Gaule que la Septimanie ou Narbonnaise. En 554» Athanagilde fit de Tolède sa capitale, et en 585 Leuvigilde acheva l'unité espagnole en détruisant le petit royaume des Suèves.
Leuvigilde était arien, comme l'avaient été ses prédécesseurs, et la nation visigothe, dans sa majorité, l'était également; elle commençait néanmoins à se fondre dans la population primitive et à embrasser le catholicisme. Les chrétientés espagnoles étaient florissantes, mais leurs évèques, presque tous hommes de très grand mérite et de haute vertu, se voyaient sans cesse contraints de lutter contre l'influence et les instincts tyranniques des prélats ariens. Herménégilde, fils aine de Leuvigilde, qui avait épousé
Ingonde, fille de Sigebert, roî d'Austrasie, fut converti au catholicisme par sa femme et par saint Léandre, archevêque de Séville ; Leuvigilde, qui persécutait les chrétiens, le fit mettre à mort^ ainsi qu'Ingonde, en 584 ; îl s'opéra des miracles sur son tombeau, et le pape saint Grégoire le Grand célébra en termes émus, dans un de ses Dialogues, la mémoire du martyr, qui est resté un des patrons de l'Espagne et dont la fête se célèbre encore, dans toute l'Église, le i3 avril de chaque année. Leuvigilde mourut deux ans plus tard (586), après avoir reconnu la vérité de la foi catholique, sans oser toutefois y donner une adhésion publique, et après avoir recommandé à saint Léandre d'agir par ses exhortations sur l'esprit de son second fils Récarède, afin d'amener ce prince à embrasser le catholicisme. Récarède se fit catholique l'année suivante (587), et son exemple fut suivi par la nation visigothe.
Son père Tavait associé au trône dès 572, et lui-même eut pour successeur (601) son fils Liuva II ; mais ce dernier prince fut détrôné en 6o3^ et la royauté redevint élective, tout en étant le plus souvent décernée aux descendants
de Sisebut (roi de 6ia à 620). Les dissensions politiques qui résultent presque nécessairement du régime électif, n'empêchaient pas la civilisation de faire chaque jour des progrès, et l'Espagne était alors le pays le plus florissant du monde connu. A la mort de saint Léandre, saint Isidore, son frère, était devenu archevêque de Séville, au début du vu"* siècle. Le pontificat d'Isidore , un des plus glorieux de l'histoire religieuse d'Espagne, occupe également une place importante dans l'histoire politique de ce pays. Le troisième concile de Tolède, en 610, déclara l'archevêque de Tolède primat de toute l'Espagne, et cette décision, à laquelle saint Isidore souscrivit, donna à l'épiscopat espagnol l'unité complète et en fit un corps politique. En 633, le cinquième concile de Tolède, où Isidore joua le rôle principal, transféra de la nation aux évêques et aux grands l'élection royale. Isidore mourut en 636, mais l'œuvre de liberté politi- l
que, dont il avait été l'initiateur, se poursuivit après sa mort, et le huitième concile de Tolède l'acheva, l'an 653, en ne proclamant roi Réceswinthe qu'à la condition que ce prince prît l'engagement, pour lui et ses successeurs, de ne
lever d'impôts que du consentement de la nation; le roi n'était plus désormais qu'un chef du pouvoir exécutif, placé sous le contrôle des conciles nationaux qui se tenaient à Tolède. Les éloges que les Pères de ce huitième concile décernèrent à saint Isidore, montrent combien ces prélats, en imposant au souverain de nouvelles garanties, entendaient rester fidèles au plan de leur ancien et vénéré collègue; ils rappellent le docteur excellent, la gloire de l'Eglise catho" liquSy le plus savant homme qui eût paru pour éclairer les derniers siècles, et dont on ne doit prononcer le nom qu^avec respect.
Chindaswinthe, père et prédécesseur de Récesvnnthe, avait réformé le code visigoth, et l'avait rendu applicable à tous ses sujets. Ce code est resté le fondement de la législation espagnole : il admet le servage, mais il lui impose des règles qui adoucissent les rigueurs de cette institution; il protège l'agriculture, l'industrie et le commerce. L'initiative des lois appartenait au prince, mais les décrets royaux n'entraient en vigueur qu'après avoir été adoptés par le concile de Tolède. Le roi avait pour ministres des comtes; le gouvernement des provinces était
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confié à des ducs. Les provinces étaient au nombre de sept; parmi elles deux, la Mauritanie Tingitane et la Narbonnaise, étaient situées en dehors de la péninsule. Wamba, successeur de Réceswinthe, fut le premier roi espagnol qui reçut Tonction sainte après son élection ; il fut sacré par l'archevêque de Tolède (672).
L'islamisme était né (622) ; Mahomet mourut en 632, après avoir proposé pour but à ses fidèles la conquête du monde chrétien. La Palestine et la Syrie (634), l'Egypte et la Tripolitaine (641)9 la Mésopotamie et TArménie (642), la Perse (652) tombèrent au pouvoir des Musulmans, qui assiégèrent même Constantinople (658) ; ils prirent la Corse et la Sardaigne en 669, et en 675 tentèrent un débarquement en Espagne, mais leur flotte fut vaincue et détruite par Wamba. Une seconde expédition qu'ils entreprirent contre la péninsule, échoua de même en 696. L'anarchie malheureusement s'introduisit dans le royaume espagnol : le roi Yitiza fut détrôné en 710 au profit de Rodrigue; ses fils conspirèrent contre le nouveau monarque, avec le concours de Julien, gouverneur de Ceuta. Ce dernier appela à son aide l'émir d'Afrique,
Musa ; Musa donna Tordre à Tarik, son lieutenant, de passer en Espagne; Tarîk s'empressa d^obéir ; il défit et tua Rodrigue à la bataille de Xérès (711) et soumit toute la Péninsule : la monarchie visigothe était morte, mais elle n'allait pas tarder à renaître. L'Espagne fut gouvernée par des valis, placés sous la dépendance des émirs d'Afrique et l'autorité suprême du calife de Damas; les chrétiens conservèrent leurs biens et le libre exercice de leur culte, à la condition d'accepter la domination musulmane et de payer un tribut annuel (charte de Coïmbre, 71 5).
Les montagnes des Asturies servirent de refuge à ceux d'entre eux qui refusèrent de plier sous le joug; en 718, ils proclamèrent roi Pelage, ancien officier de Rodrigue ; Pelage fixa sa résidence à Oviédo et s'empara de Girone, d'Astorga et de Léon. La reprise de l'Espagne était commencée; elle ne devait s'achever définitivement qu'en 1 492 1 par la conquête de Grenade; on peut néanmoins la regarder comme à peu près complète deux cent quarante ans plus tôt, c'est-à-dire à la mort de saint Ferdinand, en ia5a, car à cette époque toute la péninsule
est rentrée sous la domination des monarques chrétiens^ hormis le royaume de Grenade, qui est, d'ailleurs, un État vassal et tributaire de la Castille.
Le fils de Pelage, Favila, lui succéda en 787; puis la couronne passa (739) à Alphonse P', descendant de Leuvigilde et gendre de Pelage. En 782, le vali Abd-er-Rahman avait envahi la Gaule, mais il avait été arrêté dans sa course par Charles-Martel et refoulé au delà des Pyrénées. L'année 750 vitla fin de la dynastie desOmmiades à Damas ; tandis que celle des Abbassides lui succédait en Orient et transférait à Bagdad le siège du califat, un prince ommîade, Abd-er-Rahman, échappé au massacre de sa famille, se réfugiait en Espagne et s'y faisait proclamer par les principaux cheikhs arabes émir-al-moumenin à Cordoue (756) : telle fut l'origine du califat d'Occident. En 777, les émirs de Saragosse et d'Huesca, Ebn-el-Arabiet Abiathar, dépouilléspar Abd-er-Rahman, implorèrent le secours de Charlemagne, qui passa en Espagne l'année suivante et soumit à la domination franque le nord-est de la péninsule.
Vers 83 1, Aznar, comte de la marche de Na«
varre, se rendit indépendant de Louis le Pieux, et, l'an SSy, Garcie-Ximénès, un de ses successeurs, se fit proclamer roi de Navarre ; l'Espagne compta dès lors deux royaumes chrétiens, celui des Asturies, dont la capitale était Oviédo, et celui de Navarre, dont la capitale fut Pampelune. Le règne (866-910) d'Alphonse III le Grand, roi des Asturies, fut une longue suite de conquêtes; ce prince s'empara notamment de Coïmbre (876).
Son fils Ordogno II, maître des Asturies, du Léon, de la Galice et d'une partie de la Lusitanie, fixa sa résidence à Léon et prit le titre de roi de Léon (914)* ^^ 9^2, Ramire II, roi de Léon, enleva Madrid aux Musulmans; la Vieille Castille, devenue sujette des rois de Léon, fut gouvernée par des comtes, qui se rendirent à peu près indépendants. Le calife Abd-er-Rahman III se consolait des revers qu'éprouvaient ses armes en donnant aux arts une magnifique impulsion : le midi de l'Espagne, particulièrement la ville de Cordoue, se couvrit d'admirables monuments. En 998, Garcie II, roi de Navarre, Bermude II, roi de Léon, et le comte de Castille, remportent sur , Almanzor, vali du calife Hescham II, l'éclatante
victoire de Calatanosor; le califat de Cordoue,
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d'Aznar, mais dont Tascendance demeure difficile à établir d'une façon complète; parla suite, la couronne de Navarre passa successivement par les femmes laux maisons de Champagne, de France, d'Évreux, de Foix, d'Albret et de Vendôme, et finit par être unie par un Uen indis« soluble (1620) à la couronne de France; mais, depuis i5ia, toute la partie espagnole de ce royaume était aux mains de Ferdinand le Catholique et des rois d'Espagne, ses successeurs.
Le second fils de Sanche le Grand, Ferdi* nand I^, surnommé aussi le Grand, fut un monarque illustre ; il était doué de toutes les vertus privées, d'un courage héroïque et d'un zèle ardent pour la libération de l'Espagne; il épousa Sancie, héritière du trône de Léon, et devint ainsi roi de Léon en même temps que de Castille. Les conquêtes d'Alphonse III, à la fin du IX* siècle, n'avaient pas été toutes également durables ; celles de Ferdinand demeurèrent définitives : en io44 îl enlevait aux Maures Viseu et Lamégo, en io45 Coïmbre; l'année suivante, il portait ses armes vers le centre de l'Espagne et cherchait à^ achever de reprendre la Vieille Castille ; en i o48 il soumit au tribut l'émir de Tolède,
prit la Galice, mais Alphonse, à son tour, Ten dépouilla et le tint prisonnier jusqu'à ce qu'il mourût.
Alphonse VI n'avait pas les vertus, et principalement la chasteté de son père, mais il en avait la bravoure et le zèle pour la délivrance de son pays. Ce fut sous son règne que le Cid Campéador se signala par des exploits légendaires. En io85, Alphonse s'empara de Tolède, dont il fit la capitale de la Castille, mais l'année suivante, l'émir de Séville, de Cordoue et de Malaga, Mohammed Ben Abad, effrayé de ses progrès, implora l'aide des Almoravides d'Afrique, sectaires fanatiques qui reconnaissaient pour calife Yusuf Ben Tachfin. L'appel fut entendu; une première fois, Yusuf pénétra en Espagne et défit Alphonse à Zélaca (1086); il rentra en Afrique, puis revint en Espagne en 1088, mais n'y fit rien d'important, y retourna de nouveau en 1090, chercha vainement à s'emparer de Tolède, et dans son dépit tourna ses armes contre les Musulmans, détrôna Ben-Abad, s'empara de Séville, de Cordoue, de Grenade, de Murcie, de Valence et de Lisbonne; en 1108, la bataille d'Uclès, où fut tué Alphonse VI, acheva de
beau-père; Urraque, sa veuve, fut reconnue reine de Castille et de Léon ; elle épousa en secondes noces Alphonse P', roi d'Aragon et de Navarre ; ce prince était son cousin germain : or, le mariage était alors prohibé, par un très grand nombre de conciles particuliers entre cousins jusqu'au sixième et même jusqu'au septième degrés canoniques (douzième et quatorzième de notre droit civil), et par le deuxième concile de Tolède (53 1) jusqu'où la parenté pouvait être reconnue^; le Saint-Siège n'accordait presque jamais de dispense. Alphonse n'en avait pas demandé, et il semble bien que ce fût à dessein : son plan était, selon toute apparence, de profiter de son mariage pour mettre la main sur la Castille et le Léon, et de rompre ensuite ce mariage pour cause de parenté. Ce fut du moins ainsi qu'il agit ; il se proclama roi de Castille et de Léon et suzerain du Portugal, puis il répudia Urraque. Celle-ci continua néanmoins d'être regardée par les Castillans et les Léonais comme leur souveraine, et a sa mort, en 1126, ils appelèrent au trône le fils qu'elle avait eu de son
I, Pastorale Parisiense IlL et Rev. DD, Le Clerc de Juignéy t. II, p. 585, Paris, 1786.
ragon; Éléonore, sœur de ce dernier prince^ épousa Jean P% roi de Castille, et leur fils, Ferdinand de Castille, devint roi d'Aragon en i4i^ ; iî'est de lui que descendait Ferdinand le Catholique qui, par son mariage avec Isabelle de Castille, établit définitivement l'unité de la monarchie espagnole. Ferdinand le Catholique, roi d'Aragon, était donc, en réalité, de la maison de Castille *.
Cependant Ramire II et le nouveau roi de Navarre, Garcie IV, avaient sollicité l'appui d'Alphonse VIII de Castille contre les Aimoravides, et ce prince le leur avait prêté, mais en exigeant d'eux qu'ils lui rendissent hommage comme à leur suzerain ; se regardant désormais comme le maître suprême de la péninsule, il se fit couronner à Léon empereur d'Espagne par l'archevêque de Tolède (ii35).
Bientôt après, une nouvelle secte musulmane, celle des Almohades, qui reconnaissait pour fon-
I. Il est à remarquer d'ailleurs que la maison de Castille, en Castille aussi bien qu'en Aragon, n'ëtait plus qu'une maison bâtarde, depuis Pavènement au trône (i368) du fils naturel d'Alphonse XI de Castille, Henri II de Transtamare, père de Jean P', trisaïeul de Ferdinand le Catholique et aussi d'Isabelle, femme de ce dernier.
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Éléonore, fille de Henri II, roi d'Angleterre, et de cette Éléonore d'Aquitaine , dont le premier mariage avec Louis VU, roi de France, avait été rompu, au grand détriment de notre pays. Ferdinand II, quant à lui, s'était marié sans dispense avec sa cousine au troisième degré canonique, Urraque, fille d'Alphonse P', roi de Portugal ; ce mariage était nul : il fallut le rompre ; mais comme il avait été contracté de bonne foi, le fils qui en était issu, Alphonse, fut regardé comme légitime et succéda à son père, comme roi de Léon, à la mort de ce dernier, en 1188. A l'imitation de son frère Sanche III, Ferdinand II avait créé deux ordres religieux et militaires, celui de Saint-Jacques (ii^S)^ spécialement destiné à protéger les pèlerins qui se rendaient à Saint-Jacques de Gompostelle, et celui d'Alcantara, dont le but était le même que l'ordre de Calatrava; le roi de Portugal, à la même époque, fonda l'ordre d'Avis, et ces quatre instituts contribuèrent, dans une large mesure, à la délivrance de l'Espagne.
I. L'origine véritable de cet ordre est vraisemblablement plus ancienne, mais ce fut du moins Ferdinand II qui lui donna sa forme définitive.
1189, d'un troisième fils, qui fut appelé Ferdinand comme Tainé et mourut âgé de vingt ans environ, en combattant contre les Maures; en 1204) d'un troisième fils, Henri , le seul qui survécut à son père, et enfin, vers 1208 et 1209, de deux dernières filles, Éléonore, qui épousa Jaime I^, roi d'Aragon, et Constance, qui devint abbesse d'Huesca. L'année même de la naissance de Blanche, Bérengère, sa sœur aînée, reconnue alors pour héritière du trône de Castille à défaut d'héritiers mâles, avait été promise en mariage au quatrième fils de l'empereur Frédéric Barberousse, Conrad de Souabe, qui était venu en Espagne solliciter sa main; Conrad se flattait de l'espoir de devenir roi de Castille; quand il eut vu naître Ferdinand, il reprit sa parole, rendit à Bérengère la sienne, et retourna en Allemagne.
De son mariage avec Thérèse de Portugal, Alphonse de Léon avait eu un fils, Ferdinand, qui mourut en i2o4> et deux filles, Sancie et Dulcie, qui, au contraire, lui survécurent. Ce fut en 1195 que les deux époux durent se séparer : Thérèse se fit religieuse au monastère de Lorvan, de Tordre de Oteaux, et y vécut dans