I. 1224, selon les Bollandistes
passage plusieurs châteaux, qui furent rasés.
La campagne finit aux approches de l'hiver, mais elle reprit au printemps de 1226 : le projet du roi était de conquérir tout le royaume de Baëça. A peine avait-il franchi la Sierra Morena, que le roi de Baëça, Aben Mohammed, qui descendait des émirs-al-moumenin d'Afrique, se présenta à lui et lui offrit de devenir son vassal, aux conditions qu'il lui plairait d'imposer. Le roi de Castille exigea la remise des villes fortes d'Andujar et de Martos et du château de Baëça, ainsi que le payement d'un tribut annuel, égal au quart des revenus du souverain musulman ; ce dernier devrait en outre livrer comme otage son fils Abdul Monin. Aben Mohammed consentit à tout, et baisa la main de Ferdinand en signe de vasselage. Le château de Baëça fut donné aux chevaliers de Calatrava.
Mais, peu après, une insurrection éclatait contre le souverain almohade, coupable de s'être fait le vassal d'un roi chrétien. Cette insurrection était fomentée par Mohammed Motawakkel Ben Houd, qui cherchait à relever l'islamisme dans la péninsule, sous l'autorité suprême des califes de Bagdad. Aben Mohammed s'enfuit;
des cavaliers, lancés à sa poursuite, le rejoignirent non loin d'Almodovar et lui coupèrent la tête. Les habitants de Baëça s'attaquèrent au château; le grand-maître de Calatrava et ses chevaliers leur opposèrent une vigoureuse résistance et trouvèrent le moyen de faire savoir h Ferdinand la situation critique où ils se voyaient réduits. Le roi de Castille venait d'emporter d'assaut Capilla, après un siège de trois mois; il dépêcha aux assiégés une partie de son armée sous la conduite de Lope de Haro, puis se porta lui-même sur Baëça, qui fut prise le 3o novembre 1227; le 3o novembre est le jour où l'Église célèbre la fête de l'apôtre saint André : l'évêché de Baëça fut restauré, et reçut ce saint pour patron. Vainement Rodrigue Ximénès prétendit que Baëça fût rattaché à son diocèse : le Saint- Siège avait, depuis longtemps déjà, décidé que, toutes les fois que l'on reprendrait aux Musulmans une ville qui avait été avant la conquête le siège d'un évêché, cet évêché serait aussitôt rétabli. La présence d'un légat envoyé par le pape Honorius IV, contribua, dans la circonstance, à faire respecter cette décision, qui fut toujours appliquée par la suite.
Ce légat, Jean d'Abbeville, français de naissance, d'abord moine de Cluny, alors cardinal et évêque de Sabine, était arrivé en Espagne l'année précédente; il avait pour mission de prêcher aux princes chrétiens de la péninsule une croisade contre les Maures. Le Saint-Siège jugeait-il le moment favorable à une attaque générale, en présence des dissensions dont les États musulmans étaient devenus le théâtre? Cela paraît probable; peut-être aussi voulait-il venger le martyre que deux frères mineurs, Jean et Pierre, venaient de subir à Valence, par ordre du roi Zeit Abou Zeit, que nous ne tarderons pas à voir se convertir au christianisme. Ces deux religieux, le premier prêtre, le second frère convers, envoyés en Aragon par saint François d'Assise lui-même, n'avaient pas tardé à passer dans le royaume de Valence pour y prêcher la foi chrétienne, et y avaient péri, victimes de leur zèle ^.
Saint Ferdinand faisait déjà campagne lors de l'arrivée du légat; mais celui-ci sut entraîner
I. La fête de ces deux bienheureux martyrs, Jean el Pierre, est cëlëbre'e le 3 septembre dans l'ordre de saint François,
eO SAINT FERDINAND III.
contre les ennemis du nom chrétien Alphonse de Léon et Jaime d'Aragon, et ce fut alors qu'Alphonse IX s'empara de Cacérès, de Mérida et de Badajoz. Jean d'Abbeville demeura trois ans en Espagne ; il tint dans chaque royaume catholique un synode, afin de réformer la discipline ecclésiastique. Il déclara nul, pour cause de parenté, le mariage de Jaime P'' avec Éléonore de Castille, sœur de Bérengère; mais le prince qui était issu de cette union, Alphonse, fut reconnu légitime. Éléonore se retira auprès de Bérengère, dont la destinée offrait avec la sienne tant de conformité.
Ce fut à ce moment que Zeit Abou Zeit, à qui Mohammed Motawakkel Ben Houd avait déjà enlevé la Murcie, mais qui restait maître de Valence, songea à embrasser la foi chrétienne, converti, dit-on, par l'apparition miraculeuse d'une croix à Caravacca ; bien que son dessein demeurât secret et n'eût pas encore été mis à exécution, il devint suspect à ses sujets, qu'excitait d'ailleurs un compétiteur, le fanatique Abou Dschomail Ben Zeyan. Il fut bientôt détrôné, et se retira avec son fils, Zeit Abou Mohammed, auprès de Jaime P' d'Aragon. Il reçut le
baptême sous le nom de Ferdinand, et mourut en 1247. Zeit Abou Mohammed se fît également baptiser, mais beaucoup plus tard, en 1263 seulement; il prit le nom de Vincent.
La gloire de Dieu, l'avènement du règne de Jésus-Christ dans un plus grand nombre d'âmes, tel était l'unique but que se proposait Ferdinand en poursuivant ses conquêtes; il n'entrait dans ses plans ni l'intérêt, ni la pensée même de sa propre gloire; nous possédons à cet égard son affirmation expresse, dont la sincérité ne saurait être mise en doute, et que l'on ne peut davantage taxer de contraire à l'humilité chrétienne, car l'humilité véritable ne consiste pas à cacher les grâces que Dieu accorde, mais à être bien convaincu de son indignité et de sa faiblesse, à rapporter à Dieu tout le mérite de ses actes, à louer et à faire louer la puissance et la bonté divines en publiant les bienfaits purement gratuits dont le Maître suprême rend l'objet qui bon lui semble. Interrogé un jour sur le motif qui lui faisait redoubler sans cesse ses attaques contre les infidèles, saint Ferdinand répondit en des termes qui constituaient une invocation solennelle au témoignage de la Divinité, et par con-
séquent une sorte de serment : « Seigneur, vous i' qui sondez les cœurs et les reins, vous savez « que je cherche votre gloire et non la mienne, <( et que je désire le développement de la foi en (( vous et de la religion chrétienne, plutôt que « celui de royaumes périssables ^ » Délivrer l'Espagne de la domination musulmane, c'était, avons-nous dit, l'œuvre à laquelle il avait voué sa vie ; à la vérité, cette délivrance n'était, à ses yeux, qu'un moyen : l'extension de la foi chrétienne était, en réalité, la fin à laquelle il tendait; il voulait, en un mot, rendre l'Espagne à Jésus-Christ.
Son zèle d'ailleurs, il importe de le remarquer, ne l'emporta jamais, dans sa conduite envers les infidèles, au delà des bornes légitimes : il n'exerça aucune violence, ni même aucune pression pour amener les vaincus à changer de religion ; il ne prohiba point la profession ni la pratique de l'islamisme. Ses successeurs en usèrent de même; en 1609 seule-
I. Tu, Domine, qui sois corda et renés hominum, nosti quia non meam, sed tuam gloriam queero, non tam caducorum regnorum quam fidei tuae christianaeque religionis incrementum desidero : Sancius^ Ep. Paient.^ Histor, Hispan,^ part, tert., cap. xix.
ment, Philippe III rompit brusquement cette tradition et chassa d'Espagne par un édit tous les Maures qui observaient encore l'islamisme. Se regardant comme le soldat du Christ, Ferdinand voulait que la guerre fût sainte. Il faisait porter en tète de son armée une statue de la Vierge Mère de Dieu; l'archevêque Rodrigue ou, à son défaut, l'évêque de Placentia, Sanche, servait d'aumônier en chef aux troupes; l'un ou l'autre était secondé par un clergé nombreux, qui célébrait l'office divin, prêchait aux soldats la parole de Dieu, les exhortait à fréquenter les sacrements, et, selon les instructions formelles du roi, les pressait de se confesser et de communier avant chaque bataille. Ferdinand, durant les campagnes, n'omettait aucune de ses pratiques de piété; presque toujours il passait en prières la nuit entière qui précédait une prise d'armes, et toutes les fois qu'il marchait à l'ennemi, il portait sur la chair un cilice fait en forme de croix, qui lui couvrait la poitrine et les bras et qui était garni en dedans de pointes de fer. Il suspendait à l'arçon de sa selle une médaille de Marie, afin de pouvoir la regarder fréquemment, avec une pieuse confiance, du-
rant le combat; le reste du temps, il portait cette médaille sur lui, et elle fut trouvée sur sa poitrine, lorsqu'on ouvrit son cercueil en 1668.
Au printemps de i2i3o, il se mit en campagne, selon la coutume qu'il en avait prise depuis cinq années. Au mois de mai de l'année précédente, Jaime P"* d'Aragon avait commencé la conquête des îles Baléares. Ferdinand prit Montesa, qu'il démolit, Montiel et quelques autres places, puis alla mettre le siège devant Jaën, capitale d'un des petits royaumes maures de l'Andalousie. Il trouva cette ville mieux défendue qu'il ne s'y attendait, et battit en retraite. Il venait d'arriver à Guadalajara, quand il y reçut la nouvelle d'un événement aussi important pour l'avenir de l'Espagne que pour lui-même : la mort de son père Alphonse IX.