CHAPITRE IV
Ce fut le 23 septembre 1280 qu'Alphonse de Léon rendit le dernier soupir, emporté par une maladie rapide, au moment où il se préparait à se rendre en pèlerinage a Saint-Jacques de Compostelle, pour rendre grâces au patron de l'Espagne de la prise de Badajoz; sa dépouille mortelle fut portée dans la basilique de l'apôtre, et y fut ensevelie à côté de celle de Ferdinand IL Alphonse avait régné quarante-trois ans; il s'était fait aimer du clergé par ses libéralités, des misérables par une charité inépuisable et pleine de bienveillance. Il attribuait aux églises et aux monastères tout le butin qu'il remportait à la guerre. Il fit rebâtir, sur un plan grandiose,
la basilique de Compostelle, il construisit à Léon
un vaste hôpital pour y loger les pèlerins pauvres qui allaient prier saint Jacques dans son sanctuaire, il releva les tours de la cathédrale de Léon, qu'Almanzor jadis avait abattues. D'autres travaux d'utilité publique eurent aussi une large part de ses soins ; il entretint les routes anciennes et en créa de nouvelles, fit réparer ou jeter de nombreux ponts. Il aimait les lettres et les sciences, et fonda en 1222 l'université de Salamanque, qui ne tarda pas à rivaliser avec celle de Palencia. Il réprima, avec une rigueur que nous taxerions aujourd'hui de cruauté, les pillards et les brigands qui infestaient les gorges des montagnes, ordonnant qu'ils fussent brûlés vifs ou précipités dans l'eau bouillante, mais il réussit de la sorte à faire régner la sécurité dans ses Etats. Il était juste envers tous, appliqué à la fonction royale, zélé pour le bien public, habile à discerner ce qu'il convenait d'accomplir dans l'intérêt de ses peuples.
A ces qualités d'administrateur, qui sont d'un bon et même d'un grand prince, il ne joignait pas, nous le savons, l'esprit de droiture ni la fidélité à ses engagements. Malgré l'admirable conduite de saint Ferdinand à son égard, il nourris-
sait contre son fils une animosité que rien n'avait pu vaincre et qui se fit jour jusque dans son testament. Vainement, en i2o4, à la mort du fils qu'il avait eu de sa première femme, Thérèse de Portugal, il avait lui-même fait reconnaître par les États de son royaume les droits de Ferdinand au trône de Léon ; vainement il avait fait approuver cette résolution par le pape Innocent III; vainement aussi, en 121 8, après l'avènement de Ferdinand au trône de Castille, le pape Honorius III avait confirmé les droits du jeune prince à celui de Léon : le testament du monarque défunt tenait pour non avenus des actes si solennels et si décisifs ; il instituait héritières du royaume Sancie et Dulpie, les deux filles qu'Alphonse avait eues de son premier mariage. Deux partis se formèrent aussitôt dans le Léon; les évêques, regardant, et à juste titre, le testament comme illégal, déclarèrent qu'ils étaient liés par le serment de fidélité qu'Alphonse lui-même leur avait fait prêter à Ferdinand en 1204, et qu'en conséquence ils reconnaissaient ce prince comme le roi; mais les infantes rallièrent à leur cause les chevaliers de Saint-Jacques, ainsi que la noblesse des provinces de Galice et des Asturies. Le comte
Diego Diaz, gouverneur de la ville de Léon, se prononça également pour elles et fit occuper par ses hommes l'église et la tour de Saint-Isidore, tandis que Févêque garnissait sa cathédrale de troupes bien décidées à soutenir les droits de Ferdinand. Ainsi la guerre civile était sur le point d'ensanglanter la capitale; mais, raconte Luc de Tuy, don Diego Diaz fut atteint tout à coup d'une maladie si violente, que les yeux paraissaient lui sortir de la tête; « il criait, ou je ne sais qui criait en lui, que saint Isidore, protecteur du roi Ferdinand, voulait le tuer, parce qu'il s'était emparé de sa tour et de son église ». C'était tout simplement le remords de son usurpation sacrilège qui lui donnait une fièvre ardente ; il céda aux conseils de sa mère, la comtesse Sancie, rendit à l'abbé du monastère de Saint-Isidore l'église et la tour, lui fit en outre présent d'une indemnité pour le préjudice qu'il lui avait causé, et recouvrant ainsi la paix de sa conscience, il se trouva du même coup parfaitement guéri. Il quitta Léon, et la ville rentra dans le calme et la sécurité.
Cependant Bérengère mandait à son fils de se hâter de la rejoindre et de pénétrer avec elle en
Léon. Le roi de Castille, qui s'était déjà mis en route, accéléra sa marche, rencontra sa mère à Orcaja et se dirigea avec elle sur Toro, la place du Léon la plus rapprochée de la Castille. Une députation de la noblesse de cette \ille se porta au-devant de lui, le rencontra à Villalar, le salua pour roi et lui demanda de faire dès le lendemain son entrée dans Toro. Ferdinand ne manquapas de déférer à ce vœu, et fut accueilli dans Toro par des acclamations unanimes. Partout ailleurs, les esprits, à l'exception du clergé, étaient beaucoup moins bien disposés à son égard : la réunion du Léon à la Castille déplaisait à presque tous, dit l'archevêque Rodrigue; la fierté des habitants ne pouvait admettre que le plus ancien des royaumes chrétiens de la péninsule cessât d'exister au profit d'un État de date beaucoup plus récente. Cependant les évêques affirmaient hautement les droits de Ferdinand, et celui-ci, de son côté, se conciliait les habitants, en les assurant que son intention n'était nullement de supprimer l'indépendance du Léon, mais qu'il était au contraire entièrement décidé à maintenir la vie propre et le titre de ce royaume. Les exhortations des évêques et les déclarations du prince
portèrent leurs fruits. Ferdinand vit les places de Majorga et de Mausilla se soumettre à lui sur son passage ; il fit ensuite son entrée dans la capitale, sans rencontrer d'obstacle ; à la cathédrale, où il se rendit directement, le clergé et le peuple proclamèrent son avènement et chantèrent un Te Deum en action de grâces.
Mais les provinces du nord restaient en armes, prêtes à défendre la cause des infantes; l'entourage de Ferdinand le pressait de s'y transporter sans délai et, l'épée à la main, de les ranger sous son autorité; le roi répugnait à user de ce moyen; sa mère, qui ne craignit rien tant, dit l'archevêque Rodrigue, que la dévastation du royaume et du pauvre peuple, se chargea de négocier la renonciation des infantes. La mère des deux princesses, Thérèse de Portugal, venait précisément, de son monastère de Lorvan, d'écrire à Bérengère pour lui demander une entrevue, afin d'y régler amiablement avec elle le sort de ses filles ; Bérengère lui donna rendez-vous à Valencia, petite ville du Portugal, sur la frontière de la Galice. Nous avons déjà dit quelle était la sainteté de celle qui avait été la première femme d'Alphonse de Léon : la droiture et la bonne foi
en formaient nécessairement un des mérites. Aussi Thérèse reconnut-elle sans difficulté la légitimité des droits de Ferdinand et s'engageat-elle à obtenir de ses filles que celles-ci fissent leur soumission à ce prince et lui rendissent toutes les places qu'elles détenaient elles-mêmes, ou lui fissent rendre toutes celles qui étaient détenues en leur nom; mais en même temps Thérèse, et, en agissant ainsi, elle remplissait son devoir de mère, demanda et obtint pour les infantes une pension annuelle et viagère de trente mille pièces d'or. Comment ne pas admirer la grandeur d'âme d'une princesse qui, après s'être vue contrainte de descendre du trône sans l'avoir mérité, empêchait, par esprit de justice, ses filles de chercher à y monter et les obligeait à s'incliner devant le fils de celle qu'elle aurait eu sujet de ne regarder que comme une rivale? L'abnégation toute chrétienne de Thérèse de Portugal a été une des sources de l'unité de l'Espagne.
Ferdinand était resté à Léon; Bérengère lui annonça le succès de sa démarche : il s'empressa de ratifier les clauses du traité, que les infantes acceptèrent aussi. Peu après, le frère et les deux sœurs se rencontrèrent à Benavente, et une afFec-
n SAINT FERDINAND III.
tion profonde, que rien ne troubla jamais, s'établit entre eux.
Néanmoins il fallut encore deux ans au nouveau roi pour achever de pacifier le Léon. Il crut^ et à bon droit, nécessaire de sévir contre ceux des nobles qui s'étaient révoltés contre son père et qui étaient, pour la plupart, demeurés impunis malgré la fermeté d'Alphonse : il les bannit à perpétuité du royaume. Mais, en même temps^ il rendait aux villes plusieurs privilèges qui leur avaient été enlevés sous les règnes précédents, diminuait les impôts, améliorait la législation, réformait l'administration de la justice, comme il l'avait fait en Castille, et visitait chacune des principales villes, pour s'assurer que le bon ordre y régnait, que l'équité y était respectée et y reposait sur des fondements solides.
Tout en demeurant parfaitement fidèle aux promesses qu'il avait faites touchant l'avenir politique du Léon, il voulut, pour le bien de l'Espagne chrétienne, rendre incommutable et définitive l'union entre les mains d'un même monarque des deux royaumes de Castille et de Léon : à cet effet, il posa comme une règle fondamentale de la constitution des deux pays que
les deux couronnes, bien que devant toujours rester distinctes, ne pourraient jamais être séparées; en d'autres termes, il plaça ces deux Etats sous le régime que le droit des gens moderne appelle l'union réelle. Il décida en outre qu'ils appartiendraient toujours à l'aîné des fils du roi défunt, et qu'ils ne pourraient échoir à une princesse que dans le cas où il ne survivrait aucun héritier mâle. Il omit de statuer sur la question de savoir dans quel ordre, à défaut d'héritier mâle direct, les branches collatérales seraient appelées à régner; plus explicite, plus précise, et par conséquent meilleure était sur ce point la constitution traditionnelle de l'ancienne monarchie française : elle appelait au trône, à défaut d'un héritier direct, le représentant aîné de la branche collatérale masculine la plus rapprochée du roi défunt.
La volonté nationale permettait à Ferdinand d'édicter ainsi des lois de succession monarchique; nous avons dit que, dès le rétablissement d'une royauté chrétienne en Espagne, cette royauté, au lieu d'être élective comme au temps des souverains visîgoths, avait été patrimoniale et héréditaire; en conséquence, nous l'avons
aussi montré, le royaume pouvait être partagé entre les enfants du prince, mais il ne pouvait l'être que par une disposition émanée du prince lui-même, et consistant, soit dans un acte publié par lui de son vivant, soit dans un acte de dernière volonté; l'hérédité était donc, en réalité, plutôt testamentaire que naturelle, tout au moins en ce qui concernait les provinces conquises par le monarque qui réglait le sort de ses États : les territoires pris sur l'ennemi étaient regardés, en effet, comme la propriété privée du souverain; autre différence, et fort importante, avec l'ancienne constitution française, selon laquelle le roi ne possédait rien en propre, et voyait même réunir au domaine de la couronne, lors de son avènement, toutes les terres et tous les biens qui lui avaient appartenu jusque-là. L'assentiment des grands, c'est-à-dire des évêques, des comtes et des barons, à la désignation par le roi de l'héritier du trône, n'était pas regardé comme une condition indispensable à la validité de ce choix, mais seulement comme une mesure de sécurité pour le prince qui en était l'objet.
Comme son aïeul maternel Alphonse de Cas-
tille, comme son père Alphonse de Léon, Ferdinand III s'appuya sur le clergé et sur la bourgeoisie des villes pour réprimer l'esprit d'indépendance, les usurpations et les révoltes de la noblesse. Exempte du payement des impôts, pourvue de châteaux, de forteresses et de domaines considérables, elle était en mesure de tenir en échec le pouvoir royal, et, comme on a pu en juger, elle ne s'en faisait pas faute; les guerres contre les Maures, qui remplirent les vingt dernières années du règne de Ferdinand, ne lui laissèrent aucun répit pour fomenter des séditions; elles affaiblirent sa puissance, en lui apprenant a obéir, autant qu'elles accrurent celle de la royauté, en couvrant de gloire cette dernière. Ferdinand sut d'ailleurs trouver le véritable moyen d'amoindrir le rôle politique des nobles : ce fut d'accroître l'influence du tiers état. Chaque fois qu'il conquérait une ville sur les musulmans, il la peuplait d'habitants chrétiens, qui ne tardaient pas à devenir riches, et il dotait cette cité de privilèges importants : ainsi la fortune n'était plus le monopole des grands, et toute une portion du royaume échappait à leur domination. Sans doute, les villes de Castille et
de Léon n'envoyaient pas toutes, à beaucoup près, des députés aux Cortès, et celles qui y étaient représentées n'y avaient pas encore voix délibérative : ce ne fut qu'en i349 q^'^ll^s furent toutes admises à y figurer et à y voter; mais, dès lors, leurs anciens étaient consultés sur la quotité et l'assiette des impôts, avant que l'assemblée nationale fût appelée a prononcer sur cette double question.
La piété ardente du roi, ses libéralités envers les églises et les monastères, son zèle à faire observer les règles de la discipline ecclésiastique, sa bienveillance à l'égard des nouveaux ordres religieux, qu'il aidait à fonder de nombreux couvents, le rendirent cher au clergé de Léon, comme il l'était déjà à celui de Castille; au reste, sa ferveur religieuse ne l'empêchait pas de maintenir avec fermeté les prérogatives de la monarchie : les rois de Castille et de Léon étaient de tout temps en possession du droit de donner leur assentiment à l'élection des évêques; le Saint- Siège néanmoins leur contestait ce privilège; Ferdinand refusa toujours d'y renoncer : le rôle politique de l'épiscopat, qui formait le premier ordre dans l'État, rendait en effet légitime et né-
cessaîre cette intervention royale, qu'un usage de plusieurs siècles avait d'ailleurs consacrée.
Maître de la Castille et du Léon, bientôt souverain des deux tiers de la péninsule, Ferdinand ne prit point cependant le titre d'empereur d'Espagne; il n'aurait pu, il est vrai, le revêtir que de l'agrément du Saint-Siège, qu'avait sollicité et obtenu Alphonse VIII en ii35, et le Saint- Siège n'y aurait certainement pas consenti : ce titre, en effet, eût impliqué un droit de suzeraineté sur les autres royaumes chrétiens de la péninsule ; or, l'Aragon s'était reconnu vassal du Saint-Siège lui-même en 1204.