I. Celsitudo Festra, porte la Chronique
par le chevalier qui m'a accompagné. Si, contrairement à ce que je suppose, Mohammed marche contre les assiégeants, j'accourrai parmi ces derniers pour combattre dans leurs rangs. — Votre avis est bon, dit le roi; suivons-le l'un et l'autre; je vous fais grâce.
Suarez partit aussitôt, rejoignit les chevaliers a qui il avait ordonné de l'attendre, et rentra avec eux en toute hâte à Ecija ; il y arriva à la fin de la nuit, et se rendit immédiatement auprès de Ben-Houd. L'armée chrétienne est très forte, lui dit-il, et son camp admirablement défendu. — ■ Que dois-je faire? répondit Mohammed. — Je ne me permettrais pas de vous donner des conseils, reprit Suarez. Ben-Houd remit au matin sa décision ; à son réveil, il reçut un courrier, qui lui était envoyé de Valence par Dschomail Ben Zeyan : ce prince le sollicitait de lui prêter main-forte contre Jaime P^ d'Aragon. Il assembla son conseil, et tous déclarèrent qu'il importait de ne pas laisser la province et la ville de Valence tomber au pouvoir des chrétiens. Ben- Houd se rangea facilement à cet avis, soit qu'il jugeât la place de Cordoue en mesure de se défendre sans son concours, soit qu'il pensât pou-
voir la reprendre facîlement, si l'armée castillane venait k s'en emparer. Il partit donc, suivi de toutes ses troupes, et fît route pour le port d'Alméria, sur la Méditerranée; son dessein était de s'y embarquer, afin de gagner Valence par mer, cette voie lui paraissant la plus rapide. Le gouverneur d'Alméria le reçut avec les plus grandes marques de respect et d'amitié, lui offrit un festin splendide et, la nuit suivante, le fit étouffer pendant son sommeil. Ses vertus et ses exploits furent chantés en beaux vers par le poète Mohammed Asabarri; sa mort privait les musulmans du meilleur chef qu'ils eussent alors en Espagne.
Les habitants de Cordoue, en apprenant qu'ils ne seraient pas secourus, étaient tombés dans le désespoir, tandis que la nouvelle avait doublé la confiance et l'activité des assiégeants. Lorenzo Suarez avait réussi à quitter sain et sauf l'armée de Ben-Houd, et il avait même pu amener à Ferdinand tous les chrétiens qui étaient au service du Motawakkel. Les troupes royales augmentaient sans cesse en nombre, et les opérations étaient poussées avec vigueur. La ville était maintenant bloquée de toutes parts, et la
famine s'y faisait cruellement sentir. Sur les instances de la population, lasse de souffrir, les chefs de la place entamèrent des négociations dans le but d'obtenir une capitulation avantageuse. Ferdinand n'accorda aux assiégés que la promesse de la vie et de la liberté ; leurs biens leur seraient enlevés, mais ils auraient le droit de se retirer où bon leur semblerait.
Il fallut bien en passer par ces conditions; Cordoue ouvrit ses portes, et le 29 juin i236, fête des saints apôtres Pierre et Paul, le roi de Castille et de Léon fit son entrée dans cette illustre cité que les Maures avaient possédée durant cinq cent vingt-cinq ans et qui avait été si longtemps la capitale du califat d'Espagne.
En peu de jours, grâce aux soins de Ferdinand, elle redevint catholique. Une croix fut plantée sur la plus haute tour de l'admirable mosquée qu'avaient construite les Ommiades; cette mosquée fut elle-même changée en une église, que Ton dédia à la sainte Vierge ; Jean, évêque d'Osma, la purifia, puis y célébra la messe, en présence du roi, des membres du clergé qui avaient accompagné l'armée, des ordres militaires, des chevaliers et des soldats; le chant du
Te Deum et une processîon solennelle d'action de grâces complétèrent ce triomphe chrétien, où les vainqueurs, loin de songer à eux-mêmes, n'envisageaient que la gloire du Dieu Sauveur, qui rentrait en maître dans une cité d'où le Croissant l'avait autrefois banni. En même temps, l'étendard de Castille et de Léon flottait sur l'Alcazar,
Ferdinand fit revivre l'ancien siège épiscopal et le dota richement. Dans la mosquée devenue cathédrale, il retrouva les cloches qu'Almanzor, en 990, avait enlevées du sanctuaire de Saint- Jacques de Compostelle et qu'il avait fait transporter jusque-là, depuis le lieu où il les avait prises, sur les épaules d'esclaves chrétiens ; elles servaient de lampes, le culte musulman ne faisant point usage de cloches. Le roi, pour venger l'outrage qui avait été fait jadis à la religion chrétienne et à ses fidèles, ordonna qu'elles fussent reportées à Compostelle sur les épaules d'esclaves maures; cet acte de réparation éclatante et sévère causa dans toute l'Espagne catholique une joie inexprimable.
Les musulmans quittèrent Gordoue, abandonnant leurs maisons et leurs biens, selon les
clauses de la capitulation ; ils se retirèrent dans les villes d'Andalousie où flottait encore l'étendard du Prophète; Ferdinand attribua leurs richesses à ceux de ses sujets qui viendraient se fixer dans la cité reconquise, et une population nouvelle ne tarda pas à affluer, attirée par la douceur du climat, par la fertilité du pays, plus encore par les rares avantages qui lui étaient assurés.
Le pape Grégoire IX apprit avec la satisfaction la plus vive la nouvelle de la prise de Cordoue; et spontanément il autorisa le roi de Castille et de Léon à lever pendant trois ans un subside de vingt mille doublons sur le clergé de ses États, afin de pourvoir aux frais que nécessiterait la continuation de la guerre contre les Infidèles; en même temps, il exhortait Ferdinand à poursuivre cette lutte. Le roi accepta cette subvention; mais jamais, de lui-même, il ne demanda au clergé aucune contribution pécuniaire : « Je n'attends de l'Église et de ses ministres, disait-il, d'autres secours que celui de leurs prières. » Nous avons dit déjà quel ordre régnait dans ses finances et combien était léger, sous son gouvernement, le poids des impôts^
II rentra en Castille après la prise de Cordoue, et gagna directement Tolède, où sa mère Bérengère gouvernait en son absence, avec celte application et cette sagesse dont elle avait donné précédemment tant de marques; elle prenait soin d'entretenir d'hommes, de vivres et de munitions les armées de son fils, comme de maintenir Tordre et la sécurité dans les deux royaumes de Castille et de Léon, de telle sorte que Ferdinand, libre de toute préoccupation à l'égard de ses Etats, où régnaient le calme et la prospérité, pouvait se consacrer tout entier à la tâche patriotique et chrétienne qu'il avait assumée.
Sans doute aussi, la reine-mère surveillait-elle l'éducation de ses petits-fils; notre temps, qui s'intéresse d'un façon si vive à tout ce qui a trait à la formation de la jeunesse, ne laisse pas de savoir mauvais gré aux chroniqueurs du Moyen Age de ne raconter pour ainsi dire jamais comment furent élevés les princes dont ils se sont donné mission de retracer la vie ; assurément il nous est facile de nous rendre compte que l'instruction militaire chez les princes, le travail manuel chez les princesses, l'instruction religieuse
chez les uns et les autres, formaient les principaux objets de l'enseignement qu'ils recevaient; mais nous aimerions à connaître quelle part prenaient les parents à cette œuvre toujours difficile, comment notamment un monarque tel que Ferdinand III, que l'Église a placé sur ses autels et qu'elle nous propose pour modèle, comprenait et remplissait le devoir paternel.
Bérengère n'avait cessé de pleurer la mort de sa belle-fille ; elle connaissait, elle admirait la vertu de son fils, mais elle savait aussi de quelle tendresse de cœur était doué Ferdinand ; elle le voyait jeune encore (il n'avait que trente-huit ans), et d'autant plus exposé, malgré sa fermeté d'âme et son esprit tout chrétien, à accepter, sinon à rechercher des consolations illicites, que sa douleur demeurait plus vive et que ses regrets étaient plus amers; son désir était donc de le remarier. Pour aborder avec lui ce sujet délicat, elle ne pouvait invoquer l'intérêt de l'Etat, car ses petitsfils étaient assez nombreux pour que l'avenir de la dynastie parût assuré; elle n'avait d'autre ressource que de représenter à son fils, avec la franchise d'une âme qui cherche avant toute chose le règne de Dieu dans les cœurs, combien, chez
un prince, le veuvage, plus encore peut-être que le célibat qui n'a point cessé par le mariage, est un état dangereux pour le salut. Son langage fut si élevé et si persuasif, que Ferdinand lui déclara qu'il entrait pleinement dans ses vues, et qu'il s'en remettait à elle du soin de lui trouver une épouse ornée des mêmes mérites que Béatrix. Telle était l'humilité du saint roi, telle était sa défiance à l'égard de ses propres forces : la pratique constante de la chasteté chrétienne, selon les divers états qu'il avait traversés, l'intention ferme qui l'animait de demeurer fidèle à cette vertu, lui laissaient la crainte de la faiblesse humaine et l'incertitude de la persévérance.
Bérengère se hâta d'user de la permission que lui donnait Ferdinand ; ce fut à la reine douairière de France, sa sœur, qu'elle demanda une seconde femme pour le roi de Castille et de Léon. Blanche s'empressa de déférer à ce vœu : elle arrêta son choix sur Jeanne de Ponthieu, fille de Simon, comte de Dammartin, qui était devenu comte de Ponthieu et d'Aumale par suite de son mariage avec Marie de Ponthieu; cette dernière était elle-même fille de Guillaume III de Ponthieu et d'Alix de France, et petite-fille du roi Louis YII
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le Jeune ^. Jeanne fut conduite en Espagne, sous une escorte française, et son mariage avec Ferdinand fut célébré à Burgos, en laSy. Elle était fort belle, et son caractère était aussi doux et aussi affectueux que celui de Béatrix; Ferdinand l'aima avec la même tendresse qu'il avait aimé sa première femme; il ne pouvait se séparer d'elle, et il l'emmenait avec lui dans ses campagnes : il l'installait dans un lieu sûr, aussi proche que possible du théâtre des hostilités, et il lui faisait visite aussi souvent que les circonstances
T. Le P. de Ligny se trompe, en disant (pp. 171 et 172) que Ferdinand et Jeanne n'étaient pas parents*, son erreur provient de ce qu'il croit qu'Alix de France, comtesse de Ponthieu, était fille d'Alix de Champagne, troisième femme de Louis Vil, alors qu'elle était en réalité fille de Constance de Castille, deuxième femme de ce prince. Constance de Castille était fille du roi Alphonse VIII, bisaïeul de Ferdinand lïl et en même temps son trisaïeul. Ferdinand et Jeanne étaient donc cousins, par Alphonse IX de Léon, du troisième au quatrième degrés canoniques- ils Tétaient en outre au quatrième degré par Bérengère de Castille; or, le mariage, aujourd'hui encore, est prohibé dans Tun et Tautre cas sans la permission de TOrdinaire. L'on ne s'aperçut point de cette double parenté lors du mariage de Ferdinand et de Jeanne, qui fut célébré sans dispense 5 l'on ne s'en aperçut pas davantage par la suite, et le Saint- Siège, qui ne la remarqua pas non plus, ne souleva jamais aucune difficulté.
le lui permettaient. L'hiver interrompait les opérations militaires ; le roi et la reine le passaient ensemble, en Castille ou en Léon, dans la compagnie de Bérengère. Le plus parfait accord régnait entre tous les trois; animés d'une égale ferveur, ils vaquaient en commun à leurs exercices de piété; le bien de l'Etat les préoccupait au même degré; s'éclairant mutuellement de leurs lumières, ils apportaient aux affaires un semblable concours. Jeanne donna à son mari deux fils, Ferdinand et Louis, qui survécurent à leur père, mais peu de temps, et une fille, Eléonore^, qui hérita du comté de Ponthieu et du comté de Montreuil et les apporta en dot au prince héritier d'Angleterre, depuis roi sous le nom d'Edouard P^, qu'elle épousa en 1254.
I. Ferdinand fut Taîné, Eléonore naquit ensuite, Louis vint au monde le dernier.