‹ Saint Ferdinand III (1198?-1252)Chapitre 19 sur 28 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Ferdinand consacra trois années à pacifier le Léon et à le doter d'une bonne administration ; durant ce temps, les musulmans d'Espagne furent en proie à des dissensions de plus en plus graves. La tyrannie des Almohades avait fini par soulever contre eux Tanimosité générale. Un descendant de la famille des Béni-Houd, anciens rois de Saragosse,Abou Abdallah Mohammed Ben Yusuf, s'était, nous l'avons dit, présenté comme le libérateur des Maures et comme le restaurateur du véritable islamisme. Après s'être emparé de Murcie, il s'était fait proclamer émir sous le nom d'Almotawakkel Aie Allah. Il prêchait la guerre sainte contre les Almohades qui, disait-il, étaient

des hérétiques, et faisait purifier solennellement les mosquées que leurs prêtres avaient, selon * lui, profanées. Se déclarant le vassal des califes de Bagdad, il s'habillait de noir et voulait que ses lieutenants fussent revêtus de la même couleur, parce qu'elle était celle de ces monarques. En peu de temps il était maître de Cordoue, de Mérida, de Grenade et de Badajoz, mais cette dernière place ne tardait pas, nous le savons, à lui être enlevée par Alphonse de Léon. Son dessein était de détrôner le calife de Maroc, Almamun; celui-ci, se voyant ainsi menacé, n'hésita pas à implorer le secours de Ferdinand ; le roi de Castille lui envoya douze mille hommes, mais obtint en échange la permission de faire bâtir une église chrétienne à Maroc et le droit pour les chrétiens de l'Espagne musulmane de se servir de cloches. Almamun était le frère de Zeit Abou Zeit, le souverain de Valence, dont nous avons raconté la chute et la conversion. Toute l'Espagne musulmane, à l'exception de Séville, échappait aux Almohades; le Maroc luimême était, au même moment, disputé à Almamun par un compétiteur, Jahia Annasir; Almamun mourut le ï6 octobre 1282; un de ses

GUERRES DE FERDINAND COxNTRE LES MAURES. 81

frères, Abou Hasen Ali, fut élu à sa place calife de Maroc, mais, sans cesse en butte aux attaques des Zeyanides (Béni-Zeyan) et des Mérinides (Béni-Mérin), il fut vaincu et tué (1248) dans un combat qu'il soutenait contre eux, et, en 1269, la dynastie des Almohades, renversée par les Mérinides, s'éteignait dans la personne de son quatorzième prince, Edris Abou Dibus.

Le 3i décembre 1229, Jaime P^ avait pris d'assaut la ville dePalma, capitale de l'île de Majorque ; la soumission des îles Baléares, qui demanda plusieurs années, fut définitivement achevée en 1235. •

Le vieux Sanche VII, roi de Navarre, avait vu avec un vif déplaisir le roi de Castille monter sur le trône de Léon ; renfermé dans ses montagnes depuis la bataille de las Navas de Tolosa, il sortit de sa retraite pour s'allier avec le roi d'Aragon contre Ferdinand III. Par le traité de Tudela (i23i), les deux souverains s'instituèrent mutuellement pour héritiers de leurs Etats, au détriment, Jaime, de son fils Alphonse, né de son mariage avec Éléonore de Castille, Sanche, de son neveu Thibaut, comte de Champagne ; ils convinrent en même temps de déclarer de con-

cert la guerre à Ferdinand. Mais, dès l'année suivante, Jaime P^ déclarait son fils Alphonse héritier de tous ses Étals, et rompait le traité qu'il avait conclu avec Sanche. A la mort du roi de Navarre (7 avril i234), il n'en manifesta pas moins l'intention de succéder à ce prince; le pape Grégoire IX lui adressa des remontrances, et, soit qu'il en fût touché, soit qu'il jugeât plus sûr et plus avantageux de poursuivre ses entreprises contre les Maures, il renonça à ses prétenjions. Les États de Navarre reconnurent Thibaut de Champagne comme roi.

Ferdinand n'avait témoigné aucun ressentiment de l'attitude que Sanche VII et Jaime I" avaient prise à son égard ; tout son désir était de recommencer la lutte contre les ennemis du nom chrétien. Les Maures étaient rentrés dans Quesada, la première conquête qu'il avait faite sur eux; il donna cette place à son chancelier Rodrigue et aux prélats qui succéderaient à ce dernier sur le siège de Tolède, à la condition qu'ils la tiendraient constamment en état de défense. Il céda de même, par la suite, aux ordres militaires, un assez grand nombre de villes qu'il prit aux musulmans, ce qui était le moyen le plus certain et

on peut ajouter : le moins dispendieux d'en assurer la conservation.

En 1233, il fit envahir le territoire de Cordoue * par une armée nombreuse, commandée par son frère Alphonse et par le brave Alvaro Pérez de Castro. Le rendez-vous général avait été fixé à Andujar; on suivit le cours du Guadalquivir; la ville de Palma, qui essaya de résister, fut emportée d'assaut; l'on ravagea tout le territoire de Séville, et l'on descendit jusqu'aux portes de Xérès, sur les bords du Guadalété, où Tarik avait anéanti jadis la monarchie visigothe. Devant ce péril imprévu, Mohammed Ben Houd renonça brusquement à achever d'asseoir sa domination sur l'Andalousie, et il appela tous les musulmans à la guerre sainte contre l'envahisseur. Des Maures débarquèrent d'Afrique, dans l'espoir de gagner les palmes du martyre. Les chrétiens étaient quinze cents à peine ; quand Ben-Houd s'aperçut du petit nombre de ses adversaires, il ne douta pas de la victoire et donna l'ordre de préparer des liens pour attacher ceux qui seraient faits prisonniers. Il prit néanmoins les plus sérieuses dispositions de combat et partagea son armée en sept corps, dont chacun comptait plus d'hommes

que rarmée castillane tout entière. Celle-ci, outre riniériorité du nombre, avait celle de la position ; elle était adossée au Guadalété et k la mer, qui lui coupaient toute retraite. Alvaro Pérez avait fait trancher la tête à cinq cents captifs, qui auraient pu rompre leurs fers pendant la bataille et prendre à revers sa petite armée. Il se confessa et communia, et ses soldats imitèrent son exemple ; il les exhorta h combattre en désespérés : <( Vous avez, leur dit-il, la mer derrière vous, l'ennemi en face de vous; il n'y a de salut pour vous que dans le ciel; préparezvous à mourir en vendant chèrement votre vie. » La confiance brillait néanmoins dans ses yeux; et, afin de montrer qu'il comptait entièrement et uniquement sur la Providence, au moment d'engager l'action, il ne revêtit qu'une tunique et prit à la main, au lieu d'une épée, une simple baguette.

Il commandait l'avant-garde, et l'infant Alphonse l'arrière-garde. Quand le signal eut été donné de part et d'autre, les chrétiens subirent d'abord le choc de la cavalerie musulmane, sans laisser rompre leurs lignes ; puis, au cri de Saint Jacques et Castille^ ils fondirent sur les ennemis

avec une impétuosité telle, qu'ils s'ouvrirent un passage à travers leurs rangs; se répandant alors parmi les bataillons débandés et terrifiés, ils passèrent au fil de l'épée tous ceux qui leur résistèrent; se lançant enfin à la poursuite des fuyards, ils les harcelèrent jusqu'aux portes de Xérès, qui se trouvèrent trop étroites pour recevoir la foule des vaincus ; un grand nombre de ceux-ci périrent donc encore ou furent faits prisonniers.

Telle fut la bataille de Xérès, demeurée justement célèbre dans les annales de l'Espagne chrétienne ; le triomphe était si prodigieux, et lesvainqueurs l'avaient obtenu avec des forces si inégales à celles de leurs adversaires, qu'ils refusèrent de s'en attribuera eux-mêmes le mérite, et qu'ils estimèrent en être redevables à l'intervention directe des puissances du ciel. Des prisonniers, disent les Chroniques, racontèrent que, pendant la mêlée, ils avaient remarqué un chevalier dont la monture était d'une éclatante blancheur ; ce chevalier tenait d'une main une épée étincelante et de l'autre un étendard blanc; il était escorté d'une petite troupe, dont les chevaux étaient semblables au sien, et qui portait partout, comme lui, la terreur et la mort; cet escadron, conclu-

rent les auditeurs, ne pouvait être qu'un escadron céleste, et son chef était certainement Tapôtre saint Jacques,

Les pertes des chrétiens avaient été peu considérables : cette circonstance leur parut une autre marque de l'action divine. Ils attachèrent surtout beaucoup d'importance à ce fait que tous les chevaliers avaient eu la vie sauve, à l'exception d'un seul, dont le corps, d'ailleurs, ne put être retrouvé; ce chevalier s'était obstinément refusé à se réconcilier avec un de ses compagnons d'armes, à moins que ce dernier ne consentît à se laisser embrasser par lui ; or, il était doué d'une force prodigieuse, et plusieurs fois, disait-on, feignant de se raccommoder avec un rival, il l'avait étouffé en le serrant dans ses bras. Les instances des prêtres, de don Alphonse et de son adversaire lui-même, qui le suppliait de lui pardonner de bon cœur s'il l'avait offensé, rien n'avait pu le faire renoncer à la condition suspecte qu'il prétendait imposer. Seul entre tous , il avait marché contre l'ennemi l'âme souillée ; sa disparition fut regardée comme une juste punition du ciel, et comme un avertissement pour ceux qui ne se prépareraient pas sain-

tement à des combats livrés pour la gloire de Dieu.

L'armée victorieuse rentra en Castille, chargée d'un immense butin ; dès le printemps de l'année suivante (i234), les opérations recommencèrent. Les ordres militaires, sous la conduite d'Adam, évêque de Placentia, s'emparèrent de Truxillo, de Magacela, de Medellin et d'Alhanga, tandis que Ferdinand, à la tête de l'armée, assiégeait Ubeda ; la citadelle de cette place se rendit le 29 septembre : les termes de la capitulation accordaient à la garnison le droit de se retirer librement, sans payer de rançon.

Cette nouvelle conquête était à peine achevée, qu'une épreuve cruelle venait frapper le roi de Castille : la reine Béatrix, qu'il aimait d'une affection si tendre, lui était enlevée par la mort. Les récits du temps sont avares de détails sur cette princesse; ils se bornent presque à énumérer les enfants dont elle devint mère, estimant sans doute que c'est assez faire son éloge de montrer qu'elle remplissait vaillamment son devoir de reine, en donnant à sa patrie d'adoption des princes capables de la servir un jour. Ils louent toutefois sa piété, et leur silence, en ce qui concerne son caractère, semble bien

indiquer chez elle l'esprÎL de déférence et de soumission à l'égard de son mari, la douceur et la bonté. Cette petite-fille de Frédéric Barberousse était, selon toute apparence, une Allemande paisible, adonnée entièrement à son rôle d'épouse et de mère. Son fils Alphonse X, à qui nous devons également la relation de la guérîson de Ferdinand, obtenue par Bérengère au sanctuaire de Notre-Dame d'Oiia, raconte que, cinq ans avant de mourir, elle avait été délivrée subitement, en sa présence, d'une fièvre qui la mettait à toute extrémité. Le roi faisait alors le siège de Capilla ; comme cette place tardait à se rendre, il avait prié la reine de venir s'installer à Concha, ville de la Vieille Castille, située à peu de distance ; Béatrix, qui était dans un état de grossesse avancée, supporta mal les fatigues du voyage et, à son arrivée, tomba si malade qu'un médecin de Montpellier, nommé Pierre, qui la soignait, désespérait de sa vie. Elle demanda qu'on lui apportât une statue de la sainte Vierge, devant laquelle elle aimait à prier. Voici, dit-elle, en la prenant dans ses bras, celle qui me guérira. Elle l'invoqua avec ferveur, et se trouva aussitôt rétablie.

Ce fut a Toro qu'elle rendit le dernier soupir; son corps fut porté à Burgos et inhumé au monastère de las Huelgas ; après la mort de Ferdinand, on le transféra à Séville et on le déposa à côté de celui du roi son époux.

Ferdinand avait Tâme trop haute et trop chrétienne pour se laisser abattre par la douleur, et même pour se laisser distraire, par le coup qui le frappait, de la mission libératrice qu'il s'était imposée. Lors de l'invasion du territoire de Cordoue par les troupes castillanes, Mohammed Motaw^akkel Ben Houd s'était, nous l'avons vu, interrompu brusquement dans ses conquêtes en Andalousie et avait appelé sous l'étendard du Prophète tous les musulmans contre l'ennemi commun; Arjona, Cadix, Jaën, Ubeda étaient, en conséquence, demeurés sous la domination d'Abou Abdallah Mohammed Ben Naser Ben Alahmar; mais, quand ce dernier eut perdu la place d'Ubeda , Mohammed Ben Houd marcha contre lui avec une forte armée. Les chrétiens profitèrent de cette rivalité, qui leur laissait toute liberté d'agir, pour envahir le territoire d'Andujar, qu'ils ravagèrent. Ils firent de nombreux prisonniers, et ils apprirent

d'eux que la ville de Cordoue étaît mal gardée, et qu'il était facile de s'en emparer par un coup de main. Quelques habitants maures de cette place, ajoute l'archevêque Rodrigue, étant mécontents de ceux qui la gouvernaient au nom du Motawakkel Ben Houd, firent même offrir aux Castillans de les seconder dans leur entreprise, s'ils se décidaient à la tenter.

L'expédition fut aussitôt résolue. Le plan convenu consistait, en premier lieu, dans l'attaque nocturne du faubourg d'Ascharkia; ce faubourg était clos par un mur, qui formait a la ville une première enceinte. L'on était aux premiers jours de l'année i236; les nuits étaient pluvieuses et obscures, ce qui permettait à la petite armée chrétienne de s'avancer sans être aperçue. Celle du 7 au 8 janvier fut choisie pour l'assaut ; plusieurs chrétiens, qui habitaient le faubourg et que l'on avait eu soin de prévenir du mouvement que l'on préparait, étaient venus se proposer pour guides. L'on s'approcha de la muraille dans le plus grand silence, en portant des échelles; personne ne faisait le guet sur le rempart. (( Tout va bien, dit un des guides, nommé Dominique ; faisons le signe de la croix, recom-

mandons-nous à la sainte Vierge et au glorieux apôtre saint Jacques ; puis lançons nos échelles de corde, et, si nous ne pouvons parvenir à les accrocher, appliquons à la muraille nos échelles de bois ; ceux d'entre nous qui parlent la langue des Maures et qui portent leur costume, monteront d'abord, afin que leur présence ne donne point l'alarme. »

Le conseil était bon; il fut adopté ; on jeta des échelles sur une des tours qui, de distance en distance, garnissaient le mur d'enceinte. Deux chevaliers, Alvaro Colodro et Benoît de Banos, s'élancèrent les premiers; plusieurs autres, coiffés comme eux du turban, grimpèrent a leur suite. Parvenus au sommet, ils se trouvent en présence de quatre soldats maures, que leur ascension a réveillés, quelques précautions qu'ils eussent prises pour éviter tout bruit. L'un d'eux est de ceux qui ont promis leur concours à l'armée chrétienne ; il reconnaît Alvaro Colodro et lui dit à l'oreille : « Débarrassez-vous de mes trois camarades, et je me charge du reste ». Les chevaliers se saisissent des trois soldats, les bâillonnent et les précipitent au bas de la muraille. Les chrétiens les achèvent, puis montent rejoindre

les premiers assaillants. La première tour est prise, on y laisse une garde suffisante, puis on s'avance sur le rempart, et l'on s'empare des autres tours que l'on rencontre au passage ; on arrive à une porte, dite de Martos, dont on se rend maître également; on l'ouvre, et la cavalerie castillane, commandée par Pierre Ruis Tafur, frère d'Alvaro Pérès de Castro, pénètre dans le faubourg.

Le jour paraît, et les Maures s'aperçoivent de l'invasion; ils s'enfuient dans la ville, mais les agresseurs les poursuivent et en tuent un grand nombre. Cependant la garnison de la ville s'est mise en état de défense, et se prépare à tenter une sortie pour chasser les chrétiens. Ceux-ci se barricadent dans le faubourg, et dépêchent trois courriers : l'un à Alvaro Pérès, qui se trouve dans le voisinage, à Martos, à la tête d'un corps d'armée, et qui accourt aussitôt porter secours aux assaillants; un autre a un chevalier, nommé Ordogno Alvarès, avec ordre de répandre partout la nouvelle de ce qui se passe et de réclamer des renforts ; un troisième enfin à Ferdinand^ qu'il rejoint à Benavente, dans le Léon.

Le roi allait se mettre à table, lorsque le mes-

sage lui fut remis. Il monta à cheval à l'instant même, prescrivit que Ton mandât sans délai à la chevalerie, aux ordres militaires et aux milices des villes de venir le retrouver le plus tôt possible devant Cordoue, et partit immédiatement pour cette ville, suivi de cent hommes d'armes à peine. Le temps était affreux; toutes les rivières étaient débordées; il n'y avait point de ponts pour les traverser, et il était difficile de les passer à gué. Aussi Ferdinand, loin de rencontrer des renforts sur son passage, dut, au contraire, semer le long de sa route la majeure partie de sa petite escorte, et ce fut avec trente hommes seulement qu'après quatre jours de marche forcée il arriva devant Bienquerencia, la ville d'Andalousie la plus rapprochée de la frontière castillane. Le gouverneur, instruit de sa présence, se rendit auprès de lui ; Ferdinand lui demanda de le laisser prendre possession de cette place ; il refusa ; le roi reprit sa course, et rejoignit promptement les assiégeants. Alvaro Pérès de Castro et Ordogno Alvarès étaient déjà parmi eux; les Castillans s'étaient maintenus jusque-là dans le faubourg, mais les sorties continuelles qu'ils essuyaient de la part de la garni-

son, les affaiblissaient de jour en jour et rendaient leur position presque intenable. Les renforts n'arrivaient pas, et l'on craignait d'être cerné par les troupes de Mohammed Ben Houd ; ce dernier, lui aussi, avait reçu des messages le suppliant de se porter au secours des croyants menacés dans une de leurs plus importantes possessions; il s'était hâté de rassembler son armée et de se diriger vers Cordoue.

Mais Ferdinand, dont la science militaire égalait la bravoure, ne se contenta pas de relever par son énergie les courages abattus, il prit, dès son arrivée, les dispositions les plus habiles pour intercepter les communications des assiégés avec le reste du pays. Située sur la rive droite du Guadalquivir, la ville de Cordoue était reliée à la rive gauche par un pont, dont un fort défendait l'accès. Se rendre maître de ce fort et du pont, tel était le moyen d'empêcher les assiégés de se ravitailler : ainsi en jugea le roi, du premier coup d'œil. En conséquence, il fit en toute hâte construire des barques légères, les unes de bois, les autres de cuir; il y fit monter un certain nombre de ses soldats, et il y monta lui-même; puis, abordant ainsi par

eau le fort, l'épée à la maîn, il réussit à s'en emparer.

Cependant les troupes qu'il avait convoquées commençaient à le rejoindre ; Mohammed Ben Houd qui, à la tête de son armée, était déjà arrivé à Ecija, a douze lieues de Cordoue, y apprit que les assiégeants se trouvaient maintenant en assez grand nombre; ses troupes ne laissaient pas d'être beaucoup plus considérables; mais il connaissait trop la valeur castillane pour ne point hésiter à se mesurer avec des adversaires si redoutables. Il se résolut donc à ne continuer sa marche que lorsqu'il aurait acquis la conviction d'un succès facile et certain ; avant tout, il entendait être parfaitement renseigné sur l'importance des forces ennemies. Il avait dans son camp un chevalier chrétien, qu'il favorisait de sa plus entière confiance ; ce chevalier, nommé Lorenzo Suarez, était un noble galicien, que Ferdinand avait banni à perpétuité de ses États, à cause des violences et des rapines qu'il avait commises en Léon, sous le règne d'Alphonse IX. Suarez, tout en continuant à manifester hautement un vif ressentiment contre son roi, brûlait du désir d'obtenir son pardon :

roccasion lui parut propice, et il n'hésita pas à la mettre à profit. Il approuva donc la prudence de Mohammed Ben Houd, déclara qu'il était en effet indispensable de savoir exactement à quel chiffre s'élevaient les troupes assiégeantes, et s'offrit à jouer le rôle d'espion. Ben-Houd y consentit volontiers, et Suarez partit avec trois chevaliers chrétiens, qui avaient peut-être jadis participé à ses méfaits, qui, en tout cas, l'avaient suivi dans son exil et dans sa défection; lorsqu'il fut parvenu près du camp des Castillans, il mit pied à terre, ainsi que celui de ses compagnons en qui il estimait pouvoir le plus sûrement se fier ; il laissa les chevaux à la garde des deux autres chevaliers, en prescrivant à ces derniers d'attendre son retour sans bouger. Il pénétra alors dans le camp sans être remarqué et, abordant un officier du roi, il lui demanda de l'introduire auprès de celui-ci, à qui, dit-il, il avait à communiquer des nouvelles de la plus haute importance. Il était déjà tard, et Ferdinand était couché; l'officier Jui fit part néanmoins de la demande que lui-même venait de recevoir, et le roi donna ordre qu'on fît entrer le chevalier. Reconnaissant Suarez : Qui vous rend si hardi,

lui dit-il, de vous présenter devant moi? — Sire, répondit Suarez, Votre Altesse^, en me bannissant de ses États, m'a fait un mal qui, je l'espère, se changera en bien pour Elle et pour moi.

Alors, il lui fît part des hésitations de Mohammed Ben Houd, et ensuite il lui demanda ses ordres. Avant de se prononcer, Ferdinand voulut connaître l'avis du chevalier. — Si Votre Altesse daigne m'en croire, reprit Suarez, Elle fortifiera son camp avec soin, Elle y retiendra ses soldats pendant plusieurs jours, Elle exercera une surveillance active, afin qu'il n'y pénètre aucun espion. Elle doublera les feux durant les nuits prochaines, en un mot Elle fera tout ce qui sera possible pour que son armée paraisse extrêmement nombreuse, et surtout pour que Ben- Houd ne puisse faire contrôler l'exactitude de la réponse que je me propose, s'il plaît à Votre Altesse, de lui donner dans ce sens; j'ajouterai qu'il courra de grands risques s'il décide de vous attaquer. Il prendra certainement son parti d'ici à trois jours ; je le ferai connaître à Votre Altesse

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