‹ Saint Ferdinand III (1198?-1252)Chapitre 25 sur 28 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Pour assiéger Séville avec des chances sérieuses de succès , il fallait auparavant s'être rendu maître de la campagne environnante, afin d'empêcher la ville de se ravitailler par terre ; il fallait aussi disposer d'une flotte, afin de mettre cette place hors d'état de s'approvisionner par mer. Le roi s'était transporté à Jaën,au commencement de l'année i^47? afin de s'assurer que tout y était dans l'ordre et que dans le cas, peu probable d'ailleurs, où l'ennemi tenterait une diversion de ce côté-là, il rencontrerait une résistance qu'il ne pourrait vaincre. Il reçut dans cette ville la visite de Raymond Boniface, seigneur de Burgos, dont les connaissances dans l'art naval étaient fort étendues pour son temps ; Raymond Boniface venait lui soumettre des pro-

jets d'armements maritimes, destinés à bloquer l'entrée du Guadalquivir et à intercepter ainsi les communications de Séville avec la mer. Ferdinand approuva pleinement les plans qui lui étaient proposés, et il ordonna à son vassal de rassembler une flotte dans les ports de Biscaye et de l'amener, en longeant les côtes de l'Océan Atlantique, jusqu'à l'embouchure du fleuve sur lequel Séville est située. Lui-même, quelques jours plus tard, retourna à Cordoue, où son armée l'attendait.

Il la fît partir sur-le-champ dans la direction de Carmona, et ne tarda pas à la rejoindre. Les jardins, les vergers, les vignobles et les plants d'oliviers, qui couvraient la région, furent rasés partout où la population refusa de se soumettre. Les habitants de Carmona, à l'approche des troupes castillanes, envoyèrent demander au roi une trêve de six mois, durant laquelle leurs terres ne seraient point ravagées ; ils payeraient, en revanche, une contribution de guerre : leur dessein était de gagner du temps, dans l'espoir qu'ils viendraient à être secourus par les Maures d'Afrique ; ils se ménageaient aussi de la sorte le moyen de discuter à loisir les clauses d'une

capitulation avantageuse, au lieu d'être obligés de subir les lois du vainqueur. Ferdinand néanmoins acquiesça à leur proposition. D'ailleurs, les six mois s'écoulèrent sans que personne fût venu à leur aide ; ils se décidèrent alors à traiter d'une manière définitive : ils obtinrent le droit de rester dans leur ville et de conserver leurs biens, à la condition de payer tribut et de recevoir dans leur citadelle une garnison chrétienne . Le siège de Séville était déjà commencé, lorsque ce dernier accord fut conclu.

Constantina et Alcolea s'étaient rendues, contre la promesse d'un traitement analogue, dès la première sommation qui leur en avait été faite par l'armée royale; Lora avait aussi capitulé entre les mains du prieur de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem, à qui Ferdinand avait confié le soin de la conquérir. La ville d'Alcolea fut donnée par le roi à l'ordre de Saint-Jacques, celle de Lora à l'ordre de Saint-Jean. Cantillana, qui ne voulut point traiter, fut emportée d'assaut, et sa garnison passée au fil de l'épée ; cet exemple effraya la place de Guillana, qui était cependant mieux en mesure de résister : elle ouvrit ses portes, après s'être fait concéder que ses habi-

tanls ne seraient point contraints de s'expatrier et que leurs biens leur seraient laissés. Gerena commença par se défendre, mais, lorsqu'elle se vit sur le point d'être enlevée, craignant le sort de Cantillana, elle offrit de se rendre : elle n'obtint pour ses habitants que la vie sauve, sans l'autorisation de rester dans la ville et d'emporter leurs biens. La présence de l'émir de Grenade k l'armée du roi de Castille contribua pour une assez large part à déterminer Guillana et Gerena à faire leur soumission ; son influence auprès du monarque ne fut pas sans résultat favorable sur le sort qu'elles se virent attribuer.

Après la prise de Gerena, Ferdinand retourna à Guillana, où il tomba malade ; ne voulant point que cet incident retardât l'exécution du plan de campagne, il envoya son armée commencer le siège d'Alcala de Rio. A peine entré en convalescence, il partit pour la rejoindre, et s'efforça de pousser avec rapidité les opérations. Le commandant de Séville, Cid Abou Abdallah, était venu en personne s'enfermer dans cette place, avec trois cents hommes d'élite, et il la défendait avec vigueur. Les murailles étaient si solides, que les machines dont on se servait pour les

battre, se rompaient successivement. Ferdinand fît incendier les jardins et les moissons dans la campagne voisine ; désespérés par ces ravages, les habitants parlèrent de se rendre; Abou Abdallah n'y voulant point consentir, ils le contraignirent de sortir de la ville avec sa troupe, et, après son départ, ils capitulèrent, moyennant le droit de rester dans leurs demeures et de garder leurs biens.

Le roi de Castille séjourna quelque temps à Alcala, afin d'en faire réparer les fortifications; il s'y trouvait encore, lorsqu'il apprit qu'une flotte de treize voiles, conduite par Raymond Boniface, paraissait à l'embouchure du Guadalquivir. Cette bonne nouvelle était compensée par une autre, moins favorable : Abou Abdallah et son neveu, Abdul-Hasan, qui commandait sous ses ordres la place de Séville, avaient demandé du secours au calife almohade du Maroc ;' et ce dernier leur avait envoyé trente galères, qui s'étaient embossées dans la passe de San-Lucar et empêchaient l'escadre chrétienne de pénétrer dans le fleuve; en outre, les habitants de Séville se portaient en masse à la rencontre des troupes africaines afin d'attaquer, de concert avec elles,

les équipages et les navires de Raymond Boniface.

Ferdinand, aussitôt, lança un corps d*armée, commandé par Rodrigue Florès, Alphonse Telles et Ferdinand Yannès, pour prêter main-forte au seigneur de Burgos; ce corps ne sut point découvrir les vaisseaux ni les soldats ennemis, et rebroussa chemin. La flotte marocaine attaqua la flotte chrétienne, mais elle fut battue, malgré son excédent de forces ; d'autre part, un des lieutenants généraux du roi de Castille, Rodrigue Alvarès, tomba à l'improviste sur les Maures de Séville qui cherchaient à rejoindre leurs auxiliaires marocains, et il les défit complètement. Les navires de Raymond Boniface, ne rencontrant plus d'obstacle, remontèrent le Guadalquivir, et jetèrent l'ancre à une lieue environ en aval de Séville; à partir du 20 août 1247, la ville fut complètement investie par terre et par eau. Le siège allait durer seize mois.

Séville était alors la cité la plus vaste, la plus peuplée et la mieux défendue de toute l'Espagne ; ses approvisionnements étaient considérables, ses habitants remplis de courage et prêts à se défendre jusqu'à la dernière extrémité. Ja-

mais elle n'avait été assiégée jusque-là; aussi ses fortifications demeuraient-elles parfaitement intactes. Un mur d'enceinte, fort élevé et d'une grande épaisseur, défendait la place; il était flanqué de cent soixante-six tours, et percé de douze portes, que protégeaient elles-mêmes des ouvrages avancés. Un fossé large et profond séparait cette première muraille d'une seconde, qui n'était ni moins haute ni moins solide. A l'ouest et au nord, le cours du Guadalquîvir était en outre un rempart naturel; du côté droit du fleuve, s'étendait cette admirable région de l'ancienne Bétique, qui, au temps des Romains, s'était appelée le Jardin d'Hercule; sa fertilité était incomparable, et les habitants de Séville pouvaient légitimement compter en tirer toujours les vivres dont ils auraient besoin : un grand nombre de châteaux et de forteresses la mettaient, en effet, à l'abri des attaques; la place forte d'Asnalfarache, située sur une montagne et qui dominait tout le pays, en barrait l'accès; enfin les communications étaient assurées entre les deux rives du Guadalquivir de la manière suivante : en face de la ville se trouvait la citadelle de Triana, dont les fossés s'ouvraient sur le

fleuve et qui formait ainsi une île presque im prenable ; un pont de bateaux la reliait à Séville, et ce pont était rendu inaccessible par une lourde chaîne, attachée d'un côté à une des tours de l'enceinte, que l'on nommait la Tour dorée, de l'autre aux remparts de Triana.

Mohammed, seigneur de Niébla, ville des Algarves, située à deux lieues environ de Séville, se porta au secours de cette dernière place avec son armée ; lorsqu'il arriva sur le bord du Guadalquivir, le grand-maître de Saint-Jacques, Pelage Correa, et ses chevaliers, n'hésitèrent point à traverser le fleuve pour combattre; ce trait d'audace incroyable réussit pleinement : non seulement la petite troupe put franchir sans dommage l'obstacle périlleux qui la séparait de ses adversaires, mais elle défit complètement ceuxci et les contraignit de battre en retraite. Apprenant ce brillant succès, Ferdinand envoya au grand-maître des renforts, qui lui permirent de s'emparer de Gelvès et de rester maître de la rive droite du fleuve.

Ce fut à Tablada, à une demi-lieue au sud de Séville, que le roi de Castille dressa son camp; muni d'un fossé, pourvu de rues et de places, à

rîmage des retranchements romains, ce camp était en outre aménagé dans les conditions les plus favorables au maintien de la santé parmi les assiégeants. On l'eût pris pour une véritable ville; chaque métier y avait ses représentants, qui exerçaient librement leur industrie ; Tordre et la discipline, ainsi qu'une extrême propreté, régnaient partout. Les troupes n'étaient de service qu'à tour de rôle, et échappaient ainsi à la fatigue, tout en étant tenues constamment en haleine , L'hiver se passa parmi des engagements presque quotidiens, où les chrétiens eurent toujours l'avantage; Correa, Garcias Pérez, Lorenzo Suarez, Yannès, et une foule d'autres, déjà connus pour leur vaillance, se couvrirent de gloire dans ces combats partiels. Vainement les Maures tentèrent d'incendier la flotte de Raymond Boniface : ils construisirent un énorme radeau plat, qu'ils chargèrent de feu grégeois, d'étoupe et de poix, puis ils lancèrent ce brûlot contre les vaisseaux castillans; en même temps, deux sorties, opérées l'une par la garnison de Triana, l'autre par celle de Séville, étaient dirigées contre le corps d'armée posté sur la rive droite et contre le camp du roi. De part et d'autre les

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assaillants furent repoussés avec de grandes pertes et poursuivis jusqu'aux portes de la citadelle et de la ville. Sur le fleuve, la petite flotte chrétienne, par de savantes manœuvres, se préserva du danger terrible qui la menaçait.

Deux fois, le camp de Tablada risqua d'être pris par un coup de main. Le commandant d'une des tours de Séville s'y introduisit comme transfuge et se fit mener à Ferdinand, à qui il offrit de livrer son poste ; son but n'était autre que de se rendre compte de la situation; il s'aperçut précisément que les troupes, occupées au dehors à faire du fourrage, étaient absentes pour la plupart; accueilli avec empressement par le roi, il sortit tranquillement, et dès qu'il fut à portée de se faire entendre des siens, il cria aux sentinelles des remparts de donner l'ordre qu'on exécutât une sortie. Par bonheur pour les chrétiens, il ne fut pas obéi. Un autre jour, le gouverneur de Séville apprit que Ferdinand s'était rendu au camp du grand-maître Correa, avec une partie de son armée; saisissant l'occasion, il marcha en personne contre les retranchements dégarnis de soldats. L'infant don Henri, à qui son père avait laissé le commandement, lui opposa une vigou-

reuse résistance et le força à fuir, ainsi qu'une partie de ses troupes ; puis, secondé par Lorenzo Suarez et par Arias Gonzalès Quixada, il eut l'habileté de faire reculer le reste des assaillants dans la direction du Guadalquivir, où les équipages de la flotte chrétienne prirent ces ennemis à revers et les taillèrent en pièces.

Au mois de mars 1248, l'infant don Alphonse, fils aîné de Ferdinand, venant de Murcie, arriva au camp, à la tête de l'armée qu'il commandait; Alphonse d'Aragon et Pierre de Portugal, comte d'Urgel, l'accompagnaient, avec des cavaliers aragonais, portugais et catalans. Don Lope de Haro amena bientôt après de la Biscaye et de la Vieille Castille ses bandes aguerries ; puis parut l'archevêque de Saint- Jacques, Jean d'Arias, conduisant des troupes galiciennes; les milices de Médina, de Medellin et de Coria, rangée^s sous leurs bannières, vinrent également grossir le nombre des assiégeants. Les évêques et les moines étaient là en grand nombre, et leurs prédications ardentes enflammaient le zèle religieux et patriotique des soldats. Fidèle à son devoir de vassal, l'émir de Grenade se présenta, suivi du corps d'auxiliaires qu'il était tenu de

fournir; ses connaissances militaires et sa bravoure allaient être d'un grand secours.

Le roi fit camper son fils Alphonse entre Tablada et Séville, l'émir de Grenade auprès du bourg d'Alfaraz, Lope de Haro devant la porte deMacarena; les efforts incessants des Maures ne réussirent pas à les déloger. L'infant Henri, aidé par les grands-maîtres de Calatrava et d'Alcantara, et parle prieur de l'ordre de Saint-Jean, parvint à pénétrer dans les faubourgs d'Asophar et de Macarena, qui furent incendiés. Raymond Boniface sut attirer dans une embuscade les vaisseaux ennemis : il en prit deux et fit prisonniers leurs équipages. Lorenzo Suarez, à la porte d'Alcazar, eut aussi l'art de faire tomber les ennemis dans un guet-apens ; ils eurent trois mille hommes tués, et leurs sorties devinrent beaucoup moins fréquentes.

Cependant l'on était déjà parvenu à la fin d'avril de l'année 1248, et, malgré la vaillance des troupes, les progrès étaient extrêmement lents. Ferdinand, soit de lui-même, soit d'après les avis de Mohammed Ben Alahmar, se rendit compte que le moyen le plus sûr de réduire Séville à merci était de s'emparer au plus tôt de

Triana : tant que Ton n'en serait pas maître, en effet, les habitants garderaient des communications assurées avec le Jardin d'Hercule et pourraient ainsi renouveler leurs provisions; cette citadelle une fois prise, au contraire, tout espoir de se ravitailler serait désormais perdu pour les assiégés. Ayant fixé dans ce sens ses résolutions, le roi de Castille tint un conseil de guerre, afin de délibérer avec ses plus habiles lieutenants sur les moyens les plus propres à mettre le projet à exécution. Tous furent d'avis qu'il était en premier lieu nécessaire de rompre le pont de bateaux qui joignait à Séville la citadelle de Triana; ces bateaux étaient assemblés par de solides chaînes de fer. Raymond Boniface proposa de prendre les deux plus gros vaisseaux de la petite flotte chrétienne et de les lancer à pleines voiles contre le pont, qui ne résisterait pas, jugeait-il, à un tel choc.

Cette opinion fut adoptée, et le roi donna les ordres nécessaires. Les préparatifs durèrent trois jours, pendant lesquels Ferdinand demeura enfermé dans sa tente, ne cessant de prier Dieu pour qu'il bénît une entreprise qui n'allait être tentée que pour sa gloire et pour le triomphe de

la religîon chrétienne. Tout étant prêt enfin, le roi sortit pour assister a cette manœuvre décisive: c'était le 3 mai, jour où l'Église célèbre la fête de l'Invention de la sainte Croix; heureux de cette coïncidence, Ferdinand ordonna que l'on brodât en toute hâte des croix sur les pavillons et sur les flammes des deux vaisseaux; puis il donna le signal du départ. Un vent impétueux s'éleva et poussa avec force les deux navires contre le pont; le premier brisa le bateau contre lequel il vint donner, le second s'ouvrit un passage ; il ne restait plus qu'à détacher les chaînes qui reliaient les bateaux entre eux ; de hardis matelots s'acquittèrent de cette tâche sous une grêle de traits lancés des deux rives du fleuve, et les bateaux s'en allèrent à la dérive. Pendant ce temps, Ferdinand lui-même se précipitait, ainsi que son fils Alphonse, sur les Maures qui s'étaient répandus sur la grève, et il les forçait à rentrer en désordre dans la ville.

Bientôt après, il tenta aussi en personne de donner l'assaut à la forteresse de Triana ; mais il fut repoussé. Ses fils Alphonse, Frédéric et Henri entreprirent alors un siège selon toutes les règles : ils firent creuser des galeries cou-

vertes, afin de s'approcher des remparts de cette citadelle et d'en saper les fondations; ils battirent en brèche ses murailles au moyen de béliers et d'autres puissantes machines ; en même temps, la flotte de Raymond Boniface, qui s'était augmentée d'un nombre considérable de galères et de barques bien armées, interceptait toute communication entre la ville et le château; celui-ci finit par tomber sous les coups des assaillants. Le fort de Gulès fut emporté également, et Séville se trouva dans une situation désespérée.

Cette cité de quatre cent mille habitants était maintenant en proie à toutes les horreurs de la famine, et le peuple, <( qui n'a plus de frein lorsqu'il n'a plus de pain ^ », demandait à grands cris qu'on traitât avec le roi de Castille.

L'énergie des chefs faiblissait elle-même, et plusieurs d'entre eux faisaient parvenir à Ferdinand des propositions de capitulation, qu'ils prétendaient émaner du gouverneur général, mais dont ils étaient en réalité les seuls auteurs. Ils lui offrirent notamment de lui livrer la citadelle

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