‹ Saint François d'Assise (1182-1226) (volume 2)Chapitre 130 sur 347 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

moire. Le lendemain, il sortait de la basilique, lorsque, levant les yeux, il aperçut sous un froc de mendiant la figure de ce mystérieux ami que le Ciel lui avait montré. Aussitôt il court à lui, et les deux saints, se reconnaissant sans s'être jamais vus, se tiennent longtemps embrassés sans rien dire. Enfin, Dominique rompt le silence, et raconte la vision dont il a été favorisé la nuit précédente; puis il ajoute : « François, tu es mon compagnon : nous travaillerons de concert; demeurons unis, et personne ne pourra prévaloir contre nous (1). »

« Le baiser de Dominique et de François s'est transmis de génération en génération sur les lèvres de leur postérité (2) », et l'inaltérable amitié qui les unissait se survit toujours dans le cœur de leurs enfants. Les Frères-Prêcheurs et les Frères-Mineurs ont planté leurs tentes sous tous les climats ; ensemble ils ont prié, ensemble ils ont défriché la vigne du Seigneur : et plus d'une fois le sang de leurs martyrs s'est mêlé dans le même holocauste pour la foi. Ils ont peuplé à l'envi la terre de leurs couvents, et le ciel de leurs saints; mais jamais le souffle delà jalousie n'a terni le cristal sans tache de leur amitié six fois séculaire.

Cette union des deux Ordres s'est traduite dans leur liturgie respective, et jusque dans les traditions

1. Wadding, t. I, p. 2o2. — « Anno Domini 1215, temporc Concilii generalis, S. Franciscus Romain adiit, et S. Dominicura, qui ibi tune erat pro sui Ordinis approbatione, reperit, quem Dei ostensa visio sibi favorabilcm fecit » {Chronique des vingt-quatre généraux) .

•1. Vie de saint Dominique, par Lacordaike, c. vu.

de la vie privée. Chaque année, lorsque le temps ramène la fête de saint Dominique, l'office solennel des Frères-Prêcheurs est chanté par un Père franciscain. Après la messe, les religieux des deux Ordres rompent en commun, dans de fraternelles agapes, le pain que la Providence leur envoie ; dans le chant d'actions de grâces qui suit le repas, ils répètent alternativement ce refrain : « Seraphicus Pater Francisons et evangelicus Pater Dominions ipsi nos docuerunt legem tnam, Domine : François, le Père séraphique, et Dominique, le Père évangélique, nous ont enseigné votre loi, ô Seigneur! » Le 4 octobre, jour de la fête de saint François d'Assise, on fait l'échange de ces cérémonies dans le couvent des Frères-Mineurs. Ainsi en est-il dans toutes les villes où les couvents des deux Ordres s'élèvent assez près l'un de l'autre pour que les religieux puissent se rendre tour à tour ce témoignage de réciproque affection. Touchant usage qui nous reporte aux plus beaux jours de l'Église, et qui présente aux regards de la génération moderne le spectacle inimitable de milliers d'hommes n'ayant qu'un cœur et qu'une âme !

S'il est peu de scènes plus gracieuses que celle de la rencontre des deux saints Patriarches, nous n'en connaissons pas de plus grandiose que celle de leurs adieux sur les collines de Rome. Debout sur le mont Aventin, douze siècles après que saint Pierre et saint Paul en ont pris possession, ces deux pauvres de Jésus-Christ, un regard vers le ciel, un autre vers la terre, conçoivent un plan d'une audace plus qu'humaine : ils se partagent l'univers pour le reconquérir

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