CHAPITRE XI
On les traîna sur le pavé, la corde au cou, les pieds et les mains liés ; après les avoir frappés avec violence jusqu'à mettre leurs entrailles presque à nu, on les roula sur des têts de verres et de briques, et le soir, on versa du vinaigre sur leurs plaies saignantes. Pour eux, au milieu de cet horrible supplice, ils louaient le Seigneur et répétaient à l'envi le cantique des trois enfants d'Israël dans la fournaise de Babylone. Pendant la nuit, le Sauveur leur apparut et les consola. Les gardes, apercevant une grande lumière et craignant une évasion, accoururent épouvantés. Quel ne fut pas leur étonnement de les trouver calmes et priant Dieu avec une grande ferveur ! Le lendemain, l'émir les fait venir en sa présence. Un infidèle se trouvant sur leur passage, donne un rude soufflet au Frère Othon, qui lui tend l'autre joue en disant : « Dieu vous pardonne! car vous ne savez ce que vous faites. * Une fois arrivés au palais, l'émir leur dit d'un ton irrité : « Ètes-vous donc ces impies, ces insensés qu'on accuse de mépriser la vraie foi et de blasphémer contre le prophète d'Allah? — Prince, répliquent-ils, loin de nous la pensée de mépriser la vraie foi! Nous sommes prêts, au contraire, à souffrir et même à mourir pour la défendre ; mais nous avons horreur de ta loi et du scélérat qui en est l'auteur. * Le tyran essaye alors de la tentation la plus puissante sur le cœur humain, celle des honneurs et des plaisirs; et, leur montrant des femmes richement parées : « Si vous voulez suivre la loi de Mahomet, leur dit-il, je vous donnerai ces femmes pour épouses avec de grandes richesses, et vous serez puissants dans mes États. Sinon, vous
périrez par le glaive. — Prince, nous ne voulons ni de tes femmes, ni de tes honneurs; nous te les laissons pour ne garder que Jésus-Christ. Tu peux inventer toutes sortes de tortures, tu peux nous ôter la vie ; toute peine nous semble légère, quand nous pensons à la gloire du ciel. » Et pendant qu'ils prononcent ces paroles, leur regard s'illumine d'espérance, et leur âme s'abreuve d'immortalité. Le tyran se lève, exaspéré, saisit des deux mains son lourd cimeterre et leur fend le crâne. C'était le 16 janvier 1220.
Dans le même moment, la princesse Sanche, qui était en prière, les vit monter au ciel, la palme du martyre à la main. Leurs corps mutilés, traînés dans la boue par les infidèles, furent pieusement recueillis par les chrétiens; don Pedro renferma ces reliques dans deux châsses d'argent, et revint en Europe avec ce précieux dépôt. Alphonse II alla luimême en grande pompe au-devant des corps sacrés, et les déposa dans l'église des chanoines réguliers de Sainte-Croix de Coïmbre. La reine Urraque, qui assistait à ce retour triomphal, mourut peu de temps après, ainsi que les saints martyrs le lui avaient prédit; et, à la première nouvelle de leur victoire, Vital, qu'ils avaient été obligés de laisser à Saragosse, rompit dans un suprême effort d'amour les liens qui l'attachaient encore à la vie, et les alla rejoindre dans le sein de Dieu. Mais rien ne peut dépeindre les transports d'allégresse du saint Patriarche, lorsqu'il apprit les souffrances et la mort de ses fils. Regardant son Ordre comme à jamais consacré par ce baptême de sang, et pleurant de joie : « Mainte-