CHAPITRE XI
nant, s'écria-t-il, je puis dire en toute assurance que j'ai cinq vrais Frères-Mineurs. » Puis, se tournant du côté de l'Espagne, il salua et bénit le couvent d'Alenquer, d'où ils étaient partis pour aller au martyre. « Maison sainte, terre sacrée, tu as produit et offert au Roi des cieux cinq belles fleurs empourprées et de la plus suave odeur. 0 maison sainte, sois toujours habitée par des saints (1). »
Bérard et ses compagnons sont les premiers-nés de cette nombreuse lignée de martyrs que l'Ordre de Saint-François a fournie à l'Église, et qui fait sa gloire devant Dieu et devant les hommes. Ils sont moissonnés avant d'avoir pu planter la croix sur ces plages inhospitalières de l'Afrique ; mais leur holocauste ne demeure pas stérile. Leur sang est une semence féconde, et sur leur tombe s'élève un lis immortel dont l'éclat et les parfums réjouissent la catholicité tout entière. Nous voulons parler de saint Antoine de Padoue, qui partage avec saint François l'honneur d'être le grand thaumaturge du treizième siècle, et dont nous allons esquisser rapidement la vie et les travaux, si intimement liés à l'histoire du Patriarche séraphique.
Au couvent de Sainte-Croix de Coïmbre vivait un jeune religieux appelé Fernando de Bouillon, de la famille des Godefroy de Bouillon, et petit-fils de ce Vincent de Bouillon qui, lors de la prise de Lisbonne
1. Chronique des vingt-quatre généraux, fol. 35. Le Frère Gilles fut expulsé de Tunis (1219;; Élccte, Bérard et Daniel furent martyrisés. Seul le frère Agnello réussit à fonder à Maroc, dont il fut le premier évéque, une chrétienté florissante qui dura près d'un siècle. Voir Saint François et les Franciscains, par le P. Pamphile de Magliano, t. II, c. xv.
par les Croisés sur les Maures, en 1147, avait été nommé gouverneur de la ville conquise. Fernando avait pour fonction de recevoir les hôtes, et c'est en cette qualité qu'il avait contracté avec nos héros une étroite amitié. Lorsqu'il vit revenir leurs restes tout resplendissants de l'auréole des miracles et de la vénération des peuples, la pensée lui vint d'entrer dans un Ordre qu'il considérait comme une école de martyrs. Une apparition miraculeuse de saint François acheva l'œuvre de sa vocation à la vie franciscaine. Un soir qu'il était seul dans la chapelle du couvent, répandant son âme et ses aspirations au pied du tabernacle, le Patriarche d'Assise lui apparut, et, d'un geste impérieux, lui commanda de revêtir les insignes de la pénitence. Fernando obéit. Dès le lendemain, muni de l'autorisation de son prieur, il se présentait au monastère franciscain de Saint- Antoine d'Olivarez, et y prenait l'habit de saint François, avec le nom d'Antoine, nom sous lequel les peuples le connaîtront et l'invoqueront désormais. Il était prêtre (1) et avait alors vingt-cinq ans (juillet 1220). Au bout de quelques mois de probation, il sollicita et obtint de ses supérieurs la permission de passer en Afrique pour évangéliser les Maures. Mais la Providence l'appelait ailleurs, et lui destinait un autre champ à cultiver. A peine arrivé au terme de son voyage, il se vit en proie à de cruelles douleurs; comprenant par là que le Ciel s'opposait à ses desseins, il s'embarqua au printemps (1221) pour reve-
1. La Chronique des vingt-quatre généraux dit qu'il était prêtre et chanoine de Sainte-Croix.
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nir en Portugal, dans l'espérance que l'air de la patrie raffermirait promptement sa santé. Cette fois encore une violente tempête déjoua ses plans, et le jeta sur les côtes de la Sicile (1).
Tandis qu'il s'éloignait à regret des rivages africains, sept autres religieux, partis de la Toscane avec l'autorisation du Frère Élie, alors vicaire général, débarquaient à Ceuta, dans le royaume de Maroc, comme pour le remplacer à ce poste d'honneur. C'étaient Daniel, provincial de Calabre, Samuel, Donule, Léon, Hugolin, Nicolas et Ange. Ils se répandirent dans la ville de Ceuta, en criant : « Jésus-Christ est le seul vrai Dieu; il n'y a de salut qu'en Lui. » Le chef des musulmans les fit comparaître à son tribunal, et leur posa cette alternative : « Renoncez au Christ, ou vous mourrez. — Apostasier! jamais! » répliquèrent-ils avec fermeté. Sur cette réponse, ils furent condamnés à avoir la tête tranchée : c'était l'objet de leurs vœux les plus ardents. La veille de l'exécution, ils se jetèrent aux genoux de Daniel, pour recevoir sa dernière bénédiction ; et Daniel les bénit en ces termes : « Réjouissons-nous dans le Seigneur. Voici pour nous un jour de fête : les Anges nous entourent; le ciel nous est ouvert; demain, nous recevrons tous la couronne du martyre. » Le lendemain matin, ils se donnèrent le baiser d'adieu, puis s'avancèrent d'un pas alerte vers le lieu du supplice ; on eût dit des fiancés qui vont s'asseoir au banquet nuptial. Leurs têtes tombèrent sous le cimeterre des Maures, le 10 octobre 1227.