CHAPITRE V
dit à son compagnon : * Chère brebis du bon Dieu, c'est l'heure des Matines, et nous n'avons pas de bréviaire pour les réciter. Et pourtant, il nous faut chanter les louanges de Dieu. Voici ce que nous ferons. Je dirai : « 0 Frère François, tu as commis tant de péchés, lorsque tu étais dans le monde, que tu mérites d'être précipité au fond des enfers.» Et toi, Frère Léon, tu répondras : <* II est vrai que tu mérites d'être précipité au fond des enfers.» Et le Frère Léon dit avec la simplicité d'une colombe : « Volontiers, mon Père. » Mais, au lieu de répondre comme le voulait François, il dit au contraire : c Dieu fera par vous tant de bien, que vous irez en Paradis. » Le saint le reprit : « Il ne faut pas dire ainsi, Frère Léon ; mais, quand je dirai : * 0 Frère François, tu as tellement multiplié tes iniquités contre le Seigneur que tu n'as droit qu'à ses malédictions » , tu répondras : a II est vrai que tu mérites d'être au nombre des maudits. * Mais le Frère Léon dit : « 0 Frère François, Dieu vous fera grâce ; et vous serez béni entre tous les élus. » Alors le saint lui dit avec une douce colère : * Pourquoi as-tu la hardiesse de transgresser le précepte de l'obéissance, et de répondre tant de fois autrement que je ne te l'ai ordonné? — Très cher Père, répondit Léon, Dieu m'en est témoin, j'ai voulu répéter les paroles que vous m'avez prescrites, mais lui-même me fait parler comme il lui plaît et contre ma volonté. — Cette fois au moins, reprit François, réponds comme je te l'enseignerai. Je dirai: «0 Frère François, petit homme misérable, après tant de crimes, oses-tu bien encore espérer que Dieu te pardonnera? » Et toi, chère petite
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brebis, tu répondras : « Non, tu n'as aucun droit à sa miséricorde. » Ces derniers mots étaient entrecoupés de sanglots ; et se frappant la poitrine, les yeux tout baignés de larmes, il attendait que son compagnon répétât les mêmes paroles. Mais Frère Léon répondit : « Dieu vous comblera de grâces insignes ; vous serez exalté et glorifié éternellement ; car celui qui s'abaisse sera élevé. Je ne puis dire autrement; c'est Dieu qui parle par ma bouche. » Ce fut dans cette lutte d'humilité qu'ils accomplirent leur voyage (1).
Quels entretiens, et quelles âmes ! Où trouver une page plus ravissante, une scène plus gracieuse et des enseignements plus profonds ?
Bernard de Quintavalle, Pierre Cattani, Gilles, Léon, Rufin, Masseo et Junipère, c'est avec ces élus de la première heure que le Patriarche d'Assise entreprendra le grand œuvre de la régénération de l'Italie.