CHAPITRE XI
Pendant que le saint Patriarche évangélisait les peuples du Levant, sans pouvoir cueillir la palme du martyre qu'il convoitait, cinq de ses enfants, plus heureux, souffraient cruellement pour la foi chez les musulmans d'Espagne et d'Afrique, et donnaient au monde le spectacle d'une constance héroïque dans les tourments. Bérard, Pierre, Othon, Adjut, Accurse, tels étaient les noms de ces hommes prédestinés que Dieu s'était choisis comme les prémices du sang franciscain. Frère Vital, que saint François avait mis à leur tête, tomba malade en Aragon et dut renoncer à suivre ses Frères. Les cinq Religieux, après avoir passé quelques jours dans la solitude au couvent d'Alenquer, bâti par saint Francois, se rendirent à Coïmbre, où se tenait alors la cour de Portugal. La reine Urraque, épouse d’Alphonse IT, et Sanche, sœur du Roi, les recurent comme des envoyés du ciel, et les aidèrent à pénétrer chez les infidéles. Après avoir enduré toutes sortes d'outrages et de mauvais traitements à Séville, qui était à cette époque sous la domination des Maures, ils s'embarquèrent pour la ville de Maroc, capitale et repaire de l'empire musulman dans l'Afrique occidentale. Don Pedro, infant de Portugal, qui s'était réfugié chez les Maures, à la suite de quelque différend avec Alphonse II, son frère, accueillit avec respect ces vaillants confesseurs de la foi, et leur donna l'hospitalité dans son propre palais; il les adjura seulement de modérer leur zèle, pour ne pas s exposer à de nouvelles persécutions. Mais comment arréter le cerf qui court se désaltérer aux sources limpides de la montagne? Comment éteindre dans l'âme de l'apôtre la soif de sacrifice qui le dévore? L'amour est plus fort que la mort. Le lendemain, nos missionnaires sortirent dès l'aube de la maison de leur hôte, ct parcoururent les rues et les places publiques de la cité, en prêchant la divinité de Jésus-
Christ.
Le Frère Bérard, qui parlait assez facilement l'arabe, apercevant un groupe d'infidèlcs, alla droit à eux et leur démontra que Mahomet n'était qu un imposteur. Pendant qu'il parlait, le chef des Maures vint à passer, se rendant, selon la coutume orientale, au tombeau de ses ancêtres. Il prit l'orateur pour un fou et le fit reconduire, lui et ses compagnons, en pays chrétien. Mais les missionnaires échappérent à la surveillance de leurs guides, et rentrérent dans la ville infidèle. L'émir, informé de leur retour, les fit enfermer dans un sombre cachot, où il les laissa vingt jours sans aucune nourriture. En vain Dieu multiplia les prodiges en faveur de ses serviteurs; en vain on les vit sortir de leur prison, comme saint Jean de sa chaudière d'huile bouillante, plus robustes qu'auparavant; en vain Bérard, nouveau Moïse, frappant la terre de son bâton, fit jaillir une source miraculeuse au milicu des sables du déscrt pour désaltérer les soldats qui mouraient de soif. Le cœur du tyran semblait s'endurcir en proportion des bienfaits ; rien ne put lui dessiller les yeux, et pour la seconde fois, dans les premiers jours du mois de janvier 1220, il jeta nos cinq apôtres dans les fers. Là, pour comprendre ce qu'ils eurent à souffrir, il suffit de savoir qu'ils eurent pour geôlier un renégat. Le juge, les trouvant inébranlables dans la foi, ordonna qu'ils fussent séparés ct livrés à trente bourreaux. On les traina sur le pavé, la corde au cou, les pieds et les mains liés; après les avoir frappés avec violence jusqu'à mettre leurs entrailles presque à nu, on les roula sur des têts de verres et de briques, et le soir, on versa du vinaigre sur leurs plaies saignantes. Pour eux, au milieu de cet horrible supplice, ils louaient le Seigneur et répétaient à l'envi le cantique des trois enfants d'Israël dans la fournaise de Babylone. Pendant la nuit, le Sauveur leur apparut et les consola. Les gardes, apercevant une grande lumière et craignant une évasion,