CHAPITRE XI
accoururent épouvantés. Quel ne fut pas leur étonnement de les trouver calmes et priant Dieu avec une grande ferveur!
Le lendemain, l'émir les fait venir en sa présence. Un infidèle, se trouvant sur leur passage, donne un rude soufflet au Frère Othon, qui lui tend l'autre joue en disant : « Dieu vous pardonne! car vous ne savez ce que vous faites. » Une fois arrivés au palais, l’émir leur dit d’un ton irrité : « Êtesvous donc ces impies, ces insensés qu on accuse de mépriser la vraie foi et de blasphémer contre le prophète d'Allah? — Prince, répliquent-ils, loin de nous la pensée de mépriser la vraie foi! Nous sommes prêts, au contraire, à souffrir et même à mourir pour la défendre; mais nous avons horreur de ta loi et du scélérat qui en est l’auteur. » Le tyran essaye alors de la tentation la plus puissante sur le cœur humain, celle des honneurs et des plaisirs; et, leur montrant des femmes richement parées : « Si vous voulez suivre la loi de Mahomet, leur dit-il, je vous donnerai ces femmes pour épouses avec de grandes richesses, et vous serez puissants dans mes États. Sinon, vous périrez par le glaive. — Prince, nous ne voulons ni de tes femmes ni de tes honneurs; nous te les laissons pour ne garder que Jésus-Christ. Tu peux inventer toutes sortes de tortures, tu peux nous ôter la vie; toute peine nous semble légère, quand nous pensons à la gloire du ciel. » Et pendant qu'ils prononcent ces paroles, leur regard:s'illumine d'espérance, et leur âme s'abreuve d'immortalité. Le tyran se lève, exaspéré, saisit des deux mains son lourd cimeterre et leur fend le crâne. C'était le 16 janvier 1220.
Dans le même moment, la princesse Sanche, qui était en prière, les vit monter au ciel, la palme du martyre à la main. Leurs corps mutilés, trainés dans la boue par les infidèles, furent pieusement recueillis par les chrétiens; don Pcdro
renferma ces reliques dans deux châsses d'argent, et revint en Europe avec ce précieux dépôt. Alphonse Il alla luimême en grande pompe au-devant des corps sacrés, et les déposa dans l’éplise des chanoines réguliers de Sainte-Croix de Coïmbre. La reine Urraque, qui assistait à ce retour triomphal, mourut peu de temps après, ainsi que les saints martyrs le lui avaient prédit; et, à la première nouvelle de leur victoire, Vital, qu'ils avaient été obligés de laisser à Saragosse, rompit dans un suprême effort d'amour les liens qui l'attachaient encore à la vie, et les alla rejoindre dans le sein de Dieu. Mais rien ne peut dépeindre les transports d'allégresse du saint Patriarche, lorsqu'il apprit les souffrances et la mort de ses fils. Regardant son Ordre comme à Jamais consacré par ce baptême de sang, et pleurant de joie : « Maintenant, s'écria-t-il, je puis dire en toute assurance que ] ai cinq vrais Frères Mineurs. » Puis, se tournant du côté de l'Espagne, il salua et bénit le couvent d'Alenquer, d'où ils étaient partis pour aller au martyre. « Maison sainte, terre sacrée, tu as produit et offert au Roi des cieux cinq belles fleurs empourprées et de la plus suave odeur. Ô maison sainte, sois toujours habitée par des saints (1)! » |
Bérard et ses compagnons sont les premiers-nés de cette nombreuse lignée de martyrs que l'Ordre de Saint-François a fournie à l'Église, et qui fait sa gloire devant Dieu et devant les hommes. Ils sont moissonnés avant d’avoir pu planter la croix sur ces plages inhospitalières de l'Afrique; mais leur holocauste ne demeure pas stérile. Leur sang est une semence féconde, et sur leur tombe s'élève un lis immortel dont l'éclat et les parfums réjouissent la catholicité tout entière. Nous voulons parler de saint Antoine
(1) Chronique des vingt-quatre généraux, fol. 35.