‹ Saint François d'Assise (1182-1226)Chapitre 104 sur 189 · CHAPITRE XI. j · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI. j

de Padoue, le plus illustre des disciples de saint Fran- ÇOIS.

Au couvent de Sainte-Croix de Coïmbre vivait un jeune religieux appelé Fernando de Bouillon, de la famille des Godefroy de Bouillon, et petit-fils de ce Vincent de Bouillon qui, lors de la prise de Lisbonne par les Croisés sur les Maures, en 1147, avait été nommé gouverneur de la ville conquise. Fernando avait pour fonction de recevoir les hôtes, et c'est en cette qualité qu'il avait contracté avec les futurs héros du Maroc une ctroite amitié. Lorsqu'il vit revenir leurs restes tout resplendissants de l’auréole des miracles et de la vénération des peuples, la pensée lui vint d'entrer dans un Ordre qu'il considérait comme une école de martyrs. Une apparition miraculeuse de saint François acheva l'œuvre de sa vocation à la vie franciscaine. Un soir qu il était seul dans la chapelle du couvent, répandant son âme et ses aspirations au pied du tabernacle, le Patriarche d'Assise lui apparut, et, d'un geste impérieux, lui commanda de revêtir les insignes de la pénitence. Fernando obéit. Dès le lendemain, muni de l'autorisation de son prieur, il se présentait au monastère franciscain de Saint- Antoine d Olivarez, et y prenait l'habit de saint François, avec le nom d'Antoine, nom sous lequel les peuples le connaîtront et l'invoqueront désormais. Il était prêtre et avait alors vingt-cinq ans (juillet 1220). Au bout de quelques mois de probation, il sollicita et obtint de ses supérieurs la permission de passer en Afrique pour évangéliser les Maures. Mais la Providence l’appelait ailleurs, et lui destinait un autre champ à cultiver. À peine arrivé au terme de son voyage, il se vit en proie à de cruelles douleurs; comprenant par là que le Ciel s'opposait à ses desscins, il s'embarqua au printemps (1221) pour revenir en Portugal, dans l'espérance que l'air de la patrie raffermirait promptement

sa santé. Cette fois encore, une violente tempéte déjoua ses plans, et le jeta sur les côtes de la Sicile (1).

Privé de la palme du martyre, il sen dédommagea à la manière des saints, c'est-à-dire, en cherchant la solitude et l'oubli des hommes. Ayant été envoyé à Bologne (1221), il vécut un an loin du bruit, au fond d’une grotte solitaire du couvent de Monte-Paolo, se livrant tout entier à la mortification des sens et à la méditation des Saintes Écriiures : tant le Seigneur est fidèle à son habitude de former dans le silence de la retraite les apôtres qui doivent verser dans le monde des torrents de vie, de vérité et d'amour! Une circonstance extraordinaire mit en lumière les talents du jeune religicux. Désigné par l'évêque de Forli pour adresser aux ordinands une pieuse exhortation, Antoine développa ce texte de nos saints livres : « Le Christ s'est fait obéissant jusqu'à la mort, et à la mort sur la croix. » Sa parole, d'abord timide, presque hésitante, devint bientôt rapide, entrainante, enflammée, majestueuse; ses traits s illuminèrent, et son visage devint si expressif qu on y lisait les divers mouvements de son âme. Les assistants, surpris, hors d'eux-mêmes, croyaient entendre un écho de la voix des prophètes, ct versaient des larmes de bonheur. A la nouvelle de ce succès oratoire, François tressaillit de joie; il comprit que la Providence venait de lui envoyer une intelligence d'élite, un apôtre au cœur d'or; et par une exception qui l'honore autant que celui qui en était l'objet, il envoya aussitôt au jeune profès l'autorisation non seulement de prècher, mais encore d'enseigner la plus haute des sciences, la théologie (1223). Voici sa lettre :

« À mon très cher Frère Antoine, Frère Francois, salut en Jésus-Christ. Il me plaît que tu enseignes à nos Frères

(4) Waonixc, t. 1, p. 359; et Chronique des vingt-quatre generaux.

la sainte théologie, de manière toutefois à ne pas laisser s'éteindre en toi et dans les autres l'esprit de sainte oraison, selon la Règle que nous professons. Adieu (1). »

En vertu de cet ordre, Antoine enseigna la théologie à Bologne, à Montpellier, à Toulouse, à Padoue. Sa science n'avait d'égale que son humilité, et François, qui connaissait l’une et l’autre, lui écrivait, avec un respect mélé d'affection : « À Antoine, mon évêque (2). » Le jeune Portugais inaugurait vers le même temps cet apostolat qui allait devenir si fécond et donner tant de prestige à son Ordre.

Thaumaturge, il excitait l'enthousiasme des foules. Apôtre, il parcourait la Toscane, le Berry, la Provence, le Languedoc, et confondait les Manichéens ou les faisait rentrer dans le giron de l'Église, toujours sur la brèche, toujours embrasé d'un zèle que le ciel lui-même sanctionnait, au rapport de Thomas de Celano, par un prodige significatif.

Au Chapitre provincial d'Arles, tenu au mois de septembre 1226, d'après Azzoguidi, le jeune Portugais préchait avec une ardeur toute séraphique sur le titre de la croix : Jésus de Nazareth, roi des Juifs. Au milieu de son discours, le saint Patriarche apparut, comme pour donner plus de poids à la doctrine de son disciple, et il bénit avec effusion le prédicateur et les assistants. En ce moment, tous se sentirent remplis de consolation et renouvelés dans l'esprit de leur vocation, qui se résume tout entière dans l'amour de Jésus crucifié. François avoua lui-même à ses confidents la réalité de cette apparition, symbole, disait-il, de l'étroite union qui l’attachait à ses Frères (3).

Saint Antoine de Padoue est, après saint Francois d'As-

(1) Chronique des vingt-quatre genéraux, fol. 29.

(2) Tu. DE CeErano, Vita secundu, p. 3, ce. cxix. (3) Vita prima, p. 1, c. xvini.

sise, une des plus grandes figures du treizième siècle. Comme saint, il n occupe que le second rang dans les annales de l'Église; mais comme théologien, comme thaumaturge, comme apôtre surtout, il est au premier. Il faut lire les chroniques du temps pour se rendre compte de l'enthousiasme qu'il provoqua, tant en France qu'en Italie. Et

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Comment, au Chapitre d'Arles, saint Francois apparut à ses Frères et les bénit.

(D'après Angelico da Fiesole.)

cependant, quand on parcourt le recueil de ses sermons, on les trouve pâles et froids. C’est là le sort de l'orateur. Cet homme qui a passionné toute une génération descend avec elle dans le même silence; sa voix et la voix des multitudes qui l'applaudissaient vont s'évanouissant dans le temps, comme le son s'évanouit dans l'espace. Mais ce qui reste, c'est l'impression produite dans les âmes, c'est l’abondante

moisson d'œuvres et de vertus qui a germé sous la vivifiante chaleur de la parole sacrée.

Saint François avait-il le pressentiment de ce glorieux avenir, lorsqu'il envoyait Bérard à Maroc et Antoine à Bologne? Peut-être! Dans tous les cas, ces deux saints apportaient à l'Ordre les deux auréoles qui honorent le plus l'humanité, celles du martyre et de l'apostolat. Aussi nous sommes-nous complu à retracer les plus touchants épisodes de leur vie, sans avoir cru pour cela nous écarter de notre sujet; car c'est du vénérable fondateur qu'ils ont reçu leur mission, leur autorité; c'est à lui peut-être qu'ils doivent leurs triomphes, et d'ailleurs, dans la famille spirituelle comme dans la famille naturelle, la gloire des fils rejaillit, éclatante, immortelle, sur le front de leur père.

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Frères Mineurs chantant l'oftice.

(Miniature d’un manuscrit du quatorzième siècle.)

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