‹ Saint François d'Assise (1182-1226)Chapitre 22 sur 189 · CHAPITRE Il · texte numérisé non relu

CHAPITRE Il

Pica, qui en avait été l'instrument, et retourna sur l'heure à l'église de Saint-Damien. Pierre Bernardone, à son retour, se répandit en sanglants reproches contre sa femme. « Pourquoi soutenir votre fils? s’écria-t-il. Il ruine notre maison par ses prodigalités et la déshonore par ses folies! J'irai moi-même le chercher et le ramènerai parmi nous, ou le chasserai du pays. » Et il courut tout en colère à Saint- Damien. Ainsi, par un contraste qui n est que trop fréquent, lui qui avait fermé les yeux sur les profusions de François encore mondain et qui lui avait permis de s'équiper brillamment pour aller guerroyer au loin sous les ordres du comte de Brienne, ne pouvait souffrir que ce même fils, une fois converti, fit des aumônes, ni qu'il se consacrât au service de Dieu!

Le saint jeune homme ne s'enfuit pas cette fois; il se présenta bravement devant son père, écouta ses plaintes et lui répondit avec une respectueuse fermeté : « Trêve aux injures et aux menaces! Je les compte pour rien et suis prêt à tout souffrir pour le nom de Jésus-Christ. » Bernardone, le voyant inébranlable dans ses résolutions et semblable au rocher contre lequel les vagues de la mer viennent se briser inutilement, ne songea plus qu’à rentrer en possession du prix des étoffes et du cheval. Il retrouva l'argent sur le meuble où François l'avait jeté, le saisit d'une main avide et s'en retourna, le dépit dans l'âme, furieux de n'avoir réussi qu à moitié. Chemin faisant, le démon de la cupidité lui suggéra la pensée d’arracher à ce fils rebelle une renonciation complète et juridique à sa part d héritage; et Bernardone, cédant à cette tentation, alla porter plainte contre lui, d'abord devant les magistrats dont François déclina la compétence, puis devant l'évêque d'Assise (1).

(1) Tres socii, c. vi.

L'évêque, qui était alors don Guido Secondi, cita le prétendu coupable à son tribunal. François respectait trop l'autorité pour résister un seul instant à pareille sommation. « Oui, répondit-il aux envoyés, j'irai trouver l'évêque, parce quil est le père et le pasteur des âmes. » Le digne prélat, qui avait eu plus d’une fois l'occasion d'apprécier le mérite et les vertus de l'accusé, le reçut avec la bonté d'un père bien plus qu'avec la sévérité d’un juge. « Mon fils, lui dit-il, ton père est grandement irrité contre toi. Si tu veux servir Dieu et accomplir toute justice, rends-lui l'argent qui lui appartient. Aie confiance en Dieu, agis franchement, ne crains pas. Dieu sera ton aide et daignera pourvoir à tes besoins, pour le bien de son Église. » Encouragé par ces paroles, François se lève; et dans un transport de ferveur, comme enivré de l'Esprit-Saint, il réplique en ces termes : « Seigneur évêque, je rendrai à mon père tout ce qui est à lui, et même les vêtements que je porte. » Aussitôt il se retire dans une chambre voisine, se dépouille de ses habits et revient, la chair recouverte seulement d'un cilice, les déposer aux pieds du prélat; puis il s'écrie d'un ton inspiré qui fait tressaillir tous les assistants : « Écoutez et comprenez : Jusqu à ce jour j ai appelé Pierre Bernardone mon père; désormais je puis dire hautement : Notre Père qui êtes aux cieux, dans le sein duquel j'ai déposé tous mes trésors et placé toutes mes espérances (1). »

Les témoins de cette scène ineffable pleuraient d'attendrissement et d'admiration. L'évêque était, lui aussi, visiblement ému, et de grosses larmes coulaient sur son visage. Il descendit de son siège, couvrit de son manteau la sublime nudité du Saint, et lui ouvrant ses bras, le tint longtemps pressé sur sa poitrine. Comme la mère de Francois, il com-

(1) Tres socii, c. vi.

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