CHAPITRE IV
Cependant, le Bienbeureux Père, désireux de revoir sa petite famille, s’adressa au ciel pour obtenir cette faveur. Celui qui entend le moindre cri du passereau solitaire prit plaisir à exaucer la prière de son fidèle serviteur; et peu de jours après, à leur grand étonnement, les sept missionnaires arrivèrent tous ensemble à la Portioncule. Considérant leur nombre et leur ferveur, et jugeant que le moment était venu de les constituer régulièrement en famille religieuse, François les assembla et leur dit : « Bien-aimés frères, vous voyez comment notre Société naissante croît et se multiplie sous les bénédictions de Dieu. Il est temps de choisir une forme de vie, et il est opportun de la soumettre au jugement du Saint-Siège ; car je suis persuadé qu'en matière de foi et d'Ordres religieux, on ne peut rien faire de stable sans son agrément et son approbation. Allons donc trouver notre Mère la sainte Église romaine, et rendons compte au Souverain Pontife de ce que le Seigneur a déjà fait par notre entremise, afin que nous poursuivions selon sa volonté et sous ses ordres l'œuvre que nous avons commencée (1). »
Voilà bien le saint Patriarche d'Assise avec sa filiale dévotion au Siège de Pierre, en même temps qu'avec cette pureté de foi qui voit dans la Papauté le foyer des lumières, la pierre fondamentale de l'Église catholique, l'infaillible interprète de l'Évangile, la sauvegarde de tous les intérêts et l'espérance de l'avenir! Aucune loi ecclésiastique n’obli- -geait alors les Ordres religieux à demander cette approbation de Rome, qui ne fut imposée que six ans plus tard, au quatrième Concile de Latran ; mais le saint fondateur savait que les autres colonnes de l'Église peuvent s’écrouler, et qu'à Pierre seul il a été dit : « Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église, et les portes de l'enfer ne pré-
(1) Tres socii, c. xit : « Dixit illis undecim.… »
vaudront pas contre elle. » Son plan était aussi simple que profond. Planter la croix dans les cœurs, la poser au sommet de l'édifice social, et pour cela assembler, discipliner tous les éléments du bien, en faire une armée permanente, et lui donner pour chef le Vicaire de Jésus-Christ : voilà en deux mots le projet qu'il conçut, et au succès duquel il consacrera tout le reste de sa vie. Qu on y voie un trait de génie ou le fruit d'une inspiration divine, peu importe ! Les conséquences sont les mêmes. Par là il mettait à jamais ses enfants dans l'obligation de recevoir des lèvres de Pierre la pure doctrine de l'Évangile; par là il leur assurait le bénéfice de l'infaillibilité pontificale et de l'immortelle durée de l'Église.
Ses compagnons, épousant ses vues et ses espérances, applaudirent à sa proposition. Le Saint écrivit aussitôt une Règle composée de quelques sentences de l'Évangile et prescrivant, outre les trois vœux ordinaires de pauvreté, d’obéissance et de chasteté, une renonciation totale à toute possession, même en commun. Dès que la rédaction en fut terminée (dans le courant du mois de mai 1209, d après Cristofani), tous prirent le chemin de Rome sous la conduite, non de saint Francois, trop humble pour se mettre en avant, mais de Frère Bernard de Quintavalle. Qu'il est beau de voir ces dix pèlerins entourant leur Bienheureux Père comme les apôtres entouraient le Sauveur sur les chemins de la Judée, marchant pieds nus, sans bourse ni bâton, sous les rayons d’un soleil brûlant, et charmant la longueur de la route par de ferventes prières ou par de pieux entretiens (1)!
Dans ce voyage, nous n'avons que deux incidents à noter. Le premier, c'est la conversion d'Ange Tancrède. Traver-
(1) Bonav., c. int.