CHAPITRE IV
sant les rues de Rieti, François avise un brillant chevalier, et, sans qu'il l'ait jamais connu, il l’aborde et lui dit : « Frère Ange, il y a assez longtemps que tu portes le baudrier, l'épée et les éperons. Il faut maintenant que tu aies pour baudrier une grosse corde, pour épée la croix de Jésus-Christ, pour éperons la poussière et la boue. Suismoi, et je te ferai soldat du Christ. » Le vaillant officier se joint immédiatement à la phalange des pauvres volontaires, où il prend le rang et le titre de onzième compagnon de saint Francois (1).
Le second incident fut une vision consolante qu'eut le jeune fondateur. Dieu lui montra la Papauté sous la figure d'un beau palmier dont les branches s’inclinaient gracieusement vers lui. Cette apparition le combla de joie, et le récit qu'il en fit à ses Frères ranima leur courage (2).
À Rome, François eut le bonheur de retrouver l'évêque d'Assise, qui lui fit l'accueil le plus affectueux et lui procura la protection d'un des cardinaux les plus influents, Jean de Saint-Paul, évêque de Sabine. Cependant, la même Providence qui lui ménageait l'appui d'un personnage si considérable lui réservait aussi, pour accroître ses mérites, une petite humiliation. La première audience qu'il eut au palais de Latran ne lui fut pas favorable. Innocent III, prenant cet homme chétif pour un solliciteur importun, ou songeant peut-être aux faux pauvres de Lyon, à ces Vaudois dont les crimes ensanglantaient encore le midi dela France et dont l'orgueil avait osé réclamer l'approbation apostolique, le renvoya sans vouloir l'entendre. Mais la nuit suivante, il eut un songe mystérieux : il vit croître à ses pieds, peu à peu, une palme qui devint un bel arbre. Il se demandait ce que pouvait signifier cette vision, lorsque Dieu
(4) Waoninc, t. 1, p. 80.
(2) Tu. De CELaxo, Vita prima, p. À, c. xint.
lui fit comprendre que cette palme était l'emblème du pauvre quil avait rebuté la veille. À son réveil, il donna l’ordre d'aller immédiatement à la recherche de cet étranger. On trouva l'humble pèlerin dans une des salles de l'hôpital Saint-Antoine, et on l'amena au palais de Latran. Dans cette seconde audience, Innocent III, pontife d'une sagesse qui n'avait d'égale que sa vertu, le reçut au milieu des cardinaux, et l'écouta avec une bienveillance marquée. Admirant la candeur, le courage et le zèle du saint, il inclinait à lui octroyer sa demande, lorsque plusieurs membres du Sacré Collège représentérent à Sa Sainteté que l'institut des Pénitents d'Assise constituerait une innovation dans l'Église, et que d'ailleurs il était au-dessus des forces humaines. Alors le cardinal Jean de Saint-Paul leur repartit avec beaucoup d'à-propos : « Seigneurs, si nous rejetons la demande de ce pauvre, sous prétexte que sa Règle est nouvelle et trop difficile, prenons garde de nous attaquer à l'Évangile lui-même, puisque la Règle qu'il présente à l'approbation du Saint-Père est conforme aux enscignements de l'Évangile; car soutenir que la perfection évangélique ou le vœu de la pratiquer renferment quelque chose de déraisonnable ou d'impossible, c'est blasphémer contre Jésus-Christ, auteur de l'Évangile (1). »
Frappé de la justesse de ces raisons, le Souverain Pontife dit à François : « Mon fils, prie le Seigneur de nous faire connaître sa volonté, afin que nous puissions favoriser tes désirs. » Le serviteur de Dieu obéit avec la simplicité d'un enfant; il alla se mettre en prière, puis revint proposer la parabole suivante : « Très Saint Père, il y avait une fille très belle, mais pauvre, qui habitait un désert. Un grand roi la vit, et fut tellement épris de sa beauté quil la prit pour
A) Boxav., c. 111. — Cf. Chronique des vingt-quatre généraux, fol. 73.