CHAPITRE V
purifié comme l'or au creuset des tribulations, qu'il serait en butte aux tentations de l'esprit malin, et qu'à la dernière heure il recouvrerait le calme et la paix : ce qui eut lieu, en effet (1). Sur son lit de mort, il disait à ses Frères éplorés : « Consolez-vous; je ne voudrais pas pour mille mondes avoir servi un autre maître que Notre-Seigneur Jésus-Christ! Et maintenant, sur le point de vous quitter, je vous demande deux choses : souvenez-vous de mon âme devant Dieu, et de plus aimez-vous les uns les autres, suivant l'exemple que je vous eu ai donné. » A cette heure, un rayon du ciel sembla passer sur son visage, et son âme échangea les douleurs de l'exil contre les joies de la patrie (2).
Le second disciple, Pierre Cattani, était très versé dans les questions de théologie et de droit canon. Nous verrons dans la suite à quel point il possédait la confiance du saint fondateur et comment il eut l'honneur d'être choisi pour le premier vicaire général de l'Ordre. Disons seulement ici que l'obéissance fut toujours sa vertu favorite, et de quelle mauiére elle le suivit au delà de la tombe. Comme des miracles éclatants s'y opéraient chaque jour, et que l'affluence des visiteurs troublait la retraite des Religieux, le saint fondateur se pencha sur la tombe du Bienheureux et lui parla comme on parle à un vivant : « Frère Pierre, tu m'obéissais toujours pendant ta vie; je désire que tu m obéisses de même en ce moment. Ceux qui accourent ici nous incommodent au plus haut point : ils sont cause que la pauvreté est blessée, et le silence mal gardé. Je te commande donc, au nom de la sainte obéissance, de cesser de faire des miracles. » Le Fils de Dieu acquiesca au désir de son fidèle serviteur, et à dater‘de ce jour il ne se fit plus de miracles sur la tombe du
(4) Ta. pe CELaxo, Vita secunda, p. 2, c. xvu. (2) BanTuéLeuy DE Pise, Livre des Conformités, col. 1x (éd. de Bologne, 1590). Ouvrage écrit en 1399.
Bicnheureux Pierre Cattani. Ce silence éternel, succédant tout d’un coup à tant de prodiges, renfermait une haute leçon que saisirent tous les disciples de notre Saint. Ils comprirent que Dieu manifestait par là tout le prix qu'il attache à l'obéissance religieuse, et ils se montrèrent de plus en plus zélés pour l'observance de cette vertu (1).
Gilles, le troisième compagnon de François, est une des figures les plus gracieuses de la famille franciscaine. Le séraphique Patriarche, admirant son esprit d'abnégation, disait de lui, en faisant allusion aux romans de la chevalerie : « C’est un des paladins de ma Table ronde. » Le témoignage de saint Bonaventure est plus explicite encore : « Je l'ai vu de mes prapres yeux et plus d’une fois ravi en extase, écrit-il; et je ne crois pas aller trop loin en affirmant qu'il menait la vie d'un ange plutôt que la vie d’un homme (2). » Il fut à la fois le grand pélerin et le grand extatique du moyen âge. Pélerin, il -entreprit les voyages de Saint- Jacques de Compostelle, de Bari, du mont Gargano, de . Jérusalem. Extatique, il faisait l'étonnement de ses contemporains; il suffisait, pour lui causer des ravissements, de prononcer devant lui les mots de Dieu ou de paradis.
Toutes les perfections divines se reflétaient dans son âme comme dans un pur cristal et rayonnaient au dehors, avec un cachet de candeur et d'aimable simplicité qui lui appartient. Un jour, il alla trouver saint Bonaventure, alors ministre général de l'Ordre, et lui adressa la question suivante : « Mon Père, Dieu vous a comblé des dons de sa grâce; mais nous, simples et ignorants que nous sommes, que ferons-nous pour être sauvés? — Mon Frère, répondit
(1) Livre des Conformites, col. vxiv. — CF. Jovrpaix DE Giaxo, Chronique, p. #, n° 11; et Chronique des vingt-quatre généraux.
2) Boxav., c. 111. — Cf. la Chronique des vingt-quatre généraux, qui repro-
duit intégralement la Vie du Frere Gilles, écrite, au témoignage de Salimbéné, par le Frère Léon; et les Acta SS., 23 avril.