CHAPITRE V
le Docteur séraphique, quand Dicu ne vous aurait donné que son amour, cela suffirait à votre salut. — Mais, mon Père, continua le Frère Gilles avec une naïveté charmante, un ignorant peut-il aimer Dieu autant qu'un savant? — Assurément, répliqua le Père; une pauvre vieille femme peut aimer Dieu autant et plus qu'un docteur en théologie. » Aussitôt Frère Gilles, ne pouvant contenir les élans de son enthousiasme, court au jardin, et, la face tournée vers la ville, se met à crier de toutes ses forces : « Femmes pauvres, simples et ignorantes, aimez le Seigneur votre Dieu, et vous pourrez devenir plus grandes que Frère Bonaventure. »
Qui ne connaît le beau miracle des trois lis? Un docteur : en théologie, de l'Ordre de Saint-Dominique, était depuis longtemps torturé par un doute sur la virginité perpétuelle de la Mère de Dieu. La pensée lui vint, pour mettre fin au scrupule qui l'obsédait, d'aller chercher aide et lumière auprès de l'humble Mineur. Celui-ci en fut prévenu miraculeusement ; il marcha à sa rencontre, et sans lui laisser le temps de parler, il lui dit, en frappant la terre de son bâton : « Frère Prêcheur, Marie est vierge avant son enfantement.» Et un beau lis sortit de terre au même moment. Frappant de nouveau la terre, il reprit : « Frère Préêchcur, Marie est vierge dans son enfantement.» Un second lis s’éleva de terre. Enfin, donnant un troisième coup de bâton en terre : « Frère Prêcheur, s'écria-t-il, Marie est vierge après son enfantement. » Et un troisième lis, d'une blancheur éblouissante, comme les deux premiers, se dressa devant eux. Et le Religieux dominicain, non moins frappé de l'autorité de sa parole que du triple miracle des lis, se retira, emportant dans son âme cette paix divine qu'il avait jusqu'alors vainement cherchée.
Est-il rien de plus ravissant que de lire dans les auteurs contemporains la vie de ces hommes de Dieu? Et ne croi-
rait-on pas retrouver une page, perdue depuis des siècles, de l'Évangile ou des Actes des Apôtres? Sur un signe de François, comme autrefois sur un signe du Sauveur, les disciples accourent. L'illusion est complète : même nombre, mêmes vertus, mêmes miracles dans ce nouveau collège apostolique que dans le premier. Rien n'y manque, pas même, hélas! la trahison de Judas! Bernard de Besse nous a livré le nom flétri de ce traître : c'était Jean de Capella, le sixième compagnon de saint François. Chargé du soin de distribuer aux Frères les aumônes reçues, il reprit peu à peu les goûts du monde ct perdit l'esprit de prière et de pauvreté. En vain le séraphique Père l'avertit du péril que courait son âme; en vain il essaya, tantôt par des exhortations paternelles, tantôt par de vertes réprimandes, de le ramener dans la voie de l'abnégation; en vain il le menaca des châtiments du ciel. Jean n'écouta que sa passion. Alors, selon la prédiction du serviteur de Dicu, la justice divine éclata, prompte ct terrible. Une lèpre affreuse couvrit tout le corps du coupable, le torturant nuit et jour. Il n'eut pas le courage de supporter cette épreuve : il quitta le saint habit de la pénitence, rentra dans le siècle, et se laissant aller au désespoir, il se pendit comme Judas (1). C'était en l’année 1212, comme nous le verrons plus tard. Une des pierres fondamentales de l'édifice venait de rouler dans l'abime. A cette triste nouvelle, François, qui était alors à Rome, fut brisé de douleur; à l'exemple du vieux patriarche Jacob, il ne voulait pas reccvoir de consolations. Ses compagnons n osaient lui parler, lorsqu'un nouveau postulant vint frapper à la porte : c'était un fils de la lointaine Angleterre. Son entrée dans l'Ordre coïncidait trop bien avec l'apostasie de
(1) « Qui Ordine exiens, leprosus factus, laqueo ut alter Judasinteriit.» (Benx. DE Besse, Ve laudibus B. Fr.) La Chronique des vingt-quatre generaux se sert d'expressions identiques.