CHAPITRE VIII
meilleure et plus pure. Voici, d'après les chroniques contemporaines, le récit de sa conversion.
Il était allé dans la Marche d'Ancône, — à San-Severino, dit expressément saint Bonaventure, — pour visiter une de ses parentes. Par une coïncidence qu'on ne saurait attribuer au hasard, le grand thaumaturge de l'Ombrie s'y trouvait en même temps. Il préchait dans un monastère de recluses et exposait les magnificences de la croix devant un auditoire avide de le voir et de l'entendre. Le poëte se mêla à la foule, et comme elle, les yeux fixés sur l'orateur, il écoutait avec une attention soutenue. Tout à coup, l'esprit de Dieu fondit sur lui. Il aperçut deux glaives de feu qui se croisaient sur la poitrine du Saint; en même temps un rayon de la grâce illuminait son intelligence. Stupéfait, il médite en son cœur de se convertir à la première occasion favorable qui se présentera. Mais François le serre de plus près, et négligeant le reste de son auditoire, il tourne vers lui la pointe à deux tranchants du glaive de la parole divine. Après le sermon, il le prend à part, l'exhorte d'abord doucement à mépriser les vanités du monde, puis lui lance au cœur, comme un trait brûlant, la pensée des jugements de Dicu. « Père, s'écrie le poète subjugué, qu'est-il besoin de discourir plus longtemps? Il faut en venir aux actes. Arrachez-moi donc au monde et rendez-moi à mon Créateur. » Le lendemain, le Bienheureux le revêtit de la robe de bure, et le voyant passer si soudainement des agitations du siècle à la paix du Christ, il le nomma Frère Pacifique (1).
La conversion du Roi des vers fit sensation parmi les savants et les lettrés, et fut aussi complète, aussi durable qu'elle avait été prompte. Non seulement il se dépouilla du vieil homme, mais, comme l'aigle, il puisa dans la solitude
(4) Tu. ne Ceuaxo, Vita secunda, p. 3, c. xuix. Cf. Bonav., c. 1v.
du cloître un renouvellement de jeunesse et de force, et, guidé par François, cet aigle de sainteté, il s'éleva d'un vol rapide aux plus hautes cimes de la perfection. Parmi les communications surnaturelles dont il fut favorisé, il en est deux qu'il importe de connaître, parce qu'elles se rapportent directement à la personne du réformateur ombrien.
Dans la première, il vit le front du Saint marqué du signe Tau, figure biblique de la Croix (1). Dans la seconde, Dieu lui dit, en lui montrant, au milieu des splendeurs du ciel, un trône étincelant d'or et de pierreries : « Ce trône qui fait ton admiration et qu'un ange a perdu par sa révolte, est destiné à l'humble François d'Assise. » Dès qu'il eut rejoint le saint Patriarche, il lui dit familièrement : « Père, que pensez-vous de vous-même? — Je pense, répondit François, que je suis le plus misérable et le dernier des pécheurs. — Comment osez-vous le dire ou même le penser ? répliqua le Frère. — Oui, s'écria le Bienheureux, d'un ton qui ne laissait aucun doute sur la sincérité de son langage, je suis intimement convaincu que si n importe quel scélérat avait reçu les mêmes grâces que moi, il en aurait dix fois mieux profité. » Pendant que le Frère réfléchissait sur une réponse si conforme à ce qu il avait appris d'en haut, il entendit une voix intérieure qui lui disait : « C’est l'orgueil qui a perdu le trône de gloire qui t'a été montré; c'est l'humilité qui le reconquerra (2). »
Pacifique ne crut pas devoir garder pour lui seul des révélations qui lui semblaient s'adresser à tous. Il en fit donc part à ses frères, avec discrétion, en vue du bien général de l'Ordre. La publication de ces insignes faveurs leur causa, en effet, une grande joie, et elle eut pour résultat, selon les desseins de Dieu, de les attacher plus étroitement
(1) Tu. pE CELaxo, Vita secunda, p.33, c. xuix. — Boxav., ec. 1v. (2) Tu. DE CELANO, Vita secunda, p. 3, c. Lxur.