CHAPITRE VIII
regagna la Portioncule. Il s’ouvrit à ses frères de son projet d'aller en Orient, leur laissa Pierre Cattani pour supérieur en son absence, et fit voile vers la Palestine. Mais l'heure de la Providence n'était pas encore venue. Jeté par des vents contraires sur les côtes de l'Esclavonie, il dut renoncer pour le moment à ce lointain voyage. Un miracle signala son retour. Ils s'étaient embarqués, lui et son compagnon, à l'insu du capitaine et malgré les rebuts de l’équipage, sur un vaisseau qui partait pour Ancône. Comme la traversée était longue et pénible, et que toutes les provisions étaient épuisées à bord, il multiplia miraculeusement les vivres qu'un envoyé du ciel avait apportés pour les deux pauvres de Jésus-Christ, si bien que le capitaine et les matelots, émerveillés, se jetèrent à ses genoux, le remerciant de leur avoir sauvé la vie malgré eux (1).
À peine débarqué, l'infatigable apôtre reprit ses courses à travers l'Italie, répandant partout la parole de vie, réconciliant les familles divisées, convertissant les manichéens, guérissant les corps et les âmes et entraînant les foules à sa suite. Son genre de prédication nous donne la raison de l'enthousiasme universel qu'il commençait dès lors à exciter. Point d'apprêts dans sa personne; mais la robe de bure qui le couvrait, ses pieds nus, sa tête rasée, son visage amaigri par les austérités, tout parlait en lui, avant qu'il eût ouvert la bouche, selon le langage expressif du plus ancien de ses biographes (2). Sa prédication était un modèle d'éloquence populaire. Dédaignant les fleurs du beau langage et les artifices de la sagesse humaine comme indignes d'un ambassadeur de Dieu, et protestant avec éncrgie contre le mauvais goût de l'époque, il se faisait gloire,
(1) Tu. ne CELANO, Vita prima, p. 1, c. xx.
(2) « De toto corpore fecerat linguam.» (Tu. DE CELANO, Vita prima, p. 2, c. 1v.)
comme l'Apôtre des nations, de ne connaître que Jésus, et Jésus crucifié. Néanmoins, il savait user à propos des talents dont la nature l'avait doué. Sa voix était claire et vibrante, douce et sonore, harmonieuse et sympathique. Sa parole, lucide et chaleureuse, captivait, passionnait son auditoire. « Il était né orateur (1) », remarque le même historien; la vue de tant d'hommes égarés, peut-être plus malheureux que coupables, avait allumé dans son cœur une flamme qui ne devait s'éteindre qu'avec la vie : la flamme du zèle apostolique. Il avait des illuminations soudaines, des inspirations célestes, des élans sublimes, qui leur arrachaient tantôt des cris d'admiration, tantôt des larmes de repentir. En un mot, on reconnaît en lui la vraie éloquence, cette éloquence qui jaillit du cœur, commande aux passions, entraîne les masses, et à laquelle l'art seul ne saurait atteindre; car elle se puise à deux sources surhumaines, la sainteté et les miracles.
Quand l'apostolat réunit ces deux conditions, il exerce un attrait irrésistible. Aussi est-ce par milliers qu'il faut compter les âmes que François retirait des sentiers du vice, ou qui s'attachaient à sa personne pour ne plus le quitter. A Ascoli, pour ne citer qu'un exemple entre mille, il gagna trente disciples en un seul jour (2). Au milieu d'une moisson si abondante, nous ne pouvons rien faire de mieux que de choisir çà et là quelques épis; aussi bien sont-ce des épis d'or. De ce nombre est un célèbre poète de ce temps, Guillaume de Lisciano, trouvère couronné par l'empereur Frédéric Il, qui l'avait surnommé le Roi des vers. Ses poésies, acclamées par une société frivole et sensuelle, n étaient peut-être pas sans mérite littéraire ; mais, à coup sûr, sa vocation à la vie franciscaine lui a valu une gloire
(1) « Facundissimus homo. » (Tu. DE CELANO, Vita prima, p. 1, c. xx1x..)
(2) Zb., p. 1,c. xxu.