‹ Saint François d'Assise (1182-1226)Chapitre 71 sur 189 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

D'un autre côté, tout ce peuple y gagne, parce quil honore le Seigneur dans la plus vile de ses créatures. » Telle était la sainte indifférence de François. Le trait quon va lire prouve encore mieux jusqu à quel excès il poussait le mépris de lui-même et la recherche des humiliations.

Il avait alors trente et un ans. Il aurait dû être dans la vigueur et la force de l’âge ; mais, miné sourdement par ses jeûnes continuels, il fut atteint de fièvres intermittentes qui le réduisirent à une extrême langueur. On craignit pour ses jours, et don Guido le fittransporter, malgré ses résistances, au palais épiscopal pour lui donner les soins que réclamait son état. Le malade n'y resta pas longtemps; dès qu'il eut repris un peu de forces, il se reprocha très amèrement ce qu'il appelait un retour aux délices du siècle. « Non, s'écria-t-il, il ne convient pas que le peuple me regarde comme un homme austère, tandis qu'en secret je suis traité comme un prince. » Là-dessus, il se lève et se rend à la cathédrale, suivi de plusieurs de ses frères et d'une multitude de fidèles. Il ordonne au vicaire de son couvent de lui mettre une corde au cou comme à un criminel, et de le trainer à demi vêtu jusqu au lieu des exécutions. Là, tout tremblant de fièvre et de froid, il harangue ainsi le peuple : « Mes frères, je vous assure que je ne dois point être honoré comme un homme spirituel. Je suis un homme charnel, sensuel et gourmand, que vous devez tous mépriser (1). »

« O süuwiime folie sous laquelle François cherchait à cacher les dons de Dieu, de peur qu'ils ne devinssent pour lui une pierre d'achoppement (2)! » Ses compatriotes devinérent sa pensée, et le reconduisirent en silence à Notre-Dame des Anges. Toutefois, ils ne purent contenir jusqu'à la fin le sentiment d'admiration qui débordait de tous les cœurs.

(4) Ta. pe CELaxoO, Vita prima, p. 1, c. xix. (2) Boxav., c. vi.

« C’est un saint! » murmurait-on à demi voix. « Taisezvous! répliqua l'homme de Dieu. Il ne faut point canoniser les hommes, tant qu'ils peuvent se damner (1). » Ces heureuses reparties lui étaient habituelles. Lorsqu'il fut de retour à la Portioncule, il expliqua nettement sa pensée à ses disciples. « Fils bien-aimés, leur dit-il, ne nous laissons point enivrer par l'encens des louanges humaines; car ne voyez-vous pas que ce serait de la démence de savourer un éloge immérité? Or, il est un point où vient échouer toute notre puissance : pauvres pécheurs que nous sommes, nous avons beau prier, gémir, macérer notre chair, nous ne pouvons nous promettre de marcher toujours dans les sentiers de la vertu. Donc, loin de nous la pensée de nous glorifier en quoi que ce soit, si ce n est dans la Croix de Jésus et dans la fidélité au service de Dieu (2)!» C’est au milieu de ces actes héroïques et de ces profonds enseignements que s'achève l’année 1212.

Au mois de janvier de l'année suivante, la fièvre reprit le saint Patriarche. Elle épuisa ses forces; et sa santé, déjà compromise par les austérités et par les travaux apostoliques, fut si profondément altérée, qu'il ne fit plus guère jusqu à sa mort que traîner une vie languissante. On ne saurait dire avec quelle sérénité d'âme il accepta cette nouvelle épreuve, bénissant « sa petite sœur la souffrance », comme il l'appelait, et affirmant que l'ardeur de la fièvre était mille fois préférable au feu des tentations de la chair. Sa seule peine était de ne pouvoir travailler efficacement au salut des âmes. Mais la charité des serviteurs de Dieu, vaste commele monde, sait prendre toutes les formes. Ne pouvant prêcher, François se sentit inspiré d'écrire. De son lit de douleur il envoya à tous les enfants de l'Église deux circulaires qui sont une

(1) Tu. pe CELaxo, Vita secunda, p. 3, c. Lxxui. (2) Boxav., c. vi.

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