CHAPITRE VIII
et la règle des Frères Mineurs. Il agréa de même l'Ordre des Frères Prêcheurs, toutefois avec cette clause expresse que saint Dominique, leur fondateur, choisirait une des règles anciennes et l'adapterait à son institut. Le Concile œcuménique n'avait duré que vingt jours; mais le Pape et le Concile avaient assez fait en assurant la régénération morale de l'avenir.
C'était l'heure choisie de Dieu pour unir les deux apôtres du treizième siècle, Dominique et François. Comment ne pas admirer ici, en passant, les harmonies intimes que le ciel avait établies entre ces deux hommes, à leur insu, et qui devaient tôt ou tard opérer leur rapprochement? Tous deux avaient presque en même temps jeté les fondements de leur institut, l'un au pied des Apennins, l'autre au pied des Pyrénées ; pour tous deux un antique sanctuaire dédié à la Mère de Dieu, Notre-Dame des Anges et Notre-Dame de Prouille, avait été la pierre angulaire de leur édifice ; tous deux, s'intitulant les chevaliers de Marie, faisaient remonter jusqu'à leur auguste protectrice tout l'honneur de leurs victoires surhumaines, et de leurs poitrines s'échappait natu- rellement ce cri que l'Église met sur nos lèvres : « Gaude, Maria Virgo! cunctas hæreses sola interemisti in universo mundo : Gloire à vous, 6 Vierge Marie! C'est vous qui avez broyé toutes les hérésies sur la surface du globe! »
Autres rapprochements entre les deux saints fondateurs. L'un et l’autre avaient eu la pensée d'obtenir de Rome l'approbation de leurs Ordres. Innocent IIT avait d'abord mal accueilli leur demande; puis, à la suite de la même vision miraculeuse, il avait également béni leur entreprise. Tous deux ressuscitèrent l'estime et la pratique de la sainte pauvreté ; tous deux fondèrent un Ordre essentiellement apostolique, pour combattre, l’un plus directement le paganisme germanique, l'autre l'hérésie albigeoise; et chacun d'eux,
embrassant dans son zèle tous les temps et tous les peuples, tous les âges et toutes les conditions, réunit trois milices distinctes sous un seul étendard. Un même cardinal, Hugolin, eut la charge de Protecteur des deux Ordres; un même pape, Ionorius III, ‘confirma leurs Ordres par des bulles apostoliques; un autre pape, Grégoire IX, les inscrivit au catalogue des Saints. « Enfin, les deux plus grands docteurs de tous les siècles fleurirent ensemble sur leurs tombeaux, saint Thomas sur celui de Dominique, saint Bonaventure sur celui de François (1). »
Et cependant, chose étonnante! malgré la fraternité de leur vocation, ces deux hommes ne se connaissaient pas. Ils arrivaient à Rome pour l'ouverture du Concile, sans que le nom de l'un eût jamais frappé l'oreille de l’autre. Il entrait dans les desseins de Dieu qu un prodige extraordinaire fût le nœud de leur céleste amitié.
Une nuit que le Patriarche des Frères Prêcheurs était en oraison dans une des églises de Rome (on ignore laquelle), il vit le Sauveur des hommes irrité contre la terre, brandissant trois dards enflammés et s’apprêtant à exterminer les orgueilleux, les avares et les impudiques, et Marie, son auguste Mère, qui implorait le pardon des coupables et désarmait son bras, en lui présentant deux pauvres avec cette promesse : « Ces deux fidèles serviteurs feront refleurir partout la foi et les vertus évangéliques. » Dominique s'était reconnu pour l’un des deux, mais il ignorait qui était l’autre. Seulement, l'image de son compagnon était restée profondément gravée dans sa mémoire. Le lendemain, il sortait de la basilique, lorsque, levant les veux, il aperçut sous un froc de mendiant la figure de ce mystérieux ami que le Ciel lui avait montré. Aussitôt, il court à lui, et les deux saints, se
(1) Vie de saint Dominique, par LaconDaine, ch. vu.