CHAPITRE PREMIER
Dès qu’ileut atteint l’âge de quatorze ans, Bernardone l'associa à ses opérations commerciales. Tous deux exerçaient leur profession avec activité, mais dans un esprit tout différent. Le père était un homme dur, âpre au gain, toujours en quête de gros bénéfices. Le fils avait des sentiments plus élevés : il était affable, compatissant, généreux jusqu'à la prodigalité, plus avide de gloire que de richesses, et fortement attiré vers ces fêtes chevaleresques dont le goût, introduit au nord par les empereurs d'Allemagne, et au midi par les rois normands de Sicile, devenait de plus en plus vif dans toute la Péninsule. Dans les vingt dernières années du douzième siècle, en effet, les petites cours féodales d’Este, de Vérone et de Montferrat rivalisaient d’ardeur avec Florence et Milan pour donner les spectacles alors en vogue, tournois, carrousels, salles richement décorées, où les plus illustres troubadours de la Provence, Bernard de Ventadour, Cadenet, Raimbaud de Vaqueiras et Pierre Vidal, « célébraient avec une verve entrainante tantôt l'amour, le courage exalté, les manières courtoises, tantôt les romanesques aventures des héros de la Table ronde ou des preux de Charlemagne (1) ». Ces jeux équestres de la noblesse, ces récits naïfs ou raffinés des jongleurs, ces chants guerriers, tous ces plaisirs excitaient dans les générations jeunes et ardentes du moyen âge un enthousiasme dont nous avons peine à nous faire une idée, et exerçaient sur les mœurs publiques une influence plutôt utile que désastreuse. « Ils entretenaient, en des temps réputés si barbares, la culture et la politesse des esprits (2). »
Il n'est pas étonnant qu'avec son humeur facile et son caractère aventureux, François se soit pris d'enthousiasme, lui aussi, pour ces fêtes de l'esprit et des yeux. Peut-être
(4) L'abbé Le Moxxienr, la Jeunesse de saint François d'Assise, p. 12. (2) Ozanas, les Poëtes franciscains, ch. 1, p. 93.
fonda-t-il dans sa patrie une de ces joyeuses associations,
Corti ou cours d'amour, vouées au gai savoir et à la poésie.
S'il n'en fut pas le fondateur, du moins il lui imprima un nouvel élan (1). Bon nombre de jeunes gens d Assise ou des environs adoptèrent ses vues, et lui-même, attiré par la conformité des idées et des goûts, ne se plaisait plus que dans leur compagnie. Dès qu ils l'appelaient, il quittait tout pour les suivre, au risque d’attrister sa famille par ce départ précipité. Souvent il les réunissait le soir dans de somptueux festins, et au sortir de table il parcourait avec eux les rues de la ville, en fredonnant les poésies des troubadours provençaux, chansons de geste, fabliaux ou sirventes (2). Il ne voyait alors aucun mal dans des divertissements que les anciens chroniqueurs réprouvent et qu'il devait lui-même plus tard juger sévèrement.
Cette vie de plaisir n'absorbait pas seulement tous ses gains avec une grande partic de son temps; elle l'entraînait tout naturellement dans un autre goût non moins commun à cette époque, non moins périlleux, le goût du luxe et des parures. Bientôt il ne trouva plus d'étoffes assez soyeuses ni d'habits assez élégants, et il se mit à porter les vêtements les plus bizarres, moins encore pour se plier aux exigences ou aux fantaisies de ses jeunes associés, que pour satisfaire cet insatiable besoin de pompe et d'opulence qui s'était emparé de son âme (3).
Bernardone voyait avec peine les profusions de son fils, et il ne pouvait s'empêcher de lui en témoigner son mécontentement. « En vérité, lui disait-il, on te prendrait pour le fils d'un roi plutôt que pour le fils d'un marchand!» Mais il n'osait aller plus loin, de peur de le contrister. Sa mère lui
(1) Tres socti, c. 111.
(2) « Super omnes coætancos suos... tncentor malorum." (Tu. bE CELaxo, Vita prima, p. 1, c. 1.)
(3) Tu. pe CELaxo, Vita prima, loc. cit
Cet dut